Comment aborder le sujet de l’intimidation en ligne avec votre enfant

Des conseils d’experts pour repérer les signes et en parler avec bienveillance

A student at St. Francis of Assisi School, and other girls, check their smart phones after classes in the Central Visayas city of Cebu, Philippines.
UNICEF/UN014974/Estey

Élever un enfant à l’ère du numérique est loin d’être une tâche facile. Si leur essor rapide multiplie les occasions de nouer des liens, les nouvelles technologies créent aussi de nouvelles façons d'exclure et de blesser. Nous avons rencontré Sameer Hinduja, codirecteur du Cyberbullying Research Center (Centre de recherche sur la cyberintimidation), afin d’obtenir des conseils sur la marche à suivre si vous pensez que votre enfant est victime d’intimidation en ligne.

>>Découvrez notre guide de la parentalité numérique

Quels sont les types d’intimidation en ligne les plus courants ?

Sameer Hinduja : La cyberintimidation peut revêtir de nombreuses formes, parmi lesquelles :

  • L’exclusion d’un groupe de conversation ;
  • L’envoi de messages alors que l’expéditeur a été prié d’arrêter ;
  • L’envoi de textos ou messages de menace ;
  • La publication de commentaires malveillants ou d’insultes, portant notamment sur l’apparence physique, la race, la couleur de la peau, l’orientation sexuelle, la religion ou le handicap ;
  • Le colportage de rumeurs en ligne ;
  • Le harcèlement en ligne ;
  • La publication d’informations personnelles sans autorisation.
     

Quelle est la différence entre l’intimidation en ligne et l’intimidation dans le monde réel ?

Sameer Hinduja : Par définition, le cyberharcèlement se déroule en ligne. Il peut donc potentiellement toucher un plus grand nombre de personnes, ce qui vient aggraver l’ampleur du préjudice.

En outre, l’audience et le caractère permanent des contenus en ligne peuvent ajouter au traumatisme psychologique : partagés sur des médias sociaux ou d’autres plateformes, les contenus humiliants sont visibles par des centaines, voire des milliers de pairs, amplifiant le sentiment de honte et d’impuissance des victimes. La nature anonyme de la cyberintimidation peut aussi engendrer un sentiment accablant de défiance et de vulnérabilité. L’enfant visé par l’intimidation en ligne ne sait pas forcément qui sont ses agresseurs ; il a alors l’impression que n’importe qui peut en être l’auteur, ce qui accentue son anxiété sociale et son isolement vis-à-vis de ses pairs.

D’après certaines études, les adolescentes et adolescents victimes d’intimidation en ligne signalent davantage de troubles dépressifs, d’anxiété, d’isolement, de comportements suicidaires et d’autres symptômes physiques associés, tels que des douleurs, de la fatigue ou de l’essoufflement.

Si de surcroît certains adultes tardent à réagir face à la cyberintimidation, cela peut faire naître le sentiment que ces actes ont peu de conséquences, voire restent impunis.
 

Pouvez-vous citer quelques signes susceptibles d’indiquer que mon enfant est harcelé en ligne ?

Sameer Hinduja : Un enfant victime de cyberharcèlement a tendance à se renfermer sur lui-même ou à présenter une souffrance psychologique après avoir utilisé ses appareils. Il se peut que vous remarquiez aussi des changements au niveau de son sommeil ou de ses habitudes alimentaires, ainsi qu’une perte d’intérêt pour ses loisirs habituels.

Dans certains cas, l’enfant exprime son accablement ou fait des commentaires inquiétants sur son bien-être, recherche la présence des personnes qui s’occupent de lui plutôt que celle de ses ami·e·s, ou prétexte fréquemment qu’il est malade pour rentrer de l’école ou manquer les cours. Dans l’ensemble, un changement notable au niveau de son humeur, de son comportement ou de la transparence concernant ses activités en ligne peut indiquer qu’il est victime de cyberintimidation.

> À lire : Comment reconnaître les signes de stress chez les enfants
 

Comment aborder le sujet de l’intimidation en ligne avec mon enfant ?

