Selon les statistiques de l’UNICEF, à l’échelle mondiale, plus de 230 millions de femmes et de filles ont subi des mutilations génitales féminines (MGF), et 4 millions de filles sont exposées chaque année à cette violation des droits humains. Grâce aux enquêtes représentatives auprès des ménages, nous disposons désormais de données permettant de suivre l’évolution des MGF, d’identifier les zones à forte prévalence et d’analyser les points d’entrée des interventions dans les pays les plus touchés. Néanmoins, les MGF restent un domaine historiquement sous-étudié en matière d’évaluations d’impact rigoureuses. Ainsi, malgré certaines connaissances sur « ce qui fonctionne », beaucoup reste encore à faire.
Un pilier fondamental pour comprendre les stratégies d’intervention efficaces réside dans une mesure précise, sensible, adaptée au contexte et éthique des mutilations génitales féminines (MGF) dans les enquêtes. Toutefois, dans le cadre des évaluations d’impact, les chercheurs peuvent craindre que la dynamique des MGF soit sous-estimée, en raison de la sensibilité du sujet, de la stigmatisation, des limites du rappel des périodes de souvenance, ainsi que de l’illégalité des MGF, autant de facteurs qui maintiennent la pratique « cachée » et découragent des déclarations honnêtes. Ces sources de biais font également écho à notre propre expérience de collecte de données sur les MGF dans les évaluations d’impact : nous constatons que les questions portant sur les attitudes, les normes et les comportements liés aux MGF sont perçues comme plus sensibles que d’autres thématiques, y compris la violence à l’égard des femmes ou le mariage des enfants.
Pourquoi est-ce important ? Considérons deux scénarios stylisés.
Premièrement, supposons que nous évaluions une intervention de mobilisation communautaire visant à transformer les normes sociales et de genre néfastes liées aux mutilations génitales féminines (MGF), comme dans le cadre de nos travaux en cours au Burkina Faso. Si les participants pensent qu’il existe une « bonne » réponse ou une réponse socialement acceptable, ils peuvent être moins disposés à admettre leur soutien aux MGF — même si leurs opinions ou leurs comportements n’ont pas réellement changé. Cela pourrait conduire à une surestimation des impacts du programme. Deuxièmement, les MGF peuvent être si fortement stigmatisées que, indépendamment de l’exposition au programme, la pratique est très rarement déclarée. Dans ce cas, le manque de puissance statistique peut empêcher de détecter les effets de l’intervention — même si celle-ci a effectivement réduit les MGF dans la réalité. Dans ce cas, les décideurs peuvent conclure à tort que la prévalence des MGF est déjà très faible et choisir de réallouer les ressources à d’autres priorités, au détriment des efforts visant à mettre fin aux MGF. Ainsi, des données fiables sont essentielles pour formuler des recommandations éclairées en matière de conception des programmes, d’investissement et de mise à l’échelle.
Face à ces défis, les évaluations d’impact peuvent-elles saisir de manière pertinente les dynamiques liées aux MGF ? Les données probantes suggèrent que oui. À l’occasion de la Journée de la tolérance zéro à l’égard des MGF (#EndFGM), nous partageons des enseignements émergents sur la mesure des MGF issus de nos travaux et de la littérature existante :
Les réponses aux enquêtes sur l’expérience des MGF sont-elles fiables ? Les vérifications médicales suggèrent que oui — avec certaines réserves.
Une question centrale est de savoir si l’on peut se fier aux réponses d’enquêtes concernant l’expérience des MGF. Bien que les comparaisons avec des mesures objectives, telles que la vérification médicale, soient rares, les éléments disponibles indiquent une forte concordance globale. Par exemple, une récente évaluation d’impact menée en Sierra Leone a interrogé plus de 3 500 mères dans 150 villages à l’aide de questions de type MICS sur le statut de MGF de leur fille (Corno & La Ferrara, 2022). Les filles ont également été invitées à se rendre dans une clinique mobile pour un examen de santé gratuit, au cours duquel leur statut a été confirmé par une infirmière. De manière encourageante, les deux mesures étaient « presque parfaitement » corrélées sur trois vagues d’enquête. Cela dit, des études antérieures menées en Sierra Leone et au Soudan suggèrent que, si les estimations de prévalence des MGF peuvent être similaires, la concordance concernant le type de MGF est souvent faible. Une explication probable est que, lorsque les MGF sont pratiquées à un très jeune âge, les femmes peuvent ne pas avoir les connaissances, les souvenirs ou le vocabulaire nécessaires pour décrire leur propre expérience, ce qui entraîne des erreurs de déclaration.
