Comprendre la sextorsion

Ce que les parents doivent savoir pour protéger les enfants et les ados contre le chantage sexuel en ligne

Un adolescent regarde son téléphone dans la rue au Cambodge.
UNICEF/UNI986760/Raab

Le chantage sexuel en ligne, également appelé « sextorsion », touche de plus en plus d’enfants et de jeunes. Phénomène présent sur les plateformes et applications qu’ils utilisent au quotidien, ses effets peuvent être dramatiques et de nombreux enfants y étant confrontés n’osent pas demander de l’aide, par peur ou faute de savoir à qui s’adresser.

Pour mieux comprendre ce problème et savoir comment protéger les plus jeunes, nous nous sommes entretenus avec Michael Seto, professeur à l’Université d’Ottawa et directeur de l’unité de recherche médico-légale à l’Institut de recherche en santé mentale du Royal, afin qu’il nous explique ce qu’est réellement le chantage sexuel en ligne et ce que les parents doivent savoir à ce propos.

Qu’est-ce que la sextorsion ?

Michael Seto : Le chantage sexuel en ligne, ou « sextorsion », consiste à menacer une personne de diffuser des contenus à caractère sexuel la concernant – qu’il s’agisse de conversations à caractère sexuel, de photos ou de vidéos de nudité – si la personne en question refuse d’obéir aux exigences de l’auteur du chantage. Si ce chantage peut porter sur le partage supplémentaire de contenu à caractère sexuel, la demande peut également être de nature financière, et consister à demander de l’argent, des cartes cadeaux ou toute autre forme de paiement. 

Qu’est-ce que le sexting ? Quel lien existe-t-il entre le sexting et le chantage sexuel ?

Michael Seto : Le sexting désigne le partage de contenus à caractère sexuel, c’est-à-dire de conversations à caractère sexuel ou l’envoi d’images intimes (représentant la personne nue ou partiellement nue). Un jeune peut, par exemple, demander à la personne avec laquelle il entretient une relation depuis quelque temps de lui envoyer des photos d’elle dénudée, ce qu’elle accepte de faire. 

Le risque de sextorsion survient lorsqu’un contenu intime partagé est ensuite utilisé pour faire pression sur la personne qui l’a envoyé.

Contrairement à une idée reçue, le chantage sexuel (tout comme les autres dangers d’Internet) n’est pas toujours le fait d’inconnus rencontrés en ligne. S’il est vrai que les cybercriminels et les escrocs en ligne utilisent de plus en plus ce procédé pour soutirer de l’argent à leurs victimes, bien souvent, l’auteur du chantage est une personne connue de l’enfant ou du jeune. Ainsi, un petit ami pourra demander à sa partenaire de lui envoyer d’autres photos intimes, en la menaçant de partager celles qu’il possède déjà avec tous leurs amis si elle refuse. Dans le cas d’un ex-partenaire, il pourra menacer de diffuser auprès de leurs camarades de classe les photos intimes reçues pendant leur relation si l’autre personne met fin à celle-ci.

Quel rôle l’IA joue-t-elle dans la sextorsion ?

Michael Seto : Avant que les outils d’IA ne se généralisent, il fallait généralement disposer d’une photo intime pour qu’un chantage sexuel en ligne puisse avoir lieu. Mais aujourd’hui, du fait de l’IA générative et des applications de « nudification », il est possible de faire chanter une personne même si celle-ci n’a jamais partagé de photo intime d’elle, car ces outils permettent de créer de fausses images et vidéos d’un réalisme parfois troublant. Il s’agit d’une menace grave, en particulier pour les jeunes, qui peuvent se sentir démunis, paniqués et ne pas savoir vers qui se tourner.

Quelles répercussions le chantage sexuel en ligne peut-il avoir sur les jeunes ?

Michael Seto : Le chantage sexuel a des répercussions profondes et graves sur les émotions et le sentiment de sécurité des jeunes victimes, qui éprouvent souvent un profond sentiment de honte, de culpabilité et de peur. Sous l’effet de la panique, beaucoup n’en parlent à personne. Convaincues que céder aux exigences de l’auteur du chantage est le seul moyen de mettre fin à la situation, elles finissent parfois par s’y plier. Or, cela ne fait généralement qu’aggraver les choses, l’auteur multipliant alors les demandes. Dans les cas les plus graves, la détresse qui en résulte peut conduire à des comportements d’automutilation ou à des pensées suicidaires chez les adolescentes et les adolescents concernés.

Comment les parents peuvent-ils aider à protéger leurs enfants contre le chantage sexuel ?

Michael Seto : Des études ont montré que la manière dont les parents abordent les thèmes du sexting et du chantage sexuel avec leur enfant et en discutent avec lui est déterminante. Si l’enfant sait que ses parents sont attentifs à ces sujets et qu’il peut aller leur parler s’il rencontre un problème, cela peut tout changer.

