Éco-anxiété
Voici des conseils de spécialistes de la santé mentale pour faire face aux inquiétudes sur les changements climatiques
Les changements climatiques affectent presque tous les aspects de la santé et du bien-être des enfants. En outre, l’exposition directe aux phénomènes climatiques et l’exposition indirecte au travers de l’actualité et des médias sociaux qui traitent de sujets tels que les catastrophes environnementales et l’inaction des gouvernements peuvent intensifier le stress et mener à l’anxiété, à la dépression ou à l’absence d’espoir pour l’avenir.
Si le monde échoue à protéger les enfants des changements climatiques, les parents et les personnes qui ont la charge d’enfants peuvent toutefois jouer un rôle important en aidant ces derniers à composer avec les réalités d’un monde en pleine évolution.
Nous avons demandé à trois spécialistes de la santé mentale de différents pays – Caroline Hickman, John Jamir Benzon R. Aruta et Tshiamo Matabane – de nous parler de l’éco-anxiété et de nous expliquer comment les parents et les personnes qui ont la charge d’enfants peuvent contribuer à la santé mentale et au bien-être de ceux-ci.
Qu’est-ce que l’éco-anxiété ou anxiété climatique ?
Alors que nous continuons d’assister aux conséquences de la crise climatique, de nouveaux mots apparaissent pour décrire les effets de ces changements sur le plan psychosocial et sur celui de la santé mentale, notamment les termes « éco-anxiété » ou « anxiété climatique ».
L’éco-anxiété peut être décrite comme une détresse émotionnelle, mentale ou physique exacerbée face à des changements climatiques dangereux.
Il s’agit de sentiments réels et légitimes de peur, d’inquiétude, de stress, d’impuissance et de malaise liés à l’évolution des crises climatiques. Ils doivent être considérés comme des réactions naturelles face aux conséquences des changements climatiques dont nous sommes témoins et non comme un problème de santé mentale.
Si ces émotions constituent des réponses normales face à une crise mondiale de plus en plus grave, elles peuvent devenir préoccupantes lorsqu’elles perturbent la vie quotidienne de l’enfant. Quand l’éco-anxiété commence à avoir des répercussions sur les résultats scolaires, les amitiés ou les liens familiaux de l’enfant, il est important de s’adresser à un ou une professionnel·le qui l’aidera à gérer ces émotions, et veillera à son bon développement et à son bien-être.
1. Quelles sont les conséquences des inquiétudes liées aux changements climatiques sur la santé mentale et le bien-être des enfants ?
Caroline : Les préoccupations liées aux changements climatiques ont des répercussions concrètes sur le quotidien des enfants et des jeunes (alimentation, sommeil, scolarité, etc.), et des conséquences sur leur vision du monde (croyances concernant l’avenir) et sur leurs émotions.
Ces préoccupations touchent davantage les enfants et les jeunes, qui sont encore en plein développement physique et émotionnel. De plus, les changements climatiques affectent tous les aspects de leur avenir : leurs études, leur scolarité et leurs futurs métiers.
Les enfants dépendent des adultes, car leur pouvoir économique et politique pour influencer directement les actions relatives aux changements climatiques est souvent limité. Pour pouvoir gérer leurs émotions, les enfants et les jeunes ont besoin que les adultes les aident à développer leurs capacités de régulation émotionnelle et leurs compétences d’adaptation. Leur inquiétude pour la planète ne constitue ni un diagnostic ni un problème de santé mentale, c’est au contraire un signe positif qui montre leur bonne santé psychique, qui prouve qu’elles et ils ont conscience de la situation et qui témoigne de leur empathie et de leur sens des responsabilités vis-à-vis du bien-être environnemental. Leur souffrance n’est que la conséquence de leur souci pour l’environnement. Il est donc essentiel de leur montrer qu’on les écoute, que leurs inquiétudes sont prises au sérieux et que des mesures sont prises pour y remédier.
« De nombreux jeunes dans le monde entier sont très inquiets pour leur avenir dans un contexte de réchauffement de la planète. »
Tshiamo : Les enfants de moins de 13 ans, en particulier celles et ceux qui ont été victimes ou témoins de dégâts causés par des événements liés aux changements climatiques tels que des inondations, des feux incontrôlés ou des sécheresses peuvent craindre que ces phénomènes se produisent ou se reproduisent.
- Elles et ils peuvent redouter que des événements similaires les touchent ou affectent leur domicile, leurs animaux de compagnie, leurs enseignant·e·s, leur famille ou leurs ami·e·s.
- Les plus jeunes enfants éprouveront peut-être des difficultés à se séparer de leurs parents de peur qu’ils ne reviennent pas les chercher.
