« Ma seule issue était de m’enfuir et je l’ai fait »
Rahanatou, collégienne de 16 ans, nourrissait le rêve de poursuivre ses études et de devenir enseignante. Cependant, sa mère, avait d'autres projets pour elle.
C'était en début d'après-midi que Rahanatou, après s'être assurée que tous les occupants du domicile familial étaient absents, avait décidé de prendre la route pour s’enfuir de Bambey. Elle entreprend un voyage sur une route incertaine, dépourvue de perspectives, sans même savoir où celle-ci la mènerait. « Tout ce que je voulais, c'était quitter ce village le plus rapidement possible », confia-t-elle.
Il y a un an, la jeune Rahanatou, collégienne de 16 ans, nourrissait le rêve de poursuivre ses études et de devenir enseignante. Cependant, sa mère, veuve et sans moyen de subsistance, avait d'autres projets pour elle : la marier.
Malgré son opposition farouche à cette décision, le projet de mariage est maintenu. « La seule option qui s'offrait à moi était de m'enfuir, alors j'ai pris cette décision », dit-elle. Bravant les risques et sans argent, Rahanatou prend la route pour quitter la commune rurale de Bambey.Elle fait de l'auto-stop pour atteindre la ville de Tahoua, située à 24 kilomètres de chez elle. Par peur d'être retrouvée, elle décide de poursuivre encore plus loin : « Je n'avais pas l'esprit en paix, je voulais aller encore plus loin, et des personnes ont accepté de m'emmener à Konni, qui se trouvait à une centaine de kilomètres de là. » C'est là que s'achève son voyage.
Pendant ce temps, la panique s'empare du village. Personne ne sait où Rahanatou a fui. Le comité villageois, composé du chef du village, du directeur de l'école, du maire, ainsi que des représentantes des femmes et des jeunes, se réunit en urgence pour lancer des initiatives visant à retrouver la jeune fille. « Nous avons envoyé des personnes la chercher dans les villages environnants, et même dans la brousse », se souvient le chef de village de Bambey, Mahamadou Bizo.
Les mois passent, et la mère de la jeune Rahanatou, se sent de plus en plus coupable. Elle se confie à Hadjia Dela, la présidente des femmes du village, qui avait depuis le début vivement désapprouvé ce mariage.
Lors d'une réunion du comité villageois, ses membres décident d'accorder une somme de 15 000 Fcfa à Hadjia Dela pour lui permettre de se rendre à Tahoua, retrouver Rahanatou et la ramener à la maison.
À Konni, les mois semblent s'étirer comme des années pour Rahanatou. Elle a trouvé un emploi en tant qu'aide-ménagère « La vie à Konni était difficile. C'est une vendeuse de plats qui m'a accueillie. Mon rôle était de laver ses assiettes. En retour, elle me fournissait un toit, de la nourriture, et me remettait 