Se sentir entière à nouveau
En Côte d'Ivoire, une formation sur une chirurgie réparatrice marque un nouveau départ pour des femmes ayant subi l'excision
« J’ai été excisée à l’âge de 16 ans. Chez nous, on ne parlait jamais de ces choses-là. Les parents ne nous disaient rien. Tout ce dont je me souviens, ce sont les douleurs atroces des soins après l’excision. C’était affreux. »
Dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, les mutilations génitales féminines (MGF) restent une réalité. La région concentre 18 des 27 pays africains où cette pratique est encore courante. Elle touche principalement les filles avant l’adolescence, et les conséquences les marquent toute leur vie.
En 2024, la prévalence des MGF chez les filles et les femmes de 15 à 49 ans dans la région est estimée à 28 %. En Côte d’Ivoire, bien que la loi interdise l’excision depuis 1998, et l’ait inscrite dans le Code pénal depuis 2019, les pratiques clandestines persistent.
Adèle fait partie des 36,7 % des femmes ivoiriennes âgées de 15 à 49 ans qui ont été excisées. Parmi les filles de 0 à 14 ans, la prévalence est encore de 10,9 %.
« On ne nous expliquait rien. On n’avait aucune information. On n’avait pas le choix. C’était une obligation, une tradition qu’on ne discutait pas. Si votre papa avait décidé que ses filles seraient excisées, la maman n’avait pas son mot à dire. »
Les traces que laisse l’excision sont à la fois physiques et psychologiques.
« Je voyais bien le regard de mon mari. Ça le choquait. Il me voyait comme différente des autres femmes. Et ce regard, ça me blessait, parce qu’au fond, je sentais bien qu’il me repoussait. »
Pour répondre à ces blessures, une coopération interhospitalière a été mise en place grâce au soutien du Fonds Muskoka (OMS, UNFPA, ONU Femmes et UNICEF). Ce partenariat entre le Centre Hospitalier André Grégoire de Montreuil (France) et le CHU de Treichville (Côte d’Ivoire) a permis la formation de 10 chirurgiens, gynécologues-obstétriciens, sages-femmes et infirmier·es venus de six pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
Grâce à cette initiative portée par Dre Sarah Abramowicz, Dr Flavio Tonini et Dr Matthieu Camby, 30 femmes ivoiriennes, dont Adèle, ont pu bénéficier gratuitement d’une chirurgie réparatrice et d’un accompagnement psychosocial.
« Il est essentiel que les femmes soient réparées, physiquement mais aussi psychologiquement. La mutilation laisse des cicatrices profondes bien réelles », souligne Dre Abramowicz.
Le chemin vers le changement des normes sociales est long. Il demande l’engagement de toute la communauté. Faire évoluer les mentalités, briser le silence, parler aux jeunes générations est essentiel.
Adèle est mère de trois garçons, âgés de 22, 16 et 12 ans. Elle hésite un instant lorsqu’on lui demande si elle leur a déjà parlé de l’excision. Puis, avec fermeté, elle répond qu’elle le fera.
« Je n’ai rien à leur cacher. Je suis fière du combat que je viens de mener. Ils doivent savoir. Oui, c’est important. »
Pour Adèle, cette opération était avant tout un acte pour elle-même : une démarche de reconstruction, un pas vers la dignité retrouvée. Mais aussi un message pour toutes les femmes qui, comme elle, ont été blessées, réduites, dépossédées d’une part de leur féminité.
« Je suis en instance de divorce », confie-t-elle. « Mais je veux être réparée pour moi. Pour me retrouver. Pour me sentir entière à nouveau. »
Les mutilations génitales féminines sont une violation des droits fondamentaux des filles. Et pourtant, elles persistent dans de nombreuses communautés du continent. Grâce à l’engagement de survivantes comme Adèle, de professionnel·les de santé et des partenaires, le changement est en cours.
Avant de quitter le CHU de Treichville, Adèle lance un sourire rempli de fierté :
« Ça faisait tellement longtemps que je rêvais de faire cette opération. Je suis tellement fière de l’avoir faite. »