- Tout ceci peut avoir des répercussions sur leur sommeil, et certains enfants peuvent faire des cauchemars en lien avec des catastrophes. Ces événements peuvent susciter la crainte de perdre des proches ou des lieux qui leur sont chers.
- Ces angoisses peuvent avoir des répercussions sur les apprentissages, les jeux et le développement émotionnel des enfants, en particulier lorsqu’elles sont renforcées par des expériences directes ou la connaissance d’événements qui se sont produits non loin de là.
Les adolescentes et adolescents de 13 à 18 ans disposent de meilleures capacités de raisonnement que les enfants plus jeunes, mais ont plus facilement accès aux médias qui présentent les ravages des changements climatiques partout dans le monde. Elles et ils sont en mesure de repérer les conséquences des changements climatiques dans leur quartier et dans le monde entier.
Cela peut susciter différentes émotions, notamment la peur, la tristesse, l’inquiétude, la colère et le sentiment d’impuissance. Lorsqu’elles durent, ces émotions peuvent provoquer chez celles et ceux concernés de l’anxiété, ce qui nuit à leur concentration, à leur sommeil, à leurs habitudes alimentaires, à leur alimentation et à leurs relations.
John : Les enfants et les jeunes sont particulièrement exposés à l’éco-anxiété. Bien qu’il s’agisse d’une réaction naturelle et d’un ajustement normal face aux menaces réelles et existentielles que fait peser la crise climatique, l’éco-anxiété peut provoquer, entre autres, une dépression, de l’anxiété et des troubles du sommeil chez les jeunes. Partout dans le monde, beaucoup sont très inquiets pour leur avenir dans un contexte de réchauffement de la planète.
2. Quelles sont les idées reçues sur l’éco-anxiété ?
John : Il en existe plusieurs, par exemple « l’éco-anxiété est une maladie mentale ». Or, l’anxiété climatique et les autres émotions provoquées par la crise climatique sont des réponses naturelles à ces événements.
Caroline : L’erreur ou l’idée reçue la plus répandue consiste à considérer l’éco-anxiété comme un problème de santé mentale qui touche certaines personnes, alors qu’il s’agit d’une réponse saine à des préoccupations environnementales. Si je reconnais que tous les enfants peuvent avoir besoin d’un soutien émotionnel individuel pour faire face à cette anxiété, dans la plupart des cas, aucun traitement n’est nécessaire. Les enfants ont besoin qu’on légitime leur ressenti, qu’on fasse preuve de compréhension, de soutien (afin de lutter contre le sentiment de solitude) et de bienveillance à leur égard, puis qu’on agisse face aux changements climatiques. Elles et ils ont également besoin d’un attachement sécurisant à des personnes représentant une présence solide et rassurante lorsque le monde semble hors de contrôle.
Pour lutter contre ces idées fausses, je remplacerais le terme « éco-anxiété » par « préoccupation » « compassion » ou « empathie climatique ». On ressent ces émotions parce qu’on se soucie de la crise écologique, et on devrait en éprouver de la fierté.
3. Quels sont les signes d’anxiété liée aux changements climatiques chez l’enfant ?
Tshiamo : Les parents doivent guetter les changements émotionnels et comportementaux, mais aussi les symptômes physiques chez leur enfant, et faire attention à la durée de ces signes ou symptômes.
Les jeunes enfants sont curieux de nature et signalent les éléments qui les inquiètent dans leur environnement. Si l’enfant continue d’évoquer ces éléments au bout de plusieurs jours ou semaines, et surtout si cela affecte sa capacité à exercer ses activités quotidiennes, c’est la preuve que l’inquiétude n’a pas disparu. Les signes peuvent être les suivants :
- Mauvais rêves portant sur des catastrophes ou cauchemars persistants
- Comportement accaparant et difficulté à être loin de ses parents
- Réapparition ou intensification de certains comportements (se ronger les ongles, sucer son pouce)
Les adolescentes et·adolescents peuvent craindre une catastrophe en particulier. Cela peut se traduire par de l’agitation ou encore de la tristesse et de la peur.
Caroline : Les enfants ont raison d’être anxieux si les adultes n’agissent pas de toute urgence contre les changements climatiques.
On observe alors des signes exprimant l’anxiété, la tristesse, le désespoir, la frustration, le sentiment d’impuissance, de trahison et d’abandon, ou la défiance, autant d’émotions qui sont normales dans un contexte d’inaction climatique. Ces symptômes s’atténueraient si nous luttions contre les changements climatiques. Agir comme si l’enfant était la source du problème constituerait une injustice supplémentaire.