La prévalence des MGF peut-elle être mesurée avec précision à partir des « déclarations par procuration » ? Oui — et potentiellement de manière plus fiable que les auto-déclarations.
Les femmes sont souvent interrogées à la fois sur leur propre statut de MGF et sur celui de leurs filles, ce qui permet des comparaisons intergénérationnelles. Mais dans quelle mesure ces déclarations par procuration sont-elles fiables par rapport aux auto-déclarations ? Une évaluation d’impact menée en Éthiopie a recueilli les réponses de plus de 3 000 pères et mères dans 78 communautés, en les interrogeant séparément sur le statut de MGF de leurs filles (Gichohi et al., 2025). Les résultats montrent une concordance de 97 % entre les réponses. Ces résultats sont encourageants et renforcent la confiance dans les déclarations par procuration. De plus, une étude menée au Sénégal montre que les déclarations par procuration des femmes concernant leurs filles peuvent être plus précises que les auto-déclarations des femmes sur leur propre expérience (Weny et al., 2025). Ces résultats soulignent que les réponses des personnes responsables des enfants à propos de leurs filles constituent une source de données robuste, et parfois préférable, pour mesurer les MGF.
Les répondants peuvent-ils estimer correctement le soutien communautaire aux MGF — et cela a-t-il une importance ? Les évidences sont mitigées.
Un nombre croissant d’études en sciences comportementales montrent que les personnes dans le monde ont souvent une perception erronée des normes de genre (c’est-à-dire qu’elles croient qu’une pratique bénéficie de plus de soutien qu’elle n’en a réellement). Ces perceptions sont importantes, car les individus peuvent adapter leurs choix en fonction de ce qu’ils pensent que les autres attendent ou font. Par exemple, en Éthiopie et en Somalie, des enquêtes de référence montrent que les répondants surestiment systématiquement le soutien de leurs communautés aux MGF (Gichohi et al., 2025 ; Ferreira et al., 2024). En revanche, dans notre enquête de référence au Burkina Faso, les niveaux d’attitudes personnelles déclarées et les normes communautaires perçues sont similaires (Figure 1). Par ailleurs, les effets des interventions visant à corriger les perceptions erronées des normes sociales sont mitigés. En Éthiopie, le fait de révéler que des communautés voisines soutiennent l’abandon des MGF n’a pas eu d’effet sur les attitudes globales (bien que cela ait réduit, chez les pères, les intentions futures de faire exciser une fille). En Somalie, expliquer aux participants que leur communauté soutenait moins une forme plus sévère de MGF (type III) a réduit, deux ans plus tard, l’expérience de cette pratique chez les filles. Toutefois, cette information a également conduit à une augmentation d’une forme moins sévère de MGF (type I). Ainsi, bien que la correction des perceptions erronées des normes sociales préjudiciables constitue une piste prometteuse, les défis pratiques et la complexité des messages exigent prudence et réflexion, en tenant compte des spécificités de chaque contexte.
Comment la désirabilité sociale influence-t-elle les réponses ? Des recherches supplémentaires sont nécessaires.
Les évaluations cherchent souvent à analyser les biais de désirabilité sociale, dans la mesure où les interventions peuvent modifier les perceptions de l’acceptabilité des MGF et, par conséquent, influencer les réponses aux enquêtes. Toutefois, les évidences existantes relatives au rôle de ces biais restent contrastées. Par exemple, l’étude menée en Sierra Leone examine les interactions entre une échelle indirecte de désirabilité sociale et le statut de MGF déclaré des filles, et ne met en évidence aucune corrélation significative. Cela suggère que, dans certains contextes, la désirabilité sociale ne fausse pas fortement les déclarations sur les MGF. À l’inverse, l’étude menée en Éthiopie montre que les personnes présentant des scores élevés de désirabilité sociale sont moins susceptibles de déclarer avoir au moins une fille excisée. Ce résultat est cohérent avec les constats relatifs aux attitudes et aux normes sur les MGF issus de notre enquête de référence au Burkina Faso. Dans l’ensemble, davantage d’expérimentations sont nécessaires pour mieux comprendre le rôle de la désirabilité sociale, en particulier dans des contextes où les MGF sont interdites par la loi et où les échelles existantes de désirabilité sociale peuvent ne pas être pleinement adaptées aux comportements et normes socialement et localement pertinents.