En effet, s’il y a bien quelque chose qui ressort de nos recherches, c’est le fait que de nombreux ados ne parlent pas à leurs parents des expériences qu’ils vivent en ligne. La raison à cela est qu’ils pensent que leurs parents vont réagir en confisquant leur téléphone, en leur interdisant l’accès à la plateforme en question ou encore en ajoutant des contrôles parentaux supplémentaires. En d’autres termes, ils craignent d’être punis ou de perdre l’accès à leurs outils numériques. C’est pourquoi il est particulièrement important que les parents soient conscients de ce que les enfants sont susceptibles de vivre en ligne et prêts à en discuter avec eux et à les aider.

Comment les parents peuvent-ils aider leurs enfants à se sentir suffisamment à l’aise pour se confier à eux s’ils rencontrent des problèmes sur Internet ?

Michael Seto : Il est utile que les parents abordent ces sujets avec leur enfant avant qu’un problème ne survienne. Cela peut consister à leur dire, par exemple : « Tu voulais un téléphone pour rester en contact avec tes ami·e·s et publier du contenu sur les réseaux sociaux. Il faut que tu saches que si tes publications sont accessibles à tout le monde, des personnes que tu ne connais pas pourront les commenter. » Il est également important de discuter ensemble des avantages de publier du contenu en mode privé plutôt qu’en mode public, des types de contenus qu’il vaut mieux éviter de partager ou encore de la conduite à adopter si quelqu’un dit ou fait quelque chose qui met votre enfant mal à l’aise. 

Essayez d’anticiper ce qui pourrait arriver et expliquez à vos enfants que vous êtes au courant de ces potentiels problèmes, et que vous êtes disponible pour l’aider à gérer la situation si cela se produit. Concluez en ajoutant, par exemple : « On peut chercher des infos en ligne ensemble, essayer de trouver des conseils. Mais surtout, si cela devait t’arriver, ne garde jamais ça pour toi, d’accord ? Je te promets que tu n’auras pas de problème, que je ne me fâcherai pas. Mon seul but est de t’aider. »

Que doivent faire les parents si leur enfant est victime de chantage sexuel ?

Michael Seto : Les enfants traversant déjà un moment de grande détresse, je pense qu’il est très important que les parents s’efforcent d’être aussi réconfortants que possible lorsqu’ils parlent à leurs enfants de ce qu’il s’est passé et de ce qu’il est possible de faire.

Il est également essentiel de savoir si l’auteur du chantage est une personne connue de l’enfant ou un inconnu rencontré en ligne. S’il s’agit d’un inconnu, vous pouvez lui conseiller de le bloquer et de renforcer autant que possible la sécurité de ses comptes. En revanche, s’il s’agit d’une personne que l’enfant connaît, le fait de la bloquer en ligne ne l’empêchera pas de lui parler en personne. 

Dans ce cas précis, il n’existe malheureusement pas de solution universelle, et la priorité sera d’accompagner votre enfant et de comprendre précisément la situation afin de pouvoir l’aider. Il sera ainsi parfois nécessaire de faire appel aux autorités judiciaires ou de contacter l’établissement scolaire de votre enfant. Pour obtenir des ressources utiles, n’hésitez pas à vous adresser aux autorités locales chargées de l’application de la loi ou aux associations de protection de l’enfance présentes dans votre pays, telles que « Child Helpline ».

Comment signaler et faire supprimer des images ou des vidéos de nudité sur Internet ?

Michael Seto : Malheureusement, lorsque des images se retrouvent sur le Web, il est très difficile de les faire disparaître, du fait de la nature même des fichiers numériques. Alors qu’il est toujours possible de récupérer une photo physique et de la détruire, une photo numérique peut être copiée à l’infini et, de ce fait, être impossible à supprimer. Il existe toutefois des solutions. La plateforme Take It Down, par exemple, propose un service gratuit et anonyme visant à retirer les photos et vidéos en ligne, sans que vous n’ayez pour autant besoin de leur envoyer l’image ou vidéo en question. 

Quel message aimeriez-vous faire passer à chaque parent ?

Michael Seto : Je reçois beaucoup de questions de la part de parents inquiets vis-à-vis d’une application ou d’une plateforme en particulier. Le principal message que je souhaite transmettre est que le problème ne vient généralement pas d’une application précise, mais plutôt des comportements des personnes qui l’utilisent. Il y aura toujours une nouvelle application ou de nouvelles fonctionnalités. Aucun parent ne peut être au fait de chaque nouveauté qui apparaît. Ils doivent par conséquent garder à l’esprit les points essentiels suivants : votre enfant est-il conscient des dangers et risques liés à ces applications et plateformes ? Si quelqu’un demande à votre enfant une photo de lui nu, comment réagirait-il ? Serait-il enclin à vous en parler ? 

À propos du terme « sextorsion » :  Nous espérons que cet article vous aura aidé à mieux comprendre ce qu’est le chantage sexuel ainsi que ses implications. Lors de sa rédaction, nous avons choisi d’utiliser les termes « sextorsion » et « chantage sexuel » afin de faciliter les recherches des parents et des personnes qui s’occupent d’enfants. Si le mot « sextorsion » est largement employé dans le langage courant, il n’est toutefois pas utilisé dans les contextes professionnels de la protection de l’enfance.