Redéfinir les rôles pour le bien des enfants: des couples de Kayanza témoignent

Grâce à un projet soutenu par l’UNICEF, des familles de Kayanza brisent les stéréotypes de genre en adoptant des pratiques parentales fondées sur le dialogue, le respect et le partage des responsabilités pour le développement harmonieux de leurs enfants

Odette Kwizera
 Barnabé donne le bain à son fils pendant que sa femme, Yvonne, fait la lessive- un exemple de l’égalité des rôles parentaux au sein du foyer
UNICEFBurundi/2025/Odette Kwizera
22 septembre 2025

 Il est un peu avant 9h du matin lorsque nous traversons le centre-ville animé de Kayanza. En ce début de journée, les rues sont bien chargées : motos, vélos, voitures et passants s’entremêlent dans le brouhaha du matin, tandis que les marchés s’ouvrent et que les commerce s’activent. Peu à peu, à mesure que nous quittons les grands axes, le bruit de ville s’apaise. Nous arrivons à Musave, l’une des collines qui forment la ville de Kayanza.   

Notre première visite nous mène chez le couple Barnabé et Yvonne, mariés depuis 8 ans et parents de deux jeunes garçons. L’accueil y est chaleureux. A notre arrivée, Barnabé est en train de donner le bain à leur fils pendant que Yvonne lave le linge à côté. La scène, paisible et naturelle, témoigne d’un quotidien profondément transformé. Autrefois, ce genre de tâche aurait été impensable pour Barnabé. Lui-même le reconnait sans détour : « Avant, je ne pouvais pas laver les habits de mes enfants ou de ma femme, ni balayer ou cuisiner. Ce n’était pas concevable pour moi entant qu’homme », confie-t-il. 

Ce changement de mentalité s’est opérée grâce aux formations dispensées dans le cadre d’un projet soutenu par l’UNICEF, en partenariat avec l’Association des Femmes Rapatriées du Burundi- AFRABU. Un projet visant à renforcer les capacités des couples ayant des enfants de moins de cinq ans à adopter des comportements favorables au développement de l’enfant, à travers la promotion de normes de genre positives et un accès équitable aux soins de santé primaires.

Ces sessions ont eu un impact décisif sur la vision de Barnabé concernant le rôle de l’homme dans le foyer. « Aujourd’hui, je prépare mon fils le matin, pendant que ma femme fait le petit déjeuner, et je l’accompagne à l’école. Je n’ai plus honte de cuisiner ou de faire la lessive. Nous partageons toutes les tâches », explique-t-il avec fierté.   

Yvonne confirme ce changement avec enthousiasme : « avant, je rentrais du travail avec encore tout le poids des tâches ménagères sur les épaules. Aujourd’hui, nous travaillons main dans la main et cela change tout. »

Ce nouvel équilibre a aussi des effets concrets sur le bien-être des enfants : le bain est désormais donné plus régulièrement, les habits sont propres et l’hygiène générale des petits s’est nettement amélioré grâce à l’implication active de Barnabé.

Malgré les moqueries de certains voisins ou amis qui vont jusqu’à accuser Yvonne d’avoir ‘’ensorcelé’’ son mari, le couple reste résolument engagé.  Pour eux, le partage des responsabilités est une source d’épanouissement familial et de développement. 

 

De l’alcool à l’écoute : le choix d’un père 

 Désiré et Anita trient les haricots ensemble, avec leur fille. Un geste devenu symbole de leur nouvelle complicité
UNICEFBurundi/2025/Odette Kwizera Désiré et Anita trient les haricots ensemble, avec leur fille. Un geste devenu symbole de leur nouvelle complicité

Après un moment enrichissant passé chez Barnabé et Yvonne, nous nous rendons chez Désiré et Anita, où une autre histoire de transformation nous attend. Ici, le changement va au-delà du partage des tâches domestiques ; il touche aux blessures plus profondes du passé, aux silences et à la reconstruction d’un lien familial autrefois fragilisé.

Dans la cour, le couple trie des haricots, côte à côte. Un geste simple mais porteur de sens. On perçoit dans leurs échanges une forme de respect retrouvé, une tendresse discrète mais sincère.  Leur fille, blottie dans les bras de son père, sourit paisiblement, comme portée par l’harmonie et la complicité qui règnent au sein du foyer.