4. Comment les parents peuvent-ils aider leurs enfants à faire face à l’éco-anxiété ?
Caroline : Le plus important est de parler à ses enfants. Demandez-leur quelles sont leurs émotions et leurs pensées. Reconnaissez la légitimité de leur ressenti, même si vous ne le partagez pas entièrement.
Souvent, les enfants ont simplement besoin de savoir que leurs parents ou leurs proches leur accordent de l’attention, les entendent et les comprennent, et qu’elles et ils ne sont pas seuls face à leurs préoccupations.
Expliquez à vos enfants comment aller bien dans un monde qui va souvent mal. Vous pouvez tenir le discours suivant : « C’est normal de ne pas se réjouir de ce qu’il se passe, mais tu dois trouver un sens et porter ton attention sur ce qui est encore là. Prends soin du monde qui t’entoure, chéris-le et apprécie-le à sa juste valeur. »
Les enfants ont besoin d’un équilibre entre actions concrètes, régulation émotionnelle et résilience pour ne pas être paralysés par la peur et l’anxiété, et au contraire prendre conscience qu’il est en leur pouvoir de façonner un avenir meilleur.
Si vos enfants se renferment et ne communiquent pas avec vous, veillez à toujours demander conseil et à chercher de l’aide. Faites preuve de patience. Parfois, le moment n’est pas propice à l’échange.
« Expliquez à vos enfants comment aller bien dans un monde qui va souvent mal. »
Tshiamo : Montrez à vos enfants que vous avez remarqué leur souffrance. Rassurez-les en leur indiquant que vous êtes là pour les guider et les aider à surmonter ces inquiétudes.
Lorsque vous êtes à portée de voix, faites preuve de prudence quant aux observations et inquiétudes sur les changements climatiques que vous formulez vous-même. Reconnaissez que vous ressentez également de la tristesse et de l’inquiétude. Faites attention à l’exposition de vos enfants aux dégâts décrits dans les médias. Lorsque vos enfants ressentent de l’anxiété, suggérez-leur une promenade à pied ou à vélo, proposez-leur de cuisiner avec vous, jouez à un jeu qu’elles et ils apprécient ou faites des exercices de respiration.
Les enfants qui présentent déjà des problèmes de santé mentale et qui se préoccupent des changements climatiques sont encore plus susceptibles de souffrir d’anxiété. Les parents et les personnes qui ont la charge d’enfants doivent s’adresser à des professionnel·le·s de la santé mentale pour obtenir de l’aide.
John : Les parents doivent tenir compte des émotions de leurs enfants et réfléchir attentivement à l’étendue des informations qu’ils communiquent sur la crise climatique. Il est important de s’adapter au stade de développement des enfants afin qu’elles et ils soient motivés pour mener une action climatique, qu’elles et ils gardent espoir et ne se retrouvent pas en situation de paralysie émotionnelle ou accablés par les informations sur le déclin écologique et les menaces liées aux changements climatiques.
Cherchez des possibilités pour vos enfants de rejoindre des groupes de protection de l’environnement dans leur établissement scolaire ou leur communauté afin qu’elles et ils disposent d’un espace où faire part de leurs opinions et de leurs émotions sur les changements climatiques. Cela les aidera peut-être à se rendre compte qu’elles et ils ne sont pas seuls et insufflera de l’espoir, en particulier si cela leur permet de participer à des actions collectives.
« L’action climatique constitue un remède à l’éco-anxiété. »
John Aruta
> Découvrez comment aider votre enfant à gérer l’anxiété
5. Comment les parents peuvent-ils aider leurs enfants à renforcer leur résilience face aux répercussions des changements climatiques et des autres problèmes environnementaux sur la santé mentale ?
Tshiamo : Renforcer la résilience des enfants face aux répercussions des changements climatiques et des autres problèmes environnementaux ne suppose pas de leur faire un cours magistral, mais plutôt de mener des efforts sur la durée.
Échangez ouvertement sur les peurs des enfants concernant ces questions en tenant des propos adaptés à leur âge.
Donnez l’exemple en adoptant des comportements et attitudes écologiques à la maison. Encouragez vos enfants à protéger l’environnement. Par exemple, recyclez et plantez des arbres ensemble. Aidez-les à trouver des organisations qui œuvrent en faveur de l’environnement, et autorisez-les à donner de leur temps ou des ressources pour soutenir ces activités.
Laissez vos enfants exprimer leur opinion, et tenez compte de leur point de vue. Elles et ils ont des idées sur ce qu’il faut faire pour réparer les dégâts, préserver et protéger ce qui existe et restaurer l’environnement.
