Briser les tabous pour protéger ses enfants
À Mokong, face à la malnutrition et au poids des tabous, Martha brave les interdits. Soutenue par l’UNICEF, cette mère de sept enfants adopte la planification familiale pour préserver les siens.
Les pleurs d’enfants résonnent dans la cour du Centre de Santé Intégré de Mokong. Parmi eux se trouve une petite fille dont la survie était encore incertaine il y a quelques mois. Derrière les statistiques de la nutrition et de la santé sexuelle et reproductive se cachent des histoires de courage, d’espoir et de résilience qui donnent tout leur sens aux progrès réalisés dans les communautés.
Le témoignage ci-après fait partie de ces récits singuliers et profonds. Celui d’une femme, parmi tant d’autres, dont la vie a été profondément transformée du jour au lendemain. À travers son récit, se dessinent toute sa souffrance et la bravoure qui la caractérisent.
Cachée sous un nom d’emprunt, Martha, bénéficiaire, accepte de raconter son histoire dans l’anonymat. Mère de sept enfants, elle porte un fardeau immense en elle.
Chaque matin, elle se réveille avec le cœur lourd et une angoisse qui ne la quitte jamais. Ses yeux larmoient, victimes d’être les témoins silencieux d’un sentiment d’impuissance face à une réalité qui échappe à son contrôle. Une seule question revient : comment faire pour sortir de ce gouffre ?
« Je me suis mariée à l’âge de 20 ans, je ne sais même plus quel âge j’ai maintenant », confie-t-elle avec un sourire timide.
À ses côtés, son conjoint, dont la vue baisse progressivement et laisse sur ses épaules la responsabilité écrasante de subvenir aux besoins du foyer.
« Je ne pouvais pas lui dire non. J’ai sept enfants qui ont presque le même âge. Je suis épuisée, fatiguée et j’ai peur de m’écrouler devant eux un jour », nous dit-elle.
Sa voix est calme, mais ses émotions restent mitigées. Car elle porte en elle la fatigue, le doute, les regrets et une profonde résignation à ne pas pouvoir changer la donne pour une fois.
Un jour pourtant, une lueur d’espoir apparaît. Référée au Centre Nutritionnel Ambulatoire Supplémentaire (CNAS) avec son enfant souffrant de malnutrition, Martha participe à une séance de sensibilisation organisée dans le cadre du programme soutenu par l’UNICEF et la Coopération allemande à travers la KfW. Animées par des agents de santé et des relais communautaires formés, ces sessions intégrées de nutrition et de santé sexuelle et reproductive permettent aux mères d’acquérir des connaissances essentielles sur l’alimentation du nourrisson, les bonnes pratiques nutritionnelles et l’espacement des naissances. Chaque mois, des dizaines de femmes y prennent part dans l’aire de santé de Mokong. Pour Martha, cette rencontre marque un tournant : pour la première fois, elle découvre qu’en espaçant les naissances et en appliquant les conseils nutritionnels reçus, elle peut mieux préserver sa santé et celle de ses enfants.
Mais cet espoir sera de courte durée.
« On m’a dit que cela allait contre nos traditions, contre la volonté de Dieu. Mon mari m’a demandé : Veux-tu défier Dieu en prenant une méthode de contraception ? »
Face à cette pression familiale et sociale, Martha finit par renoncer aux conseils reçus. La peur du rejet et le poids des croyances l’emportent sur sa volonté de protéger sa santé. Comme beaucoup d’autres femmes, elle se retrouve confrontée à un choix difficile, où les normes sociales et religieuses entrent en conflit avec les recommandations médicales.
« J’étais détruite, fatiguée. Mais c’est mon mari. Alors j’ai obéi. Je n’ai plus jamais abordé le sujet. » murmure-t-elle
Entre-temps, elle donne naissance à une petite fille, mais très vite, elle présente des difficultés d’allaitement. Martha, affaiblie et sous-alimentée, n’allaite plus suffisamment son enfant. À l’hôpital, le verdict tombe : son bébé de 3 mois est atteint de la malnutrition aiguë sévère.
« J’ai cru que j’allais le perdre et que ce serait peut-être ma faute. »
Ignorante de tout, elle ne savait pas comment elle allait payer les frais liés à la prise en charge de son enfant. Ce qui renforçait son sentiment de culpabilité.
« Heureusement, avec l’appui des ASC, mon enfant a pu être admis au CNTI pour des soins gratuits. »
Ce qui lui fait le plus mal aujourd’hui, c’est de voir ses enfants souffrir. Les repas étant irréguliers et souvent insuffisants. L’enfant sorti guéri du CNTI était, une fois de plus, diagnostiqué malnutri à l’âge de six mois dans un centre ambulatoire de prise en charge de la malnutrition aiguë sévère et bénéficiait des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi (Plumpy’Nut), soutenus par la Coopération allemande et l’UNICEF.
Le combat d’une mère pour ses enfants
Dans un contexte où la contraception et l’espacement des naissances restent des sujets parfois tabous, les activités de sensibilisation mises en œuvre dans la communauté contribuent à faire évoluer les perceptions. Pour Martha, l’accès à une information fiable représente une étape décisive. Elle comprend alors que l’espacement des naissances est non seulement un enjeu de santé pour les femmes, mais aussi un moyen de mieux protéger les enfants contre les risques liés à la malnutrition. Cette prise de conscience renforce sa capacité à participer aux décisions concernant sa santé et ouvre la voie à un dialogue plus constructif au sein de sa famille.
Elle accepte une prise de méthode de planning familial sans l’avis de son conjoint.
« Je garde le secret, c’est difficile mais nécessaire. »
Nécessaire pour elle, pour son jeune enfant en situation de malnutrition ainsi que pour l’avenir des six autres enfants. À croire qu’aller à l’encontre des traditions, du poids de la communauté et transgresser les tabous est un premier pas vers la guérison.
Elle finit par accepter une méthode contraceptive, parce qu’elle n’a plus la force.
Malgré tout, Martha continue d’avancer. Son bébé a jusqu’à présent un suivi continu, au centre de santé intégré de Mokong. Quant à elle, elle se fait suivre et continue de recevoir une méthode d’espacement des naissances. Aujourd’hui, il s’agit d’elle, mais notons que de nombreuses sont dans cette situation et tout n’est pas encore joué. Dans cette localité, les chiffres pleurent comme ces mères qui portent encore tout le poids de cette mission presque impossible.
L’histoire de Martha est loin d’être un cas isolé dans l’extrême-Nord du Cameroun. À Mokong particulièrement, parmi les 392 femmes ayant participé aux campagnes de sensibilisation sur la nutrition et la santé reproductive, seules 15 ont adopté une méthode moderne de planification familiale. Un chiffre qui illustre les nombreux obstacles auxquels les femmes restent confrontées, notamment le poids des normes sociales, des croyances et des rapports de décision au sein des ménages. Pour beaucoup d’entre elles, l’accès à l’information constitue déjà une première étape essentielle vers une plus grande autonomie dans les choix liés à leur santé.
Avec le soutien de la Coopération allemande (KfW) et de l’UNICEF, les services de nutrition, de santé communautaire et de sensibilisation continuent d’accompagner les familles les plus vulnérables afin que davantage de femmes puissent faire des choix éclairés pour leur santé et celle de leurs enfants.
Et pour Martha, chaque progrès compte. Son combat quotidien n’a pas disparu, mais elle avance désormais avec davantage d’informations, de soutien et d’espoir pour l’avenir de sa famille.