Désiré n’a pas peur d’admettre son passé : alcoolique, absent, peu concerné par les affaires de sa famille. « Je rentrais toujours tard, je ne parlais ni à ma femme ni a ma fille. Je dépensais tout mon argent dans l’alcool » confie-t-il avec sincérité. Sa femme, elle, se rappelle un épisode particulièrement révélateur de l’époque où Désiré se sentait encore prisonnier des rôles traditionnels. « Un jour, notre fille était tombée malade et je n’étais pas à la maison. Au lieu de l’emmener à l’hôpital, il a préféré m’attendre des heures, convaincu que ce n’était pas à lui de le faire ».

Le déclic est survenu lors des formations organisées dans le cadre du projet.  En écoutant les témoignages d’autres pères, il a compris qu’il pouvait changer. « J’ai décidé de me reprendre en main. Aujourd’hui, je cuisine, je m’occupe de ma fille et je prends en compte les conseils de ma femme », affirme-t-il fièrement.

Depuis, Anita constate un changement profond : Désiré est devenu plus engagé, il prend les initiatives et l’associe à chaque décision importante. Ce changement s’est aussi reflété dans la gestion des dépenses familiales : une part plus importante du budget est désormais dédiée à l’alimentation de leur fille. « Elle mange mieux qu’avant et ça se voit sur sa santé », dit-elle avec fierté.   

Ensemble, Désiré et Anita livrent un message fort : sans dialogue ni partage des responsabilités, la famille s’affaiblit. Malgré les moqueries de certains anciens compagnons de boisson, le couple reste serein. Désiré, aujourd’hui sûr de son choix, leur répond simplement : « J’ai changé ; vous devriez en faire autant. »

 

 Vingt ans de silence, puis le dialogue…

 Issa prenant son fils dans ses bras, pendant que Aisha fait la vaisselle
UNICEFBurundi/2025/Odette Kwizera Issa prenant son fils dans ses bras, pendant que Aisha fait la vaisselle

 Alors que Barnabé et Yvonne, puis Désiré et Anita, deux couples encore jeunes dans leur parcours conjugal, partagent des expériences marquées par les débuts et les ajustements quotidiens à deux, le témoignage d’Issa et d’Aisha apporte une perspective différente. Mariés depuis 20 ans, ils ont traversé une longue période de silence et de distance affective où le dialogue semblait absent du quotidien.  

Issa repense, avec amertume, à une époque pas si lointaine où il rentrait chaque soir très tard, préférant regarder le football avec ses amis plutôt que de passer du temps avec sa famille. « Je rentrais quand tout le monde dormait déjà. Je ne voyais pas l’intérêt de parler à ma femme ou à mes enfants », confie-t-il.

Aisha, de son côté, garde le souvenir douloureux d’un foyer marqué par le silence et l’éloignement. Une époque ou Issa ne partageait rien de ce qu’il faisait, comme si ses affaires relevaient d’un monde a part. « Le dialogue était quasi inexistant et chacun vivait dans sa bulle sous le même toit.  Les enfants ne pouvaient pas même s’adresser directement à leur père. Ils devaient toujours passer par moi. »

C’est grâce aux formations reçues dans le cadre du projet qu’un véritable déclic s’est produit chez Issa. Il a progressivement compris que le dialogue n’était pas une faiblesse, mais une force pour le couple et la famille.  « Aujourd’hui. Je fais l’effort de rentrer tôt pour être avec ma famille. Je parle à ma femme de tous mes projets, et ses conseils me sont devenus précieux. Je me rends compte que si j’avais écoute Aisha plus tôt, j’aurais évité bien des erreurs », dit Issa Il fait ici référence à un projet dans lequel il avait investi une somme importante sans en discuter avec sa femme ; un manque de communication qui avait conduit à l’échec.

Aisha se réjouit de ces transformations : « Désormais, nous prenons les décisions ensemble et cela se reflète sur nos enfants, qui échangent plus facilement avec leur père et s’épanouissent davantage. » Pour Aisha, sans dialogue, un couple ne peut pas prospérer.

Les récits partagés par ces trois couples illustrent qu’il n’est jamais trop tôt, ni trop tard pour apprendre à dialoguer, à partager les responsabilités et à remettre en question certaines normes héritées. Grâce au soutien de l’UNICEF et de ses partenaires locaux comme AFRABU, ces transformations deviennent possibles. Face aux résultats positifs observés, les couples rencontrés plaident pour l’élargissement de ce type de projet à l’échelle nationale pour que davantage de foyers deviennent des modèles de respect et de collaboration, pour le bien des enfants avant tout.