Aicha, l’honneur perdu de la famille.

Le témoignage d’une survivante de violences sexuelles confrontée aux traditions et au regard des autres

UNICEF Mauritanie
Y89A5567 COUVERTURE
UNICEF Mauritanie/Pouget/2021
24 septembre 2021

C’est l’histoire d’une jeune fille de 18 ans qui a déjà tout connu, ou presque. Mariée et mère de deux enfants, Aicha a dû surmonter le pire : le viol, la grossesse et le déshonneur. Pour briser le tabou et encourager les victimes à parler, elle prend aujourd’hui la parole. Récit d’une survivante.

« J’avais 13 ans lorsque c’est arrivé. J’étais seule à la maison avec mon cousin de 30 ans. Il m’a demandé de lui apporter de l’eau et, à mon retour, il s’est jeté sur moi. Lorsque j’ai repris connaissance j’étais en état de choc. Je me suis rhabillée rapidement avant que mes parents ne rentrent.

J’avais très peur de la réaction de mon père. J’ai tout de suite repensé à ce qu’il m’avait dit : « si tu perds ta virginité, je te tuerai ». Ce qu’il redoutait le plus venait d’arriver et moi je devais tout faire pour que jamais il ne l’apprenne. »

Y89A5562
UNICEF Mauritanie/Pouget/2021

En Mauritanie l’ensemble des règles sociales, culturelles et relationnelles sont dictées par la Charia. La virginité – et la notion de pureté qu’elle renferme – y est une chose fondamentale. Les relations sexuelles hors mariage – appelées Zina, et par conséquent le viol, sont donc perçues par beaucoup comme un déshonneur pour la victime et sa famille.

« Quelques semaines plus tard j’ai commencé à avoir des douleurs au ventre. Lorsque le médecin m’a annoncé que j’étais enceinte mes parents ont très mal réagi. Ils ne voulaient pas en entendre parler. J’étais victime et en même temps j’avais un sentiment de honte. Je salissais l’honneur de ma famille. »

Pour éviter le déshonneur lié à une agression sexuelle, beaucoup de victimes renoncent à porter plainte sous la pression de leurs proches ou par peur d’un jugement défavorable. La plupart du temps un accord financier est trouvé mais dans certains cas, la victime peut être contrainte d’épouser son agresseur. En 2019, quatre victimes d’agressions sexuelles sur dix prises en charge par l’AMSME* ont ainsi retiré leur plainte avant l’issue du procès.

« C’est à cette période que j’ai connu le centre. Avec l’aide de ma grand-mère j’ai pu rencontrer une assistance sociale. J’ai fait un bilan médical et j’ai porté plainte. J’ai appris que mon cousin avait déjà été condamné pour agression sexuelle. Lors du procès il a prétendu l’avoir fait pour mon bien, pour que mes parents arrêtent de s’inquiéter pour moi. Il a été condamné à 3 ans de prison.

Après ça j’ai finalement pu rentrer chez moi. Au centre j’ai commencé à me reconstruire ; Au contact des psychologues et des autres victimes j’ai peu à peu repris confiance en moi. Un an après l’agression j’ai rencontré mon futur mari. Je lui ai tout de suite avoué que j’avais été victime d’un viol et il l’a accepté. J’ai eu de la chance, dans notre culture beaucoup d’hommes auraient refusé. Mais pas lui. »

Y89A5576
UNICEF Mauritanie/Pouget/2021

Grâce au soutien d’UNICEF et de Generalitat Valenciana, les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles bénéficient d’un suivi psychosocial et d’un accompagnement juridique et médical. Les assistantes sociales et les psychologues les accueillent, les écoutent et les conseillent tout au long de leur prise en charge. Au centre, Elles bénéficient de cours hebdomadaires et d’un appui financier pour la création d’Activités Génératrices de Revenus (AGR) dans le but de favoriser leur autonomisation et leur émancipation.

« J’ai 18 ans à présent. Il y a quelques mois j’ai eu mon second enfant. Grâce à UNICEF j’ai pu créer mon activité de coiffure. Mon premier enfant vit avec moi chez mes parents. Nous l’aimons tous beaucoup. Jamais je ne pourrais oublier ce qui s’est passé mais s’il n’avait pas été là j’aurais gardé le silence. Aujourd’hui je suis heureuse et bientôt je quitterai la maison de mes parents pour rejoindre mon mari. »

*L’Association Mauritanienne pour la Santé de la Mère et de l’enfant (AMSME) est une association de référence pour l’accueil et la prise en charge des victimes d’agressions sexuelles en Mauritanie.