L’hygiène menstruelle, un levier ignoré du développement en Mauritanie
Longtemps reléguée au rang des non-dits, la question de l’hygiène menstruelle en Mauritanie continue d’impacter silencieusement la santé, l’éducation et l’autonomisation de millions de filles.
En Mauritanie, comme dans de nombreux pays du Sahel, les menstruations restent un sujet tabou, relégué aux marges des politiques publiques, bien qu’elles concernent chaque mois la moitié de la population. Loin d’être une simple question d’hygiène personnelle, la gestion de l’hygiène menstruelle (MHM) constitue un enjeu de santé publique, d’équité, de dignité, mais aussi de développement économique et social.
Une réalité silencieuse mais lourde de conséquences
Selon les données disponibles, des milliers de filles mauritaniennes manquent l’école plusieurs jours par mois en raison de l’absence de protections menstruelles adéquates, de toilettes adaptées dans les établissements scolaires, et du poids des stigmatisations sociales. Ce décrochage progressif, souvent invisible, compromet les parcours scolaires et alimente un cercle vicieux de marginalisation et de vulnérabilité.
« Chaque fois que j’ai mes règles, je préfère rester à la maison. À l’école, il n’y a pas d’endroit pour se changer, et j’ai peur qu’on me voie. »
Des enjeux sanitaires, éducatifs et culturels trop longtemps négligés
Le manque d’accès à des produits menstruels sûrs et à des informations fiables peut entraîner des complications de santé : infections, douleurs non traitées, recours à des pratiques dangereuses. Pour les jeunes filles, en particulier, le silence autour du sujet favorise la désinformation, les peurs irrationnelles, et parfois la honte de leur propre corps.
« Une fille qui ne comprend pas son corps est une fille plus vulnérable. »
Ce déficit de santé menstruelle s’inscrit dans un contexte plus large de précarité sanitaire : près de la moitié des établissements scolaires n’ont pas d’accès à l’eau, aux toilettes séparées ou à un dispositif de gestion des déchets, ce qui rend la MHM pratiquement impossible dans des conditions décentes.
Mais au-delà des infrastructures, c’est aussi un déficit d’information. L’intégration de l’hygiène menstruelle dans les curricula scolaires — dès le primaire — constitue une priorité. Une éducation complète à la santé menstruelle permet non seulement aux filles de mieux comprendre leur corps, mais aussi de créer un environnement plus compréhensif et moins stigmatisant au sein de la communauté éducative, en incluant garçons, enseignants et parents.
Parallèlement, l’ouverture du dialogue intergénérationnel autour des menstruations demeure un levier essentiel pour déconstruire les tabous. Les femmes – mères, grand-mères, tantes et autres figures féminines – ont un rôle clé à jouer pour repositionner les règles comme une réalité biologique normale et digne. Mais une transformation durable des normes sociales exige également l’implication active des hommes – en tant que pères, frères, enseignants ou leaders d’opinion – afin de faire de l’hygiène menstruelle une responsabilité partagée et un enjeu collectif de dignité et de santé publique.
Un coût économique tangible
Si l’on quantifie les absences scolaires ou professionnelles liées aux menstruations, le coût pour l’économie nationale devient palpable. Chaque jour perdu est un jour d’apprentissage ou de production non réalisé. À l’échelle macroéconomique, cela représente un manque à gagner substantiel en capital humain, surtout dans un pays où plus de 60 pour cent de la population a moins de 25 ans.
De plus, l’absence d’un marché structuré pour les produits menstruels locaux ou réutilisables représente un manque d’opportunité économique. La production locale de serviettes hygiéniques, par exemple, pourrait générer des emplois pour les jeunes femmes, tout en réduisant la dépendance aux importations.
Le programme SAFIA : briser le tabou et renforcer l’autonomie des filles
Face à ce constat, l’initiative SAFIA s’est positionnée comme un catalyseur de changement. Présent dans les centres de Dar Naim, Kiffa et Néma, le programme ne se contente pas de former des filles déscolarisées aux compétences de vie et à l’employabilité – il intègre également une approche structurée de l’hygiène menstruelle.
Chaque année, à l’occasion de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, les filles de SAFIA mènent la campagne “Sang Tabou”, une initiative de sensibilisation de pairs à pairs qui contribue à libérer la parole autour des règles et à diffuser des messages de dignité, de santé et d’égalité. Ces actions incluent des débats publics, des saynètes, des vidéos TikTok et des interventions dans les écoles.
Par ailleurs, les jeunes filles sont formées à la fabrication de serviettes hygiéniques réutilisables, qu’elles utilisent pour elles-mêmes et distribuent dans leurs communautés. Cette activité, aujourd’hui en place dans les centres de Dar Naim, Kiffa et Néma, combine autonomisation économique, impact social, et réduction de l’empreinte environnementale.
« Grâce à SAFIA, je sais que mes règles ne sont pas une honte. Et maintenant, je sais aussi coudre des serviettes pour aider d’autres filles. »
Investir dans l’hygiène menstruelle : une opportunité stratégique pour l’équité et le capital humain
L’intégration de la gestion de l’hygiène menstruelle dans les politiques publiques ne relève pas d’un luxe, mais d’une exigence stratégique pour renforcer l’équité, améliorer les indicateurs de santé et maximiser le capital humain du pays. Elle devrait figurer de manière transversale dans les plans sectoriels de l’éducation, de la santé, de la protection sociale et du genre.
Les initiatives comme SAFIA démontrent que des solutions locales, durables et centrées sur les adolescentes sont possibles et reproductibles. En leur donnant les moyens de mieux vivre leurs menstruations, nous leur donnons surtout les moyens de ne pas interrompre leur parcours – scolaire, professionnel ou personnel.
Dans un contexte où chaque investissement doit être optimisé, la gestion de l’hygiène menstruelle apparaît comme un levier à haut rendement, à la croisée des droits, de la santé et du développement. Pour que les règles ne soient plus un frein à l’autonomisation des femmes !