Le couteau déposé, la parole libérée
En Guinée, des communautés s'engagent à abandonner les MGF et le mariage des enfants
À Parawol, district de Soucka, dans la préfecture de Boké, Mariama Oury Kanté prend la parole devant une foule silencieuse. Pendant des années, cette femme a exercé le métier d'exciseuse, transmettant un geste hérité de génération en génération. Aujourd'hui, elle se tient debout, non plus le couteau à la main, mais en porte-parole de dix-huit communautés qui viennent de s'engager, publiquement et solennellement, à ne plus jamais pratiquer l'excision. Son parcours montre qu'une transformation est possible, même là où une pratique semblait profondément enracinée.
Cette scène n'est pas isolée. À des centaines de kilomètres de là, dans les quartiers Hèrèmakono et Carrière Centre de la commune de Matam à Conakry, une autre cérémonie se tient : l'aboutissement d'une série de déclarations publiques d'abandon de l'excision et du mariage des enfants, après celles déjà organisées à Hafia 1, Hafia 2, Minière et Matoto. Deux territoires, une même dynamique : celle de communautés qui choisissent, d'elles-mêmes, de rompre avec des pratiques néfastes qui blessent leurs filles.
Des pratiques néfastes encore ancrées, des filles en première ligne
À Matam Carrière Centre, Condé Odia, présidente du Conseil communal des jeunes, a lancé un appel fort à l'ensemble des acteurs de la communauté :
« Aujourd’hui, nous, femmes leaders d'Hérémakono et de Carrière, appelons à l'action. Aux parents, protégez vos filles, choisissez l'école, pas le mariage précoce. Aux jeunes, soyez les ambassadeurs de ce changement. Aux autorités, veillez à ce que ce changement devienne une réalité concrète. Que cette cérémonie marque le début d'un changement irréversible pour nos communautés. »
Keita Mahawa, présidente des jeunes filles, résume cette détermination :
« Nous avons décidé de lutter afin de bannir toutes ces pratiques de notre communauté. Nous croyons qu'aucun enfant ne doit être privé du droit à son éducation, à la protection ou à la réalisation de ses rêves. »
Sa prise de parole illustre l'engagement croissant des jeunes qui refusent de voir les droits des filles compromis au nom de pratiques traditionnelles.
L'inspectrice régionale de la Femme, de la Famille et des Solidarités, Mme Fanta Kaba, a salué un tournant décisif :« Le dépôt définitif des couteaux d'excision témoigne de l'engagement des populations des districts concernés à en finir avec les pratiques néfastes traditionnelles affectant dangereusement la santé des filles et des femmes.»
C'est précisément pour accompagner cette dynamique et briser le silence autour de ces questions qu'un long travail de dialogue communautaire, de sensibilisation et de mobilisation sociale a été engagé à travers le pays. À ce jour, 71 associations de jeunes filles et 85 groupements féminins participent activement à la mise en œuvre des activités, contribuant ainsi à renforcer la mobilisation communautaire en faveur des droits des filles.
Une mobilisation nationale portée par les communautés elles-mêmes
Cette dynamique est portée par le ministère de la Femme, de la Famille et des Solidarités, à travers ses Inspections régionales, avec le soutien technique de l'UNICEF Guinée. Sur le terrain, les travailleurs sociaux animent des séances de sensibilisation, renforcent les mécanismes communautaires de protection et accompagnent les communautés vers des engagements publics en faveur de l'abandon des MGF et des mariages d'enfants.
Grâce à l’appui financier du Comité national suisse, au projet « Contribuer à l'abandon des mutilations génitales féminines (MGF) dans les régions de Boké, Kindia et Conakry », d'un montant de 1 895 084 USD depuis juillet 2023, cette mobilisation a permis de mettre en place et de rendre fonctionnelles 912 structures de protection dans les zones d'intervention. Elle s'est également traduite par l'organisation de 44,441 sessions de causeries éducatives et de dialogues communautaires, touchant 929,190 personnes, dont 542,709 femmes et filles. Ces activités ont contribué à renforcer le dialogue communautaire et à favoriser une remise en question progressive des normes sociales qui perpétuent les pratiques néfastes.
Les activités déployées combinent plusieurs leviers : dialogue avec les autorités administratives, religieuses et coutumières, mobilisation des femmes et des jeunes, formation des comités locaux de protection de l'enfant (CLPE) et cérémonies publiques au cours desquelles les communautés s'engagent elles-mêmes à protéger les filles contre l'excision et le mariage avant 18 ans, à promouvoir leur scolarisation et à renforcer les mécanismes locaux de veille et de protection. Des comités de suivi post-déclaration sont également mis en place pour accompagner les communautés et suivre la mise en œuvre des engagements pris.
Des résultats qui se comptent désormais par dizaines de communautés
À Sangarédi, préfecture de Boké, dix-huit communautés issues des districts de Boulléré-centre, Filobowal, Wossou-centre, Barkèrè et Kéwi ont officiellement déposé le couteau d'excision. À Kamsar, dix localités ont publiquement déclaré leur engagement à abandonner les MGF et le mariage des enfants lors d'une cérémonie publique sur l'esplanade du marché de Filima. Dans la commune de Matam, six quartiers, Hafia 1, Hafia 2, Minière, Matoto, Hérémakono et Carrière Centre ont à leur tour fait une déclaration publique d'abandon tournant définitivement la page. Ces avancées récentes viennent s'ajouter à celles de nombreuses autres communautés déjà engagées dans cette dynamique depuis 2024. À l'échelle des zones d'intervention, 489 villages et secteurs ont déclaré publiquement l'abandon des MGF, illustrant une évolution progressive mais significative des normes sociales au sein des communautés.
Par ailleurs, selon les données collectées sur la période de mise en œuvre du projet, les efforts de mobilisation ont également permis d'identifier et de protéger 18 442 filles âgées de 0 à 14 ans dans le cadre des mécanismes communautaires de prévention et de protection contre les MGF et 15 645 autres filles âgées de 12 à 18 ans contre le mariage d’enfant.
Des communautés qui écrivent elles-mêmes la suite
Du couteau déposé à Parawol aux déclarations signées à Matam et à Kamsar, un même mouvement de fond traverse aujourd'hui la Guinée : celui de communautés qui refusent de laisser leurs filles payer le prix de traditions qu'elles ont choisi de dépasser. Portées par le Gouvernement guinéen, soutenues par l'UNICEF et rendues possibles grâce au financement du Comité national suisse, ces initiatives montrent comment un changement durable peut se construire avec les communautés.
Il se construit par le dialogue, quartier après quartier, village après village, et se consolide les communautés elles-mêmes deviennent les gardiennes des droits des filles. À l'image de Mariama Oury Kanté et de Keita Mahawa, elles ne sont plus seulement témoins du changement : elles en sont désormais les principales artisanes.
Chaque déclaration publique est une étape vers un avenir où les filles peuvent grandir protégées, rester à l'école et réaliser leurs aspirations. Pour que ces engagements deviennent durables, le dialogue, la mobilisation communautaire et les mécanismes de protection doivent se poursuivre dans le temps.
Avec le Gouvernement guinéen et ses partenaires, l'UNICEF continuera d'accompagner les communautés dans cette transformation et de soutenir les efforts visant à mettre fin aux mutilations génitales féminines et au mariage des enfants.