Avoir faim sur une terre fertile

La République centrafricaine continue d’afficher l’un des taux de malnutrition infantile les plus élevés au monde. L'l’UNICEF travaille aux côtés de groupes de femmes qui s’efforcent d’améliorer la santé des enfants.

Jose Carlos Rodriguez Soto/ UNICEF RCA
Natasha (à gauche) et Jacqueline (à droite) rejoignent d’autres femmes pour préparer un ensemble d’ingrédients nutritifs qui seront mélangés afin de faire une bouillie
UNICEF/Rodriguez
15 avril 2026

Natasha arrive en portant un petit sac de riz ; Jacqueline apporte des arachides, tandis que les autres membres du groupe de dix femmes contribuent avec de la farine de maïs, du sucre, du citron, de l’huile et le bois de chauffe. Ensemble, elles forment le groupe de femmes d’entraide Socada, qui se réunit régulièrement dans un quartier de Sibut, une ville de la République Centrafricaine.

« Je participe au groupe depuis quelques mois et j’adore ça. Je repars toujours avec des idées pratiques sur la meilleure façon de nourrir mes enfants. C’est aussi un espace où nous pouvons partager nos problèmes, passer un bon moment et nous encourager les unes les autres. »

Natasha Ngalo, coordinatrice du groupement de femmes pour la nutrition. Sibut

Natasha est mère de neuf enfants et, depuis le décès de son mari il y a trois ans, elle doit assumer seule la charge de sa famille. Garder ses enfants bien nourris, en bonne santé et à l’école est un combat permanent. Comme beaucoup de femmes dans sa situation, elle dépend de l’agriculture de subsistance et de petits échanges au marché local pour joindre les deux bouts.

Son amie proche, Jacquelina Bagaza, allume rapidement un feu et commence à faire griller plusieurs poignées d’arachides, tandis qu’une autre femme allume un second feu pour faire bouillir de l’eau. Comme une équipe bien rodée, chacune prend en charge une tâche précise. Certaines accueillent les deux douzaines d’enfants déjà rassemblés dans la concession, chacun tenant une tasse, et les guident doucement pour qu’ils s’assoient ensemble.

Après quelques minutes, l’une des femmes lave une bonne portion de riz et l’ajoute dans la marmite. La farine de maïs et le sucre suivent, puis enfin la pâte d’arachide que Jacqueline vient de préparer. L’huile, le citron et une pincée de sel complètent la recette. À tour de rôle, les femmes remuent le mélange avec une cuillère en bois, discutant et riant tout en travaillant côte à côte.

« Depuis que j’ai appris à la préparer, j’en fais régulièrement pour mes enfants à la maison. Quand j’en ai les moyens, j’ajoute aussi la poudre de  poisson séché ou de viande », dit Natasha avec un sourire satisfait.

Selon la Dr Marie Louise Boyos, Spécialiste Nutrition de l’UNICEF en République centrafricaine, il existe à Sibut dix groupes de femmes de ce type, appelés groupes de soutien à l’ANJE (Alimentation du Nourrisson et du Jeune Enfant) dédiés à la promotion de l’allaitement maternel exclusif jusqu’à 6 mois, à l’introduction de la bouillie enrichie à partir de 6 mois, et la poursuite de l’allaitement maternel jusqu’à 2 ans pour l’amélioration de l’état nutritionnel des enfants. Des fonds du Département d’État des États-Unis appuient les efforts de l’UNICEF pour améliorer la nutrition infantile.

La Dre Marie Louise Boyos, de l’UNICEF, conseille Modoyassi, 21 ans, sur la meilleure façon d’allaiter son bébé.
UNICEF/Rodriguez La Dre Marie Louise Boyos, de l’UNICEF, conseille Modoyassi, 21 ans, sur la meilleure façon d’allaiter son bébé.

