Belle-Anse : là où le choléra se cache encore dans le silence

Dans le Sud-Est d’Haïti, la honte et la distance retardent les soins. L’UNICEF appuie les autorités sanitaires pour sauver les enfants et briser les tabous.

UNICEF Haiti
La route qui mène à Belle-Anse, un trajet long et parfois impraticable.
UNICEF Haiti/2025/Joseph
26 mai 2026

À Belle-Anse, tout semble à la fois proche et loin. Bordée par la mer, la localité reste pourtant difficile d’accès : il faut des heures de route sinueuse pour y parvenir. Une route qui s’effrite, trouée par la pluie, où seules quelques motos osent passer. Depuis le passage du cyclone Melissa, elle est devenue encore plus impraticable, coupant du reste du pays des milliers de familles.

Ici, beaucoup vivent sans eau traitée et sans transport régulier. Et quand la maladie frappe, il faut marcher des kilomètres, souvent à jeun, pour atteindre le centre de santé le plus proche. Pour certains, l’aide qu’ils vont chercher arrive trop tard. Dans ce contexte d’accès limité à l’eau potable et aux soins, le choléra continue de se propager.

« Les gens ont peur du choléra », explique le Dr Jean Judson, directeur départemental de santé du Sud-Est. « Ils le cachent, parce qu’ils pensent que c’est une maladie de la honte. D’autres croient que c’est une punition des esprits. Et quand ils viennent, c’est souvent trop tard. »

Dans la petite localité de Calumette, les agents communautaires signalent plus de quarante cas suspects de choléra. La maladie, transmise par l’eau contaminée, continue de circuler dans la zone. Malgré les campagnes de sensibilisation, des rumeurs continuent d’alimenter la peur autour du choléra. Beaucoup restent chez eux, jusqu’à ce que le corps cède.

Avant le cyclone, l’UNICEF, aux côtés du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) et Plan International, avait prépositionné plus de 600 kits d’hygiène dans le département du Sud’Est, formé 150 agents communautaires et équipé 20 centres de santé en matériel médical, perfusions et aliments thérapeutiques pour les enfants malnutris. Mais les pluies ont aggravé la situation, contaminé les sources d’eau et isolé les communautés dont : Belle-Anse, Calumette, Thiotte, Grand Gosier pour ne citer que ceux-là dans le Sud-est.

Dans le centre de santé communautaire de Belle-Anse, une seule salle sert à tout : urgence, repos, et soins. Nous trouvons dix lits au maximum, des seaux pour l’eau, et des perfusions suspendues à des cordes. Entre deux lits, Kenson, 7 ans, regarde le vide. À côté de lui, son père Émile serre sa main. Quelques jours plus tôt, Kenson avait perdu sa mère, Dame Élène, emportée par la diarrhée aigue causée par le choléra. 

Kenson, 7 ans, reçoit des soins au centre de santé de Belle-Anse, soutenu par le MSPP et l’UNICEF pour la prévention du choléra.
UNICEF Haiti/2025/Joseph Kenson, 7 ans, reçoit des soins au centre de santé de Belle-Anse, soutenu par le MSPP et l’UNICEF pour la prévention du choléra.

« Maman disait que j’étais fort… », murmure-t-il en baissant les yeux remplis de larmes. 
« Je lui donnais de l’eau, je voulais qu’elle tienne… mais après, elle ne parlait plus. »

Après la mort de sa mère, l’état de Kenson s’est aggravé.  Quelques jours plus tard, il souffrait lui aussi de symptômes similaires : diarrhée, vomissements, faiblesse extrême, sans savoir qu’il devait être soigné d’urgence.

Son père n’était pas à la maison ce jour-là. Comme souvent, il travaillait en ville ou dans les zones voisines pour subvenir aux besoins de sa famille. Une voisine a retrouvé l’enfant, déshydraté et tremblant, lui a donné du sérum oral et l’a envoyé au centre de santé seul comme elle ne pouvait pas laisser ses enfants sans accompagnateurs. Elle a aussitôt prévenu son père.

Kenson a ensuite commencé à marcher vers le centre de santé, buvant le sérum à petites gorgées, s’arrêtant pour reprendre son souffle, vomir ou se soulager au bord de la route. Son père l’a rejoint à mi-chemin et l’a trouvé vacillant, avant qu’il ne s’écroule dans ses bras.

« Il s’est effondré dès qu’il est arrivé, dans mes bras, incapable de tenir sur ses pieds », raconte Émile. « J’ai prié tout le long de la route jusqu’à l’hôpital. »

Autour d’eux, d’autres patients reçoivent des soins similaires, une main posée sur une perfusion, un regard suspendu entre peur et fatigue. Le personnel médical se bat avec peu. Le centre manque de tests biologiques, de sels de réhydratation et une électricité stable. 

Un personnel de l’UNICEF, en train de visiter les malades dans le centre de santé de Belle-Anse.
UNICEF Haiti/2025/Joseph Un personnel de l’UNICEF, en train de visiter les malades dans le centre de santé de Belle-Anse.

Malgré les difficultés, les équipes ne baissent pas les bras. Le MSPP et l’UNICEF poursuivent les formations et les sensibilisations dans les zones isolées pour combattre la stigmatisation.

Dix-huit agents de santé communautaire polyvalents (ASCP), formés avec le soutien de l’UNICEF avec le financement du gouvernement Norvégien, Multi-Partner Trust Fund Office (MPTF) et le Fonds central de réponse aux urgences (CERF) vont de maison en maison pour recenser les cas suspects et procéder à la décontamination des foyers touchés. 

Tam, l’un des ASCP formé, est fier de mettre en pratique ce qu’il a appris pour protéger sa communauté.

« Avant, les gens me fuyaient quand je parlais de la maladie », raconte-t-il avec un sourire. « Aujourd’hui, ils m’écoutent, parce qu’ils ont vu que ceux qui viennent tôt guérissent. Et moi, je suis fier d’aider ma communauté à rester en bonne santé. » 

Tam , un agent de santé communautaire formé à la prévention du choléra procède à la décontamination du centre de santé de Belle-Anse.
UNICEF Haiti/2025/Joseph Tam , un agent de santé communautaire formé à la prévention du choléra procède à la décontamination du centre de santé de Belle-Anse.

« Partout en Haïti, des femmes et des hommes se lèvent chaque jour pour protéger les enfants et lutter contre le choléra. Leur courage et leur solidarité montrent que, même dans les moments les plus difficiles, l’espoir reste possible », affirme Geeta Narayan, Représentante de l’UNICEF en Haïti.

Dans les hauteurs de Belle-Anse, les routes sont encore abîmées, mais un espoir timide renaît. 
 

Kenson, assis sur un lit de fortune dans le centre communautaire, regarde l’infirmière préparer sa perfusion. Il ne parle pas beaucoup, mais ses yeux fixent le vide, comme s’il cherchait à comprendre tout ce qu’il vient de vivre. Puis, d’une voix presque imperceptible, il murmure : « Quand je serai grand, je veux devenir maçon pour construire des hôpitaux qui sauvent des vies comme la mienne. »