IMAGINER, ÉCOUTER, AGIR : Deux cohortes, une ambition commune pour l’avenir
Avec le Conseil supérieur de la jeunesse, deux cohortes de Youth Foresight ouvrent la voie à une manière plus durable d’associer les jeunes aux décisions qui les concernent.
- English
- Français
En Algérie, une première génération de jeunes formés aux méthodes de prospective a appris à explorer les futurs possibles avec d’autres jeunes. Une deuxième a élargi la démarche auprès d’enfants et de jeunes autour de l’avenir de l’éducation. D’Alger à M’Sila et à Boumerdès, d’une session nationale à des camps d’été, les contextes n’avaient rien d’identique. Les aspirations exprimées, elles, se ressemblaient. Ce que ces parcours mettent aujourd’hui en évidence, c’est une compétence qui commence à être transmise au-delà d’un parcours individuel, et une question qui se pose désormais aux institutions.
Youth Foresight part d’une idée simple : les jeunes ne devraient pas seulement être interrogés sur les décisions déjà prises. Ils doivent aussi disposer de méthodes leur permettant d’explorer les changements à venir, de comparer plusieurs futurs possibles et de formuler les solutions qu’ils souhaitent contribuer à construire.
En Algérie, cette démarche s’est développée à travers l’UNICEF Youth Foresight Fellowship, un programme de l’UNICEF Innocenti conduit dans le pays avec le Conseil supérieur de la jeunesse et l’UNICEF Algérie. Les parcours d’Aïcha Robei puis d’Ayoub Kaouane montrent comment une expérience individuelle peut progressivement devenir une capacité partagée, transmise à d’autres jeunes et appliquée dans des espaces locaux, nationaux et internationaux.
La prospective ne consiste pas simplement à planifier l’avenir. Elle permet de libérer la créativité, d’explorer les possibilités et de favoriser des changements durables pour les générations à venir.
D’une expérience individuelle à une compétence transmissible
Membre du Conseil supérieur de la jeunesse, Aïcha Robei a fait partie, en 2023, de la première cohorte algérienne du Fellowship. Pendant son parcours, elle a approfondi la prospective, les droits de l’enfant et la recherche, puis mobilisé d’autres jeunes pour réfléchir aux transformations qui pourraient affecter leur avenir.
Son travail a donné lieu à six ateliers Youth Foresight réunissant 185 adolescents et jeunes. Les échanges ont porté notamment sur la participation des jeunes et les technologies qui ont abouti vers trois recommandations principales : renforcer la culture numérique et l’accès sûr aux outils numériques ; créer davantage de possibilités pour que les jeunes contribuent à l’élaboration des politiques et à la prise de décision ; et promouvoir l’innovation ainsi qu’une utilisation éthique des technologies émergentes, respectueuse des droits et de la vie privée des enfants.
Mais, pour Aïcha, la valeur du parcours est aussi personnelle. Les méthodes de prospective sont devenues une façon d’aborder les questions du quotidien, dans des espaces formels comme informels. Cette appropriation est importante : elle montre que la prospective ne reste pas confinée à un programme ou à un atelier. Elle devient une manière de poser des questions, de repérer les signaux de changement et d’ouvrir un dialogue sur les choix possibles.
« Les outils de prospective sont devenus pour moi une manière de penser et d’agir au quotidien. Je les utilise dans différents domaines, dans des espaces formels comme informels, avec mes amis et ma famille. » Aïcha Robei
Aïcha a ensuite transmis ces outils à d’autres. À M’Sila, elle a animé un atelier consacré à la participation des jeunes et aux perspectives offertes par Youth Foresight, réunissant jeunes leaders, mentors et organisations autour des compétences, des connaissances et de la confiance nécessaires pour agir dans leurs communautés.