« Je suis assez satisfaite de voir comment ce centre fonctionne, après le retrait de l’ONG internationale qui l’appuyait », dit-elle. « Les groupes de femmes sont restés actifs et se  réunissent au moins une fois par semaine pour échanger des conseils pratiques sur la nutrition, l’hygiène, l’éducation scolaire des enfants et les petites tontines, tandis que des mères du quartier amènent leurs bébés au centre de santé pour le suivi-promotion de la croissance et le rendez-vous à l’UNTA pour ceux qui sont dans le programme de prise en charge de la malnutrition.  »

Les mesures préventives de la malnutrition chez les enfants de moins de 5 ans sont une priorité  dans un pays comme la République centrafricaine, où 37,9 % des enfants souffrent de malnutrition chronique et 5,5 % de malnutrition aiguë, selon les données de l’enquête SMART de 2022..

« La malnutrition ne vient jamais seule. Elle s’installe là où l’alimentation est insuffisante ou déséquilibrée, où l’eau potable manque, et où les maladies récurrentes finissent par épuiser les organismes — des réalités simples, mais aux conséquences brutales. Pour l’éliminer il faut protéger l’accès à une alimentation saine, à l’eau potable et aux soins de base, afin qu’aucun enfant ne soit privé de sa chance de grandir. »

Dr. Marie Louise Boyos, section de Nutrition, UNICEF RCA

Malgré ses terres fertiles, où les cultures peuvent pousser en abondance, des années de conflit et une pauvreté grandissante ont laissé des générations d’enfants malnutris. L’histoire de Natasha reflète cette réalité. « Je dois parcourir de longues distances pour travailler dans mes champs et, pendant mon absence, il n’y a personne pour s’occuper de mes enfants. Depuis la mort de mon mari, je ne suis pas sûre qu’ils mangent correctement quand je ne suis pas là », confie-t-elle.

Alors que Natasha et les autres femmes finissent de préparer leur bouillie, juste à côté, au centre de santé, Dr Boyos s’entretient avec Modoyassi, une mère de 21 ans. Elle rayonne de fierté après avoir appris, pendant la consultation, que son deuxième enfant, Ouambeti, âgé de 10 mois, a un poids normal — 8,9 kilogrammes.

« Pendant ma grossesse, j’ai assisté à six consultations prénatales et j’ai reçu une dose de vaccin contre le tétanos. J’avais entendu de nombreuses fois que  l’allaitement maternel exclusif était recommandé pendant les six premiers mois et, à la naissance de mon bébé, je l’ai mis immédiatement au sein. À six mois, j’ai commencé à compléter le lait maternel avec de la bouillie de maïs, enrichie de la pâte d’arachide , de lait et du sucre. Depuis deux mois (à ses 8 mois), je lui donne aussi un peu le repas familial bien plus léger, écrasé. Mon enfant n’a été malade qu’une seule fois, du paludisme, il y a un mois, mais il s’est rétabli tout de suite. L’infirmier dit que c’est parce que je l’ai toujours bien nourri. »

Arsene, l’infirmier, après avoir vérifié le poids et le périmètre brachial des dix enfants reçus aujourd’hui, montre aux mères la boite à images (des affiches éducatives) et entame avec elles une discussion sur la manière de nourrir leurs bébés afin de les maintenir en bonne santé.

Les enfants tendent leurs tasses pour recevoir leur bouillie nutritive
UNICEF/Rodriguez Les enfants tendent leurs tasses pour recevoir leur bouillie nutritive

Une femme lève la main et explique sa situation : « J’ai accouché à sept mois et, dans mon village, les autres mères me disaient que je ne pouvais pas allaiter mon bébé exclusivement. Mais je suis allée à l’hôpital et on m’a dit que, même s’il était prématuré, je devais l’allaiter exclusivement pendant six mois. Et j’ai compris qu’ils avaient raison. »

Pendant ce temps, une certaine agitation semble régner à l’extérieur. Les vingt enfants arrivés au départ sont devenus quatre-vingts, et tous veulent être les premiers à boire la bouillie déjà prête.

Les mères les organisent pour que chacun ait sa part, en commençant par les plus petits. Une fois que tout le monde a eu sa tasse, ils reviennent encore pour une deuxième portion.

Tout le monde est satisfait. De retour à la maison, les mères mettront en pratique ce qu’elles ont appris aujourd’hui.