« Renforcer la résilience des enfants face aux répercussions des changements climatiques et des autres problèmes environnementaux ne suppose pas de leur faire un cours magistral, mais plutôt de mener des efforts sur la durée. »
> Parler des changements climatiques avec son enfant
Caroline : Les parents veulent protéger leurs enfants de tout ce qui fait peur, mais les changements climatiques ne vont pas disparaître : nous devons donc y faire face.
Il est préférable de parler de tout cela à ses enfants et de leur expliquer comment faire face aux situations et événements difficiles qui se produisent dans le monde. Il faut également leur rappeler ce qui est le plus important : entretenir de bonnes relations, défendre des valeurs, l’égalité, l’amour, mais aussi prendre soin de soi, des autres et de la planète.
6. Quand un parent doit-il demander de l’aide à un ou une prestataire de santé ?
Tshiamo : Si vous remarquez que les signes et symptômes ci-dessous perdurent ou deviennent inquiétants, envisagez de demander de l’aide :
- Signes émotionnels : tristesse, irritation, inquiétude et peur persistantes
- Signes comportementaux : troubles du sommeil (insomnies), agitation, difficultés de concentration, comportement autodestructeur
- Signes cognitifs (pensées) : incapacité à se concentrer, attitude globalement négative, description de cauchemars ou de peurs, sentiment d’être perdu·e ou vide.
- Signes physiologiques : essoufflement, oppression thoracique, douleurs abdominales, rythme cardiaque très rapide, crises d’angoisse, tension musculaire et fatigue intense
« Si vous vous inquiétez pour votre enfant, demandez des conseils et de l’aide pour vous-même, en tant que parent. Ensuite, consultez pour votre enfant si c’est nécessaire. »
Caroline Hickman
7. Comment abordez-vous la question des changements climatiques et de la santé mentale dans votre famille ?
Tshiamo : Nous apprécions que les médias nous informent des conséquences des changements climatiques dans le monde entier.
Nous participons à des activités qui permettent de soutenir les personnes déplacées en faisant des dons à des organisations qui viennent en aide aux membres vulnérables de la société.
Nous faisons attention à nos déchets et nous nous efforçons de recycler ce qui peut l’être et de composter les ordures biodégradables.
Nous nous déplaçons en covoiturage et en transports en commun dans la mesure du possible afin de réduire notre empreinte carbone.
Et pour rendre à la nature ce qu’elle nous a donné, nous essayons de planter des arbres et des arbustes, et nous encourageons notre famille à faire de même.
8. Quels sont les autres éléments indispensables pour aider les enfants ?
John : Il est important que les parents, les adultes, les responsables politiques et les dirigeantes et dirigeants au niveau local et mondial prennent les décisions urgentes qui s’imposent sur les changements climatiques, ce qui démontrerait un sens des responsabilités intergénérationnelles. Les enfants doivent constater que les adultes d’aujourd’hui se soucient de leur avenir et qu’elles et ils font tout leur possible pour que la planète reste habitable par les générations futures.
À propos des spécialistes
Caroline Hickman a une formation en santé mentale et en action sociale. Elle est psychothérapeute et enseignante à l’Université de Bath (Royaume-Uni). Ses recherches portent sur les réactions émotionnelles des enfants et des jeunes aux changements climatiques dans le monde entier. Elle étudie l’éco-anxiété et la détresse climatique, l’éco-empathie, les traumatismes, les préjudices moraux ainsi que les conséquences de l’anxiété climatique sur les relations.
John Jamir Benzon R. Aruta est professeur agrégé à l’Université de La Salle à Manille (Philippines). Il est rédacteur associé de la revue Global Environmental Psychology et membre du comité de rédaction de BMC Psychology et Nature Communications Psychology. John Aruta exerce également activement en milieu clinique aux Philippines. Il réalise des évaluations de la santé mentale, propose des consultations et des psychothérapies aux familles, aux enfants, aux adolescent·es et aux jeunes adultes. Il est aussi le fondateur et le premier directeur du laboratoire de recherche en psychologie et santé planétaire (SPPHERE Lab) et le président du groupe d’intérêt sur la psychologie environnementale de l’Association pour la psychologie des Philippines.
Tshiamo Matabane est psychologue clinicienne diplômée. Elle a exercé au sein de trois hôpitaux, notamment l’hôpital pour enfants Nelson Mandela de Parktown, en Afrique du Sud, et possède un cabinet privé. Elle promeut la psychoéducation pour la santé mentale des enfants, des adolescentes et des adolescents chaque fois que c’est possible et propose des services dans ce domaine.