Entretien avec Manuel Fontaine, directeur des urgences de l’UNICEF, en visite au Niger
"On n’est pas dans une logique où les gens demandent de l’aide humanitaire : ils veulent la possibilité de travailler, de gagner leur vie."
Quel était l’objet de votre visite au Niger ?
Nous avons passé trois jours sur le terrain à Diffa, puis à Ouallam, dans la région de Tillaberi, à visiter des centres de santé, à rencontrer les gens que l’on essaie d’aider, et notamment les personnes déplacées et réfugiées, et les populations hôtes.
Il s’agissait d’essayer de comprendre la situation sur place, d’entendre la perspective des communautés qui nous ont rapporté que la situation sécuritaire semble s’être un peu calmée, ce qui permet à ceux qui sont sur leurs terres de cultiver, d’essayer d’aller de l’avant. Les populations hôtes sont solidaires des personnes déplacées et réfugiées. Cet afflux n’est pas sans conséquences pour elles, qui sont déjà vulnérables, notamment après les mauvaises récoltes de l’an passé.
Le sentiment général est que l’on espère que la saison agricole sera bonne, mais il faut encore quelques semaines pour passer le cap et se rassurer. La situation est difficile pour les personnes déplacées, qui disent la volonté d’être accompagnées dans des activités génératrices de revenus. On n’est pas dans une logique où les gens demandent de l’aide humanitaire : ils veulent la possibilité de travailler, de gagner leur vie. Quel que soit l’âge des personnes interrogées, toutes ont souligné l’importance d’avoir un accompagnement qui ne soit pas seulement humanitaire.
On a pu observer par ailleurs que les centres de santé sont capables de faire face : le personnel est présent, les enfants reçoivent les soins, la vaccination est en place, la prise en charge de la malnutrition fonctionne. Il y a une montée des besoins saisonnière, avec le paludisme, les maladies diarrhéiques, et la malnutrition, mais il semble que les intrants et le personnel peuvent gérer.
On a également parlé du retour des personnes déplacées dans leurs zones d’origine. Les personnes veulent bien sûr rentrer chez elles, mais quand elles auront les garanties de sécurité, et se sentiront protégées. La sécurité est l’élément déterminant pour retrouver leurs zones d’origine, et les personnes qui ne peuvent pas rentrer chez elles ont émis le souhait qu’on les accompagne vers des AGR, que l’on facilite l’accès à l’éducation, la possibilité d’accéder à des services et des revenus.
Mais avant tout, les gens demandent de la protection : on nous fait état de rapports de violences à l’égard des filles, des femmes, des enfants, de recrutements par les groupes armés. C’est un défi pour tout le monde, les humanitaires comme les autorités, et il est urgent de mettre en place des mécanismes de protection pour que les gens se sentent en sécurité, puissent référer auprès de mécanismes de contrôle indépendants, qui sont la clé pour établir la confiance des communautés. La violence envers les communautés appelle plus de violence, il est crucial de tout mettre en place pour casser ce cercle vicieux.
On a également observé qu’encore beaucoup de jeunes sont déscolarisés, certains parce qu’ils ont été déplacés, d’autres qui n’ont jamais été scolarisés : cela représente un gros défi pour nous, d’essayer de scolariser les enfants déplacés et les accompagner après leur retour. L’éducation est un élément de court et de long terme et rejoint cette problématique de nexus que l’on tente de mettre en place.
Quelles sont les spécificités de la crise au Niger ?
Il y a ici un cumul de plusieurs crises : une crise sécuritaire, avec la présence de groupes armés, mais aussi l’impact du changement climatique qui réduit l’espace agraire, sur lequel les gens peuvent cultiver et les pasteurs faire paître leurs animaux - ce qui crée plus de pression sur ces espaces, et mène à des déplacements, et certainement à des risques accrus d’insécurité alimentaire. On a donc le cumul de ces deux crises, qui sont liées sans doute, car plus le changement climatique met la pression, plus les conflits intercommunautaires vont se multiplier.
L’autre dimension est la crise chronique que connaît le Niger : tous les ans, plus de 500 000 enfants souffrent de malnutrition aigüe sévère, tous les ans, les inondations deviennent de plus en plus difficiles à maîtriser, et on doit trouver des solutions à terme. Cela ne peut pas être toujours l’humanitaire qui règle ces problèmes chroniques. A noter aussi que près de la moitié de la population au Niger a moins de 15 ans : la pression démographique exerce un poids considérable sur nos programmes.
Il faut donc mettre en place des systèmes pour faire face à ces réalités sur le long terme, et en même temps pouvoir gérer des crises rapides, aiguës, lorsqu’il y a une attaque sur un village, un niveau d’insécurité qui augmente et implique alors une réponse urgente, rapide, purement humanitaire. Il nous faut trouver l’équilibre, construire des systèmes qui vont permettre de réduire la demande humanitaire, et en même temps être prêts quand il y a effectivement une crise aiguë.
Comment assurer la protection dans les zones difficiles d’accès ?
Dans les deux régions visitées, il reste des défis d’accès pour les humanitaires, et on doit évidemment trouver toutes les solutions pour accéder aux populations qui en ont le plus besoin.
Notre mission en tant qu’humanitaires est de sauver des vies et que l’on reste neutres, impartiaux et indépendants. C’est important que cela soit compris de tous, car c’est la seule solution d’avoir une acceptation, y compris par les groupes armés : nous sommes là pour aider les populations, nous n’avons pas d’agenda politique particulier.
Si l’on fait un lien entre humanitaire et développement, on doit néanmoins comprendre qu’en tant qu’humanitaires on n’a pas d’agenda politique, et que l’agenda de stabilisation est indépendant de notre travail, car les humanitaires doivent garder leurs accès. Les communautés doivent nous connaître, avoir l’habitude de nous voir, et savoir que l’on est là pour répondre à leurs besoins. Chacun doit bien comprendre la spécificité de l’humanitaire par rapport aux autres formes d’assistance à un pays : l’humanitaire est neutre, impartial et indépendant.
Quel serait votre appel à la suite de cette visite ?
Que ce soit sur les volets développement, humanitaire, ou stabilisation, il est extrêmement important d’être à l’écoute des gens que l’on essaie d’aider. C’est avec eux que l’on doit créer nos programmes et nos interventions.
Cet agenda doit être humain avant tout et il est important d’avoir cette écoute, cette capacité d’interaction, pour répondre aux besoins et trouver des solutions. On doit par ailleurs être créatif, sur des solutions à long terme : il faut parfois se réinventer un peu, et la meilleure manière est d’être à l’écoute des gens que l’on essaie d’aider. On peut faire la différence, il y a toujours une valeur à sauver une vie et à réduire la souffrance mais au court terme. Mais on doit identifier des solutions à long terme.