Dans le cadre du partenariat entre l’UNICEF Algérie et l’Organe national de protection et de promotion de l’enfance (ONPPE), elle a également adapté la démarche à dix enfants ambassadeurs des droits de l’enfant. L’atelier les a aidés à développer une réflexion critique sur les défis futurs, notamment le changement climatique. La prospective était ainsi mise en relation avec les réflexions menées autour du Plan national pour l’enfance 2025–2030.
« J’ai eu le privilège d’initier les enfants ambassadeurs à la prospective. Donner aux jeunes les outils nécessaires pour imaginer et construire un avenir meilleur est une responsabilité qui me tient profondément à cœur. » Aïcha Robei
Quand les voix des jeunes deviennent des propositions
Les ateliers nourris par Aïcha ont contribué au rapport Young Visionaries. Ils ont permis de mettre en valeur les aspirations, les préoccupations et les propositions exprimées par les jeunes participants. Aïcha résume ce travail comme une expérience de co-création, où les jeunes ne sont pas uniquement des répondants, mais contribuent eux-mêmes à construire et présenter leurs visions de l’avenir.
L’échange n’a pas été à sens unique. La méthodologie de prospective venait d’un centre mondial de recherche de l’UNICEF ; les constats produits en Algérie sont, eux, entrés dans une publication mondiale. Ce mouvement dans les deux sens est ce qui distingue une expérience nationale d’un simple projet local.
En septembre 2024, Aïcha a également été désignée par le Conseil supérieur de la jeunesse et l’UNICEF Algérie pour faire partie de la délégation algérienne au Sommet de l’avenir à New York. Ce passage d’ateliers menés en Algérie à un espace international illustre l’objectif du Fellowship : relier des expériences locales à des débats plus larges, tout en gardant la voix des jeunes au centre.
« J’ai eu le privilège de travailler avec des jeunes inspirants en Algérie, de construire avec eux leurs visions de l’avenir et de mieux faire connaître leurs expériences. Ces jeunes ont des idées ambitieuses, et je suis heureuse de pouvoir présenter leurs perspectives dans le rapport Young Visionaries. » Aïcha Robei
La transmission devient partie intégrante de la démarche
Lorsque la deuxième cohorte a été lancée, Aïcha a accueilli l’arrivée de nouveaux Fellows en revenant sur le caractère transformateur de sa propre expérience. Elle a cité l’apprentissage de la prospective, des droits de l’enfant et de la recherche, mais aussi la possibilité de mobiliser d’autres jeunes et d’influencer la prise de décision.
Son message à Ayoub Kaouane et aux autres jeunes de la nouvelle cohorte faisait de la transmission une partie intégrante du programme : s’investir pleinement, faire confiance au processus et s’approprier son projet. Ce n’était plus un parcours individuel qui se répétait, mais une méthode qui changeait de mains.
« En tant qu’ancienne participante au Fellowship, je sais à quel point ce programme et ce parcours peuvent être transformateurs, depuis l’apprentissage exigeant de la prospective, des droits de l’enfant et de la recherche, jusqu’à la mobilisation d’autres jeunes et la contribution à la prise de décision. » Aïcha Robei
L’élargissement : d’autres publics, d’autres contextes
Ayoub Kaouane, 24 ans, a rejoint la cohorte suivante dans le cadre du partenariat entre le Conseil supérieur de la jeunesse et l’UNICEF Algérie. Le programme lui a permis de renforcer ses compétences en prospective stratégique, en facilitation participative et en engagement des jeunes.
En 2025, il a animé plusieurs ateliers à Alger et Boumerdès. Une session nationale au Palais des Raïs a réuni des jeunes de 18 à 25 ans autour de la méthode des Trois Horizons. D’autres sessions interactives, organisées dans des camps d’été, ont mobilisé des enfants de 8 à 14 ans et des jeunes de 18 à 25 ans. Sous le thème « Rêvons de notre avenir… et construisons-le ensemble », les participants ont découvert des outils simples pour penser le futur, renforcer la citoyenneté et le dialogue, développer l’initiative et la confiance, et imaginer l’éducation qu’ils souhaitent pour l’Algérie.