Sameer Hinduja : Créez un environnement sûr dans lequel votre enfant se sent à l’aise pour vous parler à tout moment de ce qu’il peut voir ou vivre en ligne. Favorisez l’honnêteté dans vos échanges et mettez en lumière quelles interactions et expériences quotidiennes en ligne sont saines, et celles qui sont nocives. Demandez à votre enfant ce qu’il observe chez ses ami·e·s et à l’école avant de lui demander ce qui se passe dans sa propre vie. Essayez d’avoir ces conversations de façon régulière.

Avec les jeunes enfants

  • Veillez à ce que les conversations restent simples et adaptées à l’âge de votre enfant. Définissez la cyberintimidation comme le fait d’être méchant ou blessant en ligne.
  • Discutez de ce que signifie respecter quelqu’un, de toutes les façons possibles.
  • Insistez sur les règles de sécurité de base, par exemple ne pas divulguer d’informations personnelles et parler à un ou à une adulte de confiance lorsque quelque chose le met mal à l’aise sur Internet ou qu’il fait l’objet d’une conversation en ligne entre amis.
  • Rappelez-lui qu’il n’est en aucun cas responsable des expériences négatives qu’il peut vivre en ligne.

> À lire : 10 façons de mettre en place de bonnes habitudes numériques à la maison

Avec les enfants âgés de 10 à 13 ans

C’est souvent à cet âge-là, quand les enfants commencent à utiliser les médias sociaux de manière plus indépendante, que le risque de cyberharcèlement est le plus élevé.

  • Intéressez-vous régulièrement à ce que vit votre enfant en ligne, sans porter de jugement.
  • Apprenez-lui comment bloquer, signaler et prendre des captures d’écran des contenus préjudiciables.
  • Aidez-le à comprendre que sa réputation numérique est importante et que ce qu’il poste (même dans des conversations privées ou des messages éphémères) peut avoir des répercussions tangibles.
  • Établissez ensemble des règles assorties de conséquences claires concernant l’utilisation des technologies.
  • Rappelez-lui que l’utilisation des technologies va de pair avec certaines responsabilités.

Avec les enfants âgés de 14 à 18 ans

  • Aidez-le à développer ses compétences sociales et relationnelles afin qu’il soit en mesure de gérer les situations problématiques de manière autonome, tout en maintenant une communication ouverte.
  • Discutez des répercussions juridiques de l’intimidation en ligne dans votre pays et des éventuelles sanctions scolaires, civiles et pénales qui la punissent.
  • Encouragez-le à défendre ses pairs et à reconnaître les situations qui nécessitent l’intervention d’un ou d’une adulte.
  • Respectez son besoin d’intimité tout en restant présent·e dans sa vie numérique, sans porter de jugement.
     

Que puis-je faire si je pense que mon enfant est victime de cyberharcèlement ?

Sameer Hinduja : Avant toute chose, assurez-vous que votre enfant se sente en sécurité et qu'il le soit effectivement. Il est primordial que vous lui accordiez un soutien inconditionnel en ces instants difficiles, faute de quoi il risquerait de ne plus se confier à vous. Échangez avec votre enfant et écoutez-le attentivement.

Prenez le temps de reconstituer précisément ce qui s’est passé et dans quel contexte. S’il s’agit effectivement de cyberintimidation, prenez des captures d’écran et faites des enregistrements des contenus offensants. Relevez certains détails notables, comme le lieu, la fréquence ou la gravité des faits, l’implication de tiers ou l’existence de témoins, ainsi que les éventuels antécédents. Si votre enfant est intimidé en ligne par un camarade de classe, ces informations vous seront utiles pour agir en collaboration avec l’école (ou pour effectuer un signalement auprès de l’entreprise qui gère le média social, le cas échéant).

Demandez à l’école de votre enfant si elle dispose d’une politique en matière d’intimidation, et, le cas échéant, si celle-ci inclut la cyberintimidation. Votre enfant a le droit de se sentir en sécurité dans son environnement d’apprentissage et il incombe aux écoles de garantir ce droit en menant l’enquête et en prenant les mesures qui s’imposent. 

