Une crise silencieuse
Le long chemin de rétablissement des survivantes de violences sexuelles en Haïti
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Port-au-Prince, Haïti – Alors que la situation sécuritaire en Haïti continue de se détériorer, la violence sexuelle émerge comme l'une des formes les plus extrêmes, les plus destructrices et pourtant les moins visibles de la crise humanitaire actuelle. Utilisée de manière délibérée comme une arme de guerre et de domination, cette forme de violence cible principalement les femmes et les filles, en particulier dans les quartiers urbains contrôlés par des groupes armés et dans les sites accueillant des personnes déplacées.
Les données disponibles sont alarmantes. En 2024, le pays a enregistré une hausse dramatique de 1 000 % des cas de violences sexuelles commises contre des enfants. Ce chiffre, au-delà de sa dimension statistique, reflète une réalité quotidienne marquée par la peur, le silence et l’impunité.
De nombreuses survivantes, souvent très jeunes, sont confrontées à des traumatismes profonds, à la stigmatisation sociale, et à un accès limité aux soins de santé et au soutien psychologique.
Dans ce contexte alarmant, l’UNICEF, en partenariat avec plusieurs organisations locales, soutient les services de santé, de protection et de soutien psychosocial pour aider les survivantes, comme Nella*, Eduine* et Kettia*, à surmonter le traumatisme.
Nella*, 25 ans : « J’avais honte de moi »
Nella*, 25 ans, vivait une vie tranquille avec sa tante à Carrefour-Feuilles, un quartier de plus en plus pris dans les tirs croisés de la violence armée à Port-au-Prince. Une nuit, tout a changé. Des coups de feu ont éclaté. Les gens ont fui. Nella* et sa tante aussi, cherchant la sécurité dans un camp de déplacés. Mais ce qui l’attendait là-bas était encore plus terrifiant.
Je vivais a Carrefour-Feuilles avec ma tante. Pendant une soirée dans un camp j’ai été victime de viol. Cette situation était terrible. J’ai été complètement détruite. Je ne pouvais plus continuer mon petit commerce. J’avais honte de moi et des gens de mon entourage car j'étais encore sous le choc.
Paralysée par la honte et la peur, Nella* s’est refermée sur elle-même, s’isolant de son entourage. Il a fallu du temps, mais elle a finalement trouvé le courage de se confier à sa tante, qui l’a accompagnée pour recevoir des soins médicaux d’urgence. Elle a été orientée vers un psychologue. C’est à partir de ce moment que son processus de rétablissement a commencé.
Nella* a été par la suite mise en contact avec OFAVA, un partenaire local soutenu par l’UNICEF, qui offre un accompagnement psychosocial aux survivantes de violences. Grâce à un suivi régulier et bienveillant, elle a peu à peu retrouvé sa voix et avec elle, la force et la confiance qu’elle croyait perdues.
Avec l’assistant social, je me sens en sécurité. Il m’aide à me détendre sans me forcer à parler quand je ne suis pas prête. Maintenant, grâce au soutien que j’ai reçu, je me sens beaucoup mieux qu’avant.
Eduine*, 17 ans : « Ils étaient trois »
Après que son quartier soit devenu trop dangereux pour rester dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, Eduine* a cherché refuge dans un site de déplacement. Elle n’avait que 17 ans, vivant seule, sans famille.
Un soir, je m’étais allongé quelque part dans le site. Soudain j’ai senti qu’on me touchait. J’ai vu trois hommes qui se plongeaient sur moi. J’ai hurlé, mais personne n’est venu à mon secours, et ils ont tous fini par me violer.
Le matin suivant, secouée et engourdie, Eduine* a trouvé le courage de se confier à une autre femme du site, qui l’a emmenée à OFAVA, où elle a été orientée pour des tests médicaux.
Un mois plus tard, j’ai découvert que j’étais enceinte. Comme beaucoup de survivantes, l’idée de porter un enfant issu d’un viol a profondément bouleversé sa santé mentale, la brisant physiquement et mentalement.
Mais avec des séances psychosociales régulières et un solide système de soutien, Eduine* a lentement commencé à guérir et a trouvé la force dont elle avait besoin pour aimer et continuer à prendre soin de son nouveau-né.
Kettia*,16 ans : « Ils nous ont enfermées »
À Petite-Rivière, Kettia* vivait avec son père et sa belle-mère. Un jour, des hommes armés ont fait irruption dans leur maison.
Je vivais à Petite-Rivière avec mon père et ma belle-mère. Un jour des hommes armés ont débarqués. Ils ont battu et tué mon père et ont violé ma belle-mère et moi. Ils nous ont enfermés plusieurs jours sans manger. Ils nous ont relâchés après un certain nombre de jours et nous avons marché sans destination.
Après plusieurs jours de captivité, ils ont été relâchées et retrouvées allongées au bord de la route, faibles, désorientées et à peine conscientes. Un inconnu les a trouvées et les a d’abord amenées au poste de police, puis dans un centre de soins soutenu par l’UNICEF. Là, Kettia* et sa belle-mère ont reçu des soins médicaux urgents et un soutien psychosocial. Le centre leur a aussi offert un abri temporaire et les a aidées à lancer de petites activités génératrices de revenus pour leur permettre de se remettre sur pied progressivement.
Briser le silence, renforcer la réponse
Les témoignages de ces jeunes femmes révèlent l’ampleur de cette crise en Haïti. Dans les quartiers affectés par la violence armée et dans les sites de déplacement, les histoires sont étrangement similaires : violation des droits, manque de protection, et un silence lourd causé par la peur, la honte ou l’accès limité aux services sociaux de base.
À Port-au-Prince ainsi que dans d’autres régions fortement affectées par la violence et l’instabilité notamment dans les départements de l’Artibonite et du Nord’Est, les organisations locales, avec l’appui technique et financier de l’UNICEF, et de ses bailleurs, dont l’Union européenne à travers ECHO, le gouvernement de Norvège et l’Ambassade de France en Haïti, déploient une réponse multisectorielle en faveur des survivantes de violences basées sur le genre (VBG). Cette réponse comprend la fourniture de soins médicaux d'urgence, notamment pour les cas de violences sexuelles, un accompagnement psychosocial spécialisé, ainsi que des activités génératrices de revenus visant à favoriser l’autonomisation économique des femmes et des filles exposées aux violences.
En parallèle, des kits de dignité contenant des produits d’hygiène menstruelle et des articles de première nécessité sont distribués pour répondre aux besoins urgents des femmes et des filles déplacées. Des solutions temporaires d’hébergement sûr sont également mises en place pour les cas les plus à risque.
Des séances communautaires de sensibilisation sont régulièrement organisées afin de prévenir les violences basées sur le genre, de déconstruire les normes sociales néfastes, et d’informer les populations sur les mécanismes d’orientation et de prise en charge disponibles au sein de leurs communautés.
Pourtant, malgré les centaines de survivantes ayant trouvé de l’aide, d’innombrables autres restent invisibles.
Il est essentiel d’élargir l’accès aux services, de protéger les travailleurs de première ligne et de garantir des soins dignes pour chaque femme et chaque fille.
Noms modifiés pour raisons de sécurité.