Perspectives : élargir l’utilisation de mesures innovantes pour capter avec précision les attitudes, normes et expériences liées aux MGF
De nouvelles avancées méthodologiques sont nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes comportementaux qui sous-tendent les décisions relatives aux MGF, d’une manière adaptée aux normes et pratiques locales. Par exemple, une évaluation d’impact menée au Soudan a testé deux innovations complémentaires en matière de mesure. Premièrement, les enquêteurs ont documenté la présence de henné sur les pieds des filles, utilisée comme indicateur culturellement spécifique de cérémonies récentes de MGF. Deuxièmement, un test d’association implicite inédit a été développé pour évaluer les attitudes à l’égard des MGF (Vogt et al., 2016). Dans ce test, des enregistrements audios de mots à connotation positive et négative étaient associés à des caricatures de filles « excisées » et « non excisées », afin de capter les biais inconscients des répondants. D’autres innovations actuellement à l’essai incluent des outils développés par l’UNICEF reposant sur des vignettes, qui invitent les répondants à réagir à des récits stylisés mettant en scène des familles confrontées à des décisions liées à l’excision. Ces outils peuvent être plus longs à administrer, mais ils permettent de mettre en lumière des arbitrages, des groupes de référence et des sanctions perçues qui n’apparaissent pas toujours dans les questions directes. Lorsqu’elles sont bien conçues, ces approches peuvent utilement compléter les instruments d’enquête classiques et renforcer la compréhension des processus par lesquels, et des raisons pour lesquelles, le changement s’opère.
L’intérêt pour des évaluations d’impact rigoureuses visant à identifier ce qui fonctionne pour prévenir les MGF s’est accru ces dernières années, entraînant un renouveau de l’attention portée aux méthodes de mesure. Cette évolution est très encourageante. Il reste toutefois beaucoup à apprendre sur la manière d’adapter les questions et les concepts aux différents contextes et groupes cibles. La bonne nouvelle, c’est que les travaux récents montrent globalement une grande fiabilité, une forte concordance et des approches innovantes pour corriger les biais dans la mesure des MGF. Ce type de preuves rigoureuses est essentiel pour nourrir les débats politiques au niveau national. Au Burkina Faso, par exemple, la prévalence des MGF chez les femmes en âge de procréer est passée de 76 % en 2010 à 56 % en 2020. Cependant, nous ne pouvons pas nous arrêter là. Dans le cadre du Programme conjoint pour l’élimination des MGF, nous continuerons à nous appuyer sur des données probantes solides pour orienter la conception future des programmes. Dans un contexte de contraintes de financement, de fragilité et de stress climatique, l’élimination des MGF est une tâche immense. Mais les progrès vers le « zéro » reposent sur des preuves. Bien mesurer les MGF n’est pas un simple « complément », c’est une condition essentielle pour atteindre zéro.
****
Les Auteurs
Les auteurs sont listés par ordre alphabétique :
- UNICEF Burkina Faso : Josué Angoet Daouda Sako
- Bureau d’évaluation de l’UNICEF : Horace Gninafon and Amber Peterman
- Bureau de la stratégie et des données de l’UNICEF – Innocenti : Manahil Siddiqi
- UNFPA Burkina Faso : Néné Barry, Fatoumata Ki et Florent Somda
- La Société de Développement International : Achille Mignondo Tchibozo
Les auteurs remercient leurs collègues pour leurs diverses suggestions, contributions et discussions, notamment dans le cadre du Fonds catalyseur d’impact dirigé par l’UNICEF sur le mariage des enfants et les normes sociales, qui a suscité l’intérêt pour l’exploration plus approfondie de la mesure de la MGF dans les évaluations d’impact.
The opinions expressed on the UNICEF Blog are those of the author(s) and do not necessarily reflect the official position of UNICEF.