Les travailleurs sociaux, au cœur de la réponse humanitaire dans l’est du Tchad

« Chaque survivant.e porte une histoire unique et douloureuse à sa manière », confie Zeynab, travailleuse sociale au Centre Intégré de Services Multisectoriels (CISM) d’Adré.

Brice Kevin DA
dssds
UNICEF/2025/Da
24 novembre 2025

Les histoires changent, les visages aussi, mais la violence demeure le point commun de leurs récits. Majoritairement des femmes désemparées, des enfants et des adolescents aux regards trop lourds pour leur âge : tous recherchent un lieu sûr où parler, être écoutés et obtenir un soutien, dans l’espoir de retrouver un sentiment de sécurité et de protection. 

Chaque matin, Zeynab (nom d’emprunt) arrive au Centre Intégré de Services Multisectoriels (CISM), prête à accompagner, écouter et soutenir celles et ceux qui franchissent cette porte d’espoir. 

Depuis septembre 2024, cette travailleuse sociale est devenue pour beaucoup de femmes et de jeunes filles réfugiées, une présence rassurante, souvent la première oreille attentive qu’elles rencontrent depuis leur fuite du Soudan. « Ici, chaque jour est différent. Chaque survivant.e porte une histoire unique et douloureuse à sa manière », confie Zeynab. 

Situé au sein de l’hôpital d’Adré, ville frontalière du Soudan, le CISM est devenu un lieu essentiel pour les populations d’Adré, en particulier les personnes exposées ou survivant.e.s de violences basées sur le genre et de traumatismes.  

Il a été mis en place par l’État tchadien avec l’appui de l’UNICEF, de la Croix-Rouge du Tchad et de plusieurs autres agences du Système des Nations-Unies, grâce au financement de la Coopération suédoise et de l’UNICEF. 

Djamila se tient devant l’espace d’écoute, là où chaque jour elle accueille des survivant·e·s de violences, prête à écouter, soutenir et accompagner.
UNICEF/2025/Da Djamila se tient devant l’espace d’écoute, là où chaque jour elle accueille des survivant·e·s de violences, prête à écouter, soutenir et accompagner.
Au CISM, l’accompagnement des familles pense à chacun. Un espace de jeu est réservé aux tout-petits pour qu’ils puissent s’occuper et jouer pendant que leurs parents reçoivent le soutien dont ils ont besoin.
UNICEF/2025/Da Au CISM, l’accompagnement des familles pense à chacun. Un espace de jeu est réservé aux tout-petits pour qu’ils puissent s’occuper et jouer pendant que leurs parents reçoivent le soutien dont ils ont besoin.

La mission de Zeynab ne s’arrête pas aux portes du CISM. 
Régulièrement, elle parcourt la ville d’Adré, le site des réfugiés et les localités environnantes. 
Partout où elle passe, elle sensibilise les communautés à la prévention et à la prise en charge des violences basées sur le genre, à l’hygiène menstruelle, à l’existence du CISM et aux services qu’il offre, mais aussi aux risques liés au choléra, qui touche le Tchad depuis août 2025. Ses activités s’appuient également sur les leaders communautaires de la localité, mobilisés pour relayer les messages de prévention, orienter les survivants.es vers le Centre et contribuer à briser les tabous autour des violences basées sur le genre. 

Dans cette même dynamique, 12 clubs de jeunes, composés de filles et de garçons, ont été formés pour mener des activités de sensibilisation au sein de leurs communautés, faisant d’eux des relais essentiels pour prévenir les violences et encourager des gestes de solidarité entre eux. 

Mais plus que tout, Zeynab incarne l’écoute et le dialogue, car, derrière chaque témoignage qu’elle recueille, se cache une blessure à apaiser, un espoir à raviver. Lorsqu’une personne est référée au CISM, elle l’accueille avec bienveillance, prend le temps de l’écouter et engage une conversation empreinte d’empathie pour mieux cerner ses besoins. S’agit-il d’un besoin de dialogue, d’un accompagnement psychologique, d’une prise en charge médicale ou de l’ouverture d’une procédure judiciaire ? À elle d’en discerner la nature. 

Les cas de traumatismes sévères sont confiés à l’équipe de l’OMS présente sur place, pour une prise en charge en santé mentale et un suivi clinique spécialisé. 

Beaucoup de femmes arrivent au CISM profondément marquées, après avoir subi des violences durant leur fuite du Soudan. Depuis l’ouverture du Centre, 180 cas ont été enregistrés, dont 81 cas de viols parmi lesquels 15 commis sur des mineures, ainsi que de nombreuses agressions physiques, violences sexuelles, mutilations génitales féminines et violences psychologiques. 

Les adolescentes et jeunes filles sont particulièrement exposées à la violence lorsqu’elles vont chercher du bois ou travailler au champ. « Elles font souvent état d’attouchements, de menaces, et parfois de viols » raconte Zeynab. 

Les histoires qui m’ont le plus bouleversée sont celles d’une orpheline de 4 ans survivante de viol, et celle d’une jeune femme séquestrée et violée pendant 25 jours par des hommes armés. Cette dernière s’est retrouvée dans un état de grossesse et nous l’avons accompagnée jusqu'à l’accouchement. C’était très difficile à gérer. Vous imaginez ?

Zeynab.

La force et le succès du CISM résident dans sa structure même. Il réunit plusieurs entités aux expertises complémentaires, permettant d’offrir un appui véritablement complet aux bénéficiaires. 

Services médicaux, accompagnement psychosocial, soutien juridique, réinsertion socioéconomique et scolaire, espaces d’écoute pour femmes et adolescents.es : chaque composante contribue à une réponse harmonieuse et coordonnée, capable d’accompagner les survivants et survivantes à chaque étape de leur reconstruction. 

Parce que la précarité est un facteur de vulnérabilité, le Centre soutient également les femmes à travers un mécanisme d’assistance en cash . Près de 100 bénéficiaires ont déjà reçu chacuneentre 50 000 et 60 000 F CFA (entre88 et 107 dollars) pour démarrer des activités génératrices de revenus, un premier pas vers l’autonomie et la dignité retrouvée. Aujourd’hui, certaines tiennent de petits commerces de produits de première nécessité tandis que d’autres se sont lancées dans la couture et le textile. 

Mécanisme de communication du CISM;
UNICEF/2025/Da Aujourd’hui, le CISM peut compter sur un mécanisme de communication complet, conçu pour simplifier les échanges, renforcer la coordination et amplifier l’impact de chaque action menée sur le terrain.

Être travailleuse sociale dans un contexte aussi fragile n’est pas sans risques. 

« Il arrive que des proches d’auteurs de violences viennent me menacer ou m’accuser de prendre parti pour les survivant.e.s. C’est intimidant, mais je prends toujours le temps d’expliquer mon rôle. Avec le dialogue, la tension finit par retomber », confie Zeynab.  

Zeynab le sait ; elle ne peut pas tout changer. Mais chaque fois qu'un.e survivant.e retrouve la confiance et la force de se reconstruire, c’est une victoire pour elle, et c’est là que sa mission trouve tout son sens.