Il est essentiel de maintenir un dialogue ouvert et franc avec votre enfant, afin qu’il soit enclin à s’adresser à vous s’il est un jour confronté à une expérience déplaisante ou éprouvante en ligne. Les victimes de cyberintimidation (et les personnes qui en sont témoins) doivent avoir la certitude que les adultes à qui elles se confient interviendront de manière rationnelle et logique, sans envenimer la situation.

> À lire : Comment aider votre enfant à surmonter une expérience négative en ligne ?
 

Comment parler à ses enfants de sorte à construire une relation de confiance sans qu’ils se sentent jugés ou tenus pour responsables ?

Sameer Hinduja : Dites à votre enfant que vous êtes là pour lui et que ce n’est pas sa faute. Écoutez ce qu’il a à dire : il a peut-être tout simplement besoin d’une oreille attentive et que sa version des faits soit prise en compte. La plupart du temps, les personnes victimes de cyberintimidation souhaitent que l’incident soit oublié rapidement, sans être dramatisé. Avec votre enfant, réfléchissez aux différents moyens d’obtenir de l’aide et à la manière dont vous pouvez l’épauler dans cette démarche. Rappelez-lui qu’il peut exercer une certaine maîtrise sur ses expériences en ligne ; proposez-lui de configurer les dispositifs de protection sur ses appareils et ses comptes afin de bloquer/mettre en sourdine les personnes qui lui font plus de mal que de bien. Les principales applications de médias sociaux et les jeux multijoueurs en ligne disposent tous de ces fonctionnalités.

Je leur recommanderais en outre de signaler (à la plateforme ou au jeu) tout individu qui utiliserait ces technologies pour maltraiter, humilier ou menacer autrui. Ce genre de comportement constitue une violation des conditions d’utilisation du site ou de l’application, et les entreprises se réservent le droit de supprimer les contenus ou de désactiver les comptes des personnes qui ne respectent pas ces règles. Une liste des coordonnées de ces compagnies est disponible à l’adresse cyberbullying.org/report. Transmettez-leur autant d’éléments que possible : captures et enregistrements d’écran, informations sur le compte d’utilisateur et emplacements précis où le contenu offensant apparaît.
 

Qu’est-ce que les parents doivent éviter de faire, même si leur premier réflexe est d’intervenir immédiatement ?

Sameer Hinduja : Essayez de ne pas paniquer. Si l’école de votre enfant vous informe d’un problème, ou si votre enfant a trouvé le courage de venir vous parler, gardez votre sang-froid. Rassemblez soigneusement le plus d’informations détaillées possible sur ce qui s’est passé. Reconnaissez la légitimité du ressenti de votre enfant et demandez-lui quelles mesures lui permettraient de passer à autre chose. Si les parents ne suivent pas forcément à la lettre les souhaits exprimés par leur enfant, dans l’idéal, parents et enfant conviendront des étapes suivantes.
 

Quand demander l’aide d’un·e spécialiste en santé mentale ?

Sameer Hinduja : Si votre enfant rencontre des difficultés sur le plan émotionnel, psychologique ou physique qui ne s’estompent pas au bout d’un jour ou deux, consultez un·e ou une professionnel·le de la santé mentale ou votre médecin de famille. Tout comportement d’intimidation, quel que soit son degré de gravité, peut avoir des conséquences psychologiques sur la victime en fonction de sa personnalité, des circonstances et de l’absence d’un soutien approprié.

Note sur les termes « harceleur / harceleuse » et « victime » : Lorsque vous abordez ces sujets avec votre enfant, l’UNICEF recommande d’adopter un langage qui ne rejette pas la responsabilité sur une personne en particulier. En effet, un enfant qui se voit qualifié de « harceleur·euse » ou de « victime » est susceptible de se sentir enfermé dans ce rôle. L’emploi de termes axés sur le comportement en lui-même peut vous aider à trouver des solutions pour soutenir votre enfant et contribuer à remédier à la situation.