Des contenus audios pour la santé mentale des jeunes

En Côte d'Ivoire, les jeunes mettent la santé mentale à l'honneur à travers le podcast Dans ma tête

Simine Alam
Djatchè déclamant un slam pendant le lancement du podcast
Franck Anodjo
07 janvier 2026

En Côte d'Ivoire, les jeunes mettent la santé mentale à l'honneur à travers le podcast Dans ma tête

En Côte d'Ivoire, les conversations sur la santé mentale sont encore rares. De nombreux jeunes affirment qu'elle est toujours perçue comme un « sujet occidental » ou un signe de faiblesse. « Les parents et les enfants parlent rarement ouvertement de leurs émotions », explique Djatchè, un jeune co-créateur de 23 ans. « Si un homme exprime ses sentiments, les gens disent qu'il est faible. » 

C'est précisément ce silence qui a incité le bureau national de l'UNICEF en Côte d'Ivoire à se joindre au Défi audio sur la santé mentale, lancé par l'UNICEF en partenariat avec Spotify, en adaptant le podcast On My Mind (Dans ma tête), développé pour et par les jeunes, à la réalité des jeunes du pays et en le traduisant dans des langues locales. 

« Dans un pays où plus de 30 % des tentatives de suicide concernent des jeunes âgés de 10 à 24 ans et où la dépression représente 40 % de tous les troubles mentaux recensés parmi la population, la santé mentale est une question importante pour les adolescents, mais nous ne disposions pas de ressources dédiées à ce sujet », explique Tchonté Silué, administratrice en charge de l'engagement des jeunes à l'UNICEF. « Cette initiative nous a permis d'allouer de manière stratégique des fonds à des actions à fort impact et d'impliquer activement les jeunes en tant que parties prenantes clés dans la création d'outils destinés à les soutenir. » 

 

Une équipe de 16 jeunes co-créateurs venus de tout le pays  

L'UNICEF a recruté 16 jeunes d'Abidjan, de Korhogo et d'autres régions, en veillant à ce qu'ils soient issus de milieux différents et en incluant des jeunes en situation de handicap. Certains ont été sélectionnés par le biais de U-Report et d'autres programmes destinés aux jeunes ; d'autres ont postulé dans le cadre d'un appel à candidatures ouvert, en soumettant des textes créatifs ou des vidéos dans lesquels ils expliquaient pourquoi la santé mentale était importante pour eux.

Pour Tigana, 21 ans, étudiante en communication à Korhogo, la motivation était personnelle. 

Tigana tenant une affiche avec le code QR du podcast pendant le lancement - Credit Photo Largaton Soro.webp
Largaton Soro

Les gens ne prennent pas la santé mentale au sérieux. Les amis pensent que vous exagérez quand vous en parlez. J'ai rejoint le projet parce que je voulais aider les jeunes à comprendre ce qu'ils ressentent et pourquoi.

Tigana Awaou

Au cours d'un atelier de co-création de deux jours, les jeunes ont exploré la santé mentale avec des spécialistes du Programme National de Santé Mentale, puis ont travaillé en équipe pour traduire et adapter le podcast. Tchonté a décrit l'importance de l'espace sûr dont les jeunes ont bénéficié pour parler de santé mentale dans cet atelier : « Le premier jour, lorsque les jeunes ont expliqué pourquoi ils s'étaient inscrits, certains ont dit qu'ils avaient eux-mêmes souffert de dépression. Il était important pour eux de pouvoir aider d'autres personnes qui pourraient se trouver dans la même situation. » 

 

Traduire dans les langues locales et innover  

Le groupe s'est rapidement rendu compte que traduire les notions de santé mentale dans les langues ivoiriennes n'était pas chose facile. « Nous n'écrivons généralement pas en malinké ou en baoulé », explique Tchonté, « et de nombreux termes liés à la santé mentale n'ont pas d'équivalent direct dans ces langues ». 

Des jeunes parlant ces langues ont testé les traductions à voix haute et adapté les phrases pour refléter la façon dont les jeunes communiquent réellement. Les enregistrements ont été réalisés avec le soutien du programme Jeunes reporters de l'UNICEF, un réseau de jeunes formés à la communication et à la radiodiffusion qui produisent leur propre émission de radio sur les droits des enfants. 

