Un même sein pour deux vies : quand l’allaitement maternel sauve un nourrisson à Zamaï

À Zamaï, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, Roukayatou allaite deux nourrissons en même temps. L’un est sa fille. L’autre est l’enfant de sa sœur disparue. Un geste de survie, rendu possible par la connaissance et la solidarité familiale.

Salomon Beguel
Roukayatou allaite des jumelles à Zamai dans l'extrême-nord du Cameroun
UNICEF/2026/Salomon Beguel
03 mars 2026

Au Centre Nutritionnel Ambulatoire pour les malnutris Sévères (CNAS) de Zamaï, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les mères arrivent dès les premières heures de la matinée, leurs bébés serrés contre elles. Certaines attendent avec appréhension les résultats des paramètres anthropométriques. Pour plusieurs enfants, le diagnostic est lourd : malnutrition aiguë sévère. Ils seront admis au programme, recevront des aliments thérapeutiques prêts à l'emploi et un suivi régulier pour reprendre des forces.

Au milieu de cette routine médicale, une femme est assise en silence, deux nourrissons lovés contre sa poitrine. Elle s’appelle Roukayatou. Les deux enfants qu’elle tient ne sont pas jumeaux. Koulsoumi a neuf mois. Ousmanou, à peine deux. Pourtant, c’est le même sein qui les nourrit. Depuis quelques semaines, Roukayatou est devenue bien plus qu’une tante : elle est devenue la seule mère qu’Ousmanou ait désormais.

Quand la tragédie frappe : un nourrisson laissé sans mère

La tragédie s’est abattue brutalement sur la famille. La petite sœur de Roukayatou est décédée en couches, après un accouchement à domicile, une pratique encore courante dans cette région, malgré les risques et la promotion continue de l’accouchement dans la formation sanitaire et en communauté. Des complications génitales sévères ont emporté la jeune femme, laissant derrière elle un nouveau-né fragile, jamais allaité, sans suivi postnatal.
Lorsque Roukayatou revient au village après des semaines d’absence, elle découvre un bébé amaigri, fébrile, luttant pour respirer. Dans la famille élargie, la peur, le deuil et le manque de moyens paralysent tout le monde. Personne n’ose assumer cette responsabilité.

Face à cette impasse, Roukayatou prend une décision immédiate, instinctive, profondément humaine : allaiter Ousmanou en même temps que sa propre fille. 

« Je ne pouvais pas le laisser comme ça », dit-elle.


Dans un contexte de pauvreté où l’achat de lait infantile est impossible, l’allaitement maternel devient alors le seul rempart contre la malnutrition et la maladie, la seule chance de survie du nourrisson.

Roukayatou porte deux nourrissons à Zamai dans l'extrême-nord du Cameroun
UNICEF/2026/Salomon Beguel

Le choix d’une vie : Roukayatou, une tante devenue mère

Ce choix n’est pas un hasard. Quelques mois avant le drame, Roukayatou avait participé à des séances de sensibilisation communautaire sur l’allaitement maternel optimal et la nutrition du nourrisson et du jeune enfant, organisées avec le soutien financier de la KfW – Banque allemande de Développement.
Elle y a appris que le lait maternel est le premier vaccin de l’enfant, qu’il protège contre les infections, renforce le système immunitaire et réduit considérablement les risques de malnutrition, en particulier durant les six premiers mois de vie. 

« Elle est convaincue que le lait maternel est le meilleur aliment possible pour un enfant », explique Marc Nicolas, infirmier au CNAS de Zamaï. « Cette connaissance, acquise grâce aux sensibilisations, a littéralement sauvé une vie. »

À travers une subvention de 10 millions d’euros, la KfW soutient l’UNICEF pour renforcer la nutrition et la santé de plus d’un million de femmes, d’adolescents et de jeunes enfants dans les régions du Nord, de l’Extrême-Nord, de l’Est et de l’Adamaoua.


Ce soutien permet notamment de promouvoir l’allaitement maternel exclusif et continu, de renforcer la nutrition maternelle, infantile et adolescente, de prévenir l’anémie chez les femmes et les jeunes filles, de soutenir la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère, d’améliorer l’accès aux soins prénatals et postnatals, et de sensibiliser aux dangers des accouchements non assistés.

Lorsque Koulssoumi et Ousmanou présentent des signes d’infection respiratoire, Roukayatou n’attend pas. Elle se rend immédiatement au CNAS. Grâce aux médicaments, vaccins et équipements mis à disposition par les programmes soutenus par la KfW, les deux enfants reçoivent rapidement des antibiotiques et un suivi médical adéquat . 

« Nous avons pu intervenir à temps », souligne l’infirmier.


Associés à l’allaitement maternel optimal, ces soins permettent de stabiliser l’état d’Ousmanou, un bébé qui, sans l’engagement de sa tante, n’aurait probablement pas survécu.

Aujourd’hui,Ousmanou reprend progressivement du poids. Son souffle s’apaise. Son regard s’éclaire. À ses côtés, Koulsoumi poursuit une croissance normale, elle aussi nourrie et protégée par le lait maternel. Pour le personnel de santé, le geste de Roukayatou est devenu un exemple pour toute la communauté. 

« C’est rare de voir une femme allaiter un enfant qui n’est pas le sien. Son histoire mérite d’être racontée », confie Marc Nicolas.

Roukayatou porte deux nourrissons à Zamai dans l'extrême-nord du Cameroun
UNICEF/2026/Salomon Beguel

De la survie à l’espoir : une histoire qui transforme toute une communauté

Roukayatou, pourtant, ne se voit pas comme une héroïne. Quand on lui demande ce qu’elle souhaite pour Ousmanou, elle répond simplement : « Je veux qu’il vive. Qu’il grandisse. ». Son acte incarne un plaidoyer vivant. Dans une région où trop d’enfants arrivent déjà en situation de malnutrition sévère, son histoire incarne plusieurs messages essentiels de la stratégie des 1000ers jours de vie de l’UNICEF :

  • La connaissance sauve des vies. Les sensibilisations communautaires dotent les familles d’informations vitales qui peuvent faire la différence dans les situations d’urgence.
  • L’allaitement maternel est une intervention de survie. Dans les contextes de pauvreté et de crise nutritionnelle, il constitue souvent la seule protection accessible contre la malnutrition et la maladie pour les nourrissons et jeunes enfants.
  • Les partenariats stratégiques amplifient l’impact. Le soutien de la KfW permet de renforcer les systèmes de santé et de nutrition, d’équiper les centres de santé et de former les communautés.
  • La solidarité familiale reste un pilier. Dans les régions les plus vulnérables, l’entraide communautaire est essentielle à la protection des enfants orphelins ou vulnérables.

En clair, son histoire est celle d’une tragédie transformée en espoir, d’une vie sauvée par la connaissance, la solidarité familiale et l’engagement de partenaires déterminés.

À Zamaï, un nourrisson de deux mois est en vie aujourd’hui grâce à une tante devenue mère, et grâce à un programme qui place l’allaitement maternel, la nutrition et la survie des enfants au cœur de l’action humanitaire.