Au total, Ayoub a rencontré plus de 100 enfants et jeunes au cours de cinq ateliers consacrés à l’avenir de l’éducation et au rôle des activités extrascolaires dans le développement des compétences de vie. Les cadres étaient très différents — une institution nationale à Alger, des camps d’été à Sidi Fredj sous le leadership du Ministère de la jeunesse, des groupes d’âges éloignés les uns des autres. Les demandes exprimées, elles, ont convergé : davantage d’apprentissages pratiques, des liens plus forts avec le monde professionnel, des espaces d’apprentissage flexibles, du temps pour les activités extrascolaires et des possibilités de mentorat.
Imaginez rencontrer plus de 100 jeunes et enfants et leur demander comment ils voient et souhaitent que soient l’école algérienne et l’éducation en 2050. C’est exactement ce que j’ai fait l’été dernier.
Le rayonnement du projet a lui-même suscité de nouvelles demandes de participation. Après la publication de photos des ateliers, Ayoub a indiqué que de nombreux jeunes lui avaient demandé comment rejoindre des programmes avec l’UNICEF. Cette réaction souligne un potentiel important : une initiative de prospective peut aussi devenir un point d’entrée vers un engagement plus large des jeunes.
« Écouter leurs rêves et leurs idées pour l’avenir de l’éducation a été une expérience véritablement importante. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : nous travaillons pour que ces voix soient entendues aux niveaux local et mondial. » Ayoub Kaouane
Au-delà des ateliers en Algérie, Ayoub a participé avec le Conseil supérieur de la jeunesse et l’UNICEF Algérie à la conférence Leading Minds 2025 à Nairobi, organisée par l’UNICEF Innocenti. Cette participation a également permis de relier l’expérience algérienne à des échanges internationaux sur l’avenir des enfants et des jeunes.
« L’équipe Youth Engagement and Strategy de l’UNICEF Innocenti a créé un espace où la confiance accordée aux jeunes était réelle, et non symbolique. J’ai quitté Nairobi avec une motivation renouvelée pour travailler davantage sur l’avenir de l’éducation, en sachant que ce n’était pas la fin, mais seulement le début. » Ayoub Kaouane
Une pratique qui commence à se transmettre
Les deux parcours se sont rejoints lors de la célébration de la Journée nationale de l’enfant. Invitée par le ministère de la Jeunesse, Aïcha a animé un atelier de prospective sur l’éducation aux côtés d’Ayoub. En présence de représentants de plusieurs ministères et de l’UNICEF Algérie, les enfants ont imaginé les écoles qu’ils aiment et souhaitent voir demain.
Cette activité commune donne à voir la continuité recherchée : une ancienne Fellow réutilise et transmet les méthodes acquises, tandis qu’un Fellow de la cohorte suivante les approfondit auprès de nouveaux groupes. La démarche ne reposait plus sur un parcours unique. Elle pouvait être conduite par deux personnes formées à des moments différents, devant un public institutionnel.
« Nous avons accompagné les enfants pour les aider à imaginer les écoles qu’ils aiment et souhaitent voir demain. Leur créativité et leurs aspirations ont nourri leur vision de l’avenir de l’éducation en Algérie. » Aïcha Robei
La pratique a progressivement suscité l’intérêt institutionnel
Pris séparément, ces moments ressemblent à des activités. Pris ensemble, ils dessinent autre chose. Un organe national de protection de l’enfance a ouvert la démarche à ses enfants ambassadeurs. Un atelier s’est inscrit dans les travaux liés au Plan national pour l’enfance 2025–2030. Un ministère a invité une ancienne Fellow à animer une session lors d’une journée nationale, devant plusieurs départements ministériels. Le Conseil supérieur de la jeunesse et l’UNICEF Algérie ont désigné ensemble une jeune femme pour représenter l’Algérie dans un espace international. À M’Sila, ce sont des organisations et des mentors qui se sont réunis autour de la méthode.
Ces différentes ouvertures montrent que la mise en pratique de Youth Foresight a progressivement suscité l’intérêt de plusieurs partenaires et institutions.
Consolider la méthode : prospective et recherche participative
Aïcha a ensuite participé à une formation Youth Participatory Action Research, organisée par le Conseil supérieur de la jeunesse avec UNICEF Algérie. Pendant cinq jours, les participants ont étudié les bases de la recherche, la collecte et l’analyse de données ainsi que le plaidoyer en faveur de solutions fondées sur des éléments probants. Ils devaient ensuite lancer des recherches sur des enjeux touchant les jeunes et la société algérienne.
Cette articulation est essentielle pour l’étape suivante. Youth Foresight aide les jeunes à explorer les futurs possibles et à exprimer leurs aspirations. Youth PAR leur permet d’étudier des réalités vécues, de recueillir et d’analyser des données et de transformer les constats en propositions étayées. Ensemble, les deux approches peuvent renforcer la qualité des recommandations portées dans le dialogue et le plaidoyer avec les institutions.
« Nous avons exploré les fondements de la recherche : comment étudier les questions qui concernent les jeunes, recueillir et analyser des données, puis plaider en faveur de solutions fondées sur des éléments probants. » Aïcha Robei
Une capacité qui existe déjà à l’intérieur du Conseil
Cette évolution ne part pas de zéro. Aïcha explique déjà appliquer, dans son rôle au Conseil supérieur de la jeunesse, les enseignements tirés de ses expériences avec l’UNICEF et de plateformes comme le Dubai Future Forum. Elle a notamment mobilisé un format participatif de type Unconference afin de favoriser le partage de connaissances entre étudiants et stagiaires de la formation professionnelle sur les technologies, les compétences, l’emploi, l’environnement, la recherche et l’entrepreneuriat.
Ce détail change la nature de ce qui est en jeu. La prospective n’est plus seulement une méthode enseignée à des jeunes par un programme : c’est une manière de travailler qu’une membre du Conseil mobilise dans l’exercice de ses fonctions, sur des sujets qui ne relèvent pas du programme d’origine.
« En tant que membre du Conseil supérieur de la jeunesse, je m’attache à mettre en pratique les enseignements tirés de mes expériences avec l’UNICEF et de ma participation à des plateformes internationales. » Aïcha Robei
C’est là que se situe la différence entre une expérience réussie et une capacité durable. Aujourd’hui, la prospective est mobilisée en Algérie par un petit nombre de jeunes qui l’ont apprise et qui l’ont transmise. La question qui se pose désormais est d’une autre nature : celle de savoir si elle peut devenir une méthode documentée, transmissible et mobilisable de manière régulière par l’institution elle-même, au service des priorités nationales.
Cette ambition est aujourd’hui envisagée dans le cadre du prochain plan de travail entre l’UNICEF et le Conseil supérieur de la jeunesse. Ce cadre pourrait permettre de capitaliser les méthodes développées, de renforcer leur appropriation institutionnelle et de mieux articuler Youth Foresight avec la recherche participative menée par les jeunes. Le plan étant encore en préparation, cette perspective est présentée comme une orientation à consolider avec le partenaire et l'UNICEF Innocenti pour transfert d’expertise.
La suite est collective
Les parcours d’Aïcha et d’Ayoub montrent déjà la direction. La première cohorte a appris, testé et transmis. La deuxième a élargi la consultation et approfondi le travail sur l’éducation. Malgré la diversité des âges, des lieux et des sujets abordés, une aspiration commune ressort : pouvoir contribuer davantage aux réflexions et aux décisions qui façonnent l’avenir des jeunes en Algérie.
L’étape suivante ne repose plus seulement sur des parcours individuels. Elle dépend aussi de la capacité des institutions à s’approprier ces méthodes, afin que les idées exprimées aujourd’hui puissent mieux éclairer les décisions de demain.