Malgré les difficultés, l'équipe a réussi à produire des épisodes en malinké et en baoulé, rendant ainsi le podcast On My Mind accessible aux jeunes de Côte d'Ivoire. « Cela a été difficile, mais gratifiant », a déclaré Tigana, qui a prêté sa voix aux épisodes de la version malinké. « Il n'est pas courant d'exprimer ses émotions dans les langues locales, c'était donc une nouvelle expérience pour nous tous. » 

 

Création de nouveaux contenus : slam, chansons et interviews dans la rue  

Au-delà de la traduction de On My Mind, les jeunes ont souhaité créer du contenu original afin de toucher leurs pairs dans des formats qu'ils utilisent et apprécient et de rendre les messages sur la santé mentale plus accessibles et ancrés dans le contexte local. Des interviews dans la rue recueillant les opinions réelles des jeunes, un spectacle de slam et une chanson sur la santé mentale, leur ont permis d'inclure des messages en nouchi, un argot utilisé par les jeunes, et d'aborder des préoccupations locales telles que le stress scolaire, la pression familiale et les relations, ainsi que d'inclure des références culturelles familières. Les jeunes ont également réalisé un podcast original en français pour aborder des sujets choisis par eux-mêmes. Le Programme National de Santé Mentale a examiné le script et demandé que le podcast inclue également des informations sur le « maintien de la paix et du bien-être mental pendant les périodes électorales », car l'épisode était produit pendant la saison de l’élection présidentielle.  

Amee, une artiste professionnelle a formé le groupe au slam pour les aider à créer leur propre contenu. « L'UNICEF nous a encouragés à utiliser nos talents », a déclaré Djatchè, qui écrit des poèmes depuis le collège. « Les amis qui ont écouté les poèmes que nous avons écrits ont dit qu'ils se sentaient compris pour la première fois. »

 

À l'occasion de la célébration anticipée de la Journée mondiale de la santé mentale, le projet a été lancé le 8 octobre 2025 à l'Institut National de Santé Publique d'Abidjan, avec le soutien du Programme National de Santé Mentale. L'événement a été marqué par des performances de jeunes co-créateurs, une table ronde avec le Dr Ahounou, psychiatre, Suspect 95, rappeur ivoirien qui milite pour la santé mentale, Murielle Ahouré, ambassadrice de l'UNICEF et ancienne athlète, et Eden, une jeune co-créatrice qui a parlé du harcèlement dont elle a été victime à l'école en raison de son handicap.

 

Tchonté se souvient à quel point ce moment a été inspirant : « Tout le monde a apprécié. Entendre une jeune femme en situation de handicap parler avec assurance de son rôle et de sa chanson était incroyablement inspirant. » Une jeune femme dans le public a commencé à appliquer l'exercice de respiration abdominale en écoutant l'extrait du podcast diffusé lors de l'événement. « Cela nous a montré que le contenu était directement utile », a déclaré Tchonté. « Les jeunes peuvent facilement l'appliquer dans leur vie quotidienne. » 

 

Bâtir une voie pour l'avenir  

La prochaine phase se concentrera sur la sensibilisation grâce à une caravane de jeunes dans le nord du pays et à des partenariats avec des radios locales, les réseaux sociaux et des centres pour jeunes. Le contenu sera également distribué sur des clés USB afin que les jeunes vivant dans des zones à faible connectivité puissent y avoir accès.

Pour les jeunes co-créateurs, le projet a déjà eu un impact profond. « J'étais anxieux à l'école », explique Tigana, « le podcast m'a aidée à gérer mon stress ». Djatchè ajoute : « En travaillant à l'adaptation du podcast, j'ai également appris à exprimer mes émotions et à aider les autres à faire de même ». 

Et pour l'UNICEF, ce n'est qu'un début. « Ce fut une expérience magnifique », a déclaré Tchonté. « Si nous investissons dans la jeunesse, elle peut transformer la façon dont la santé mentale est comprise en Côte d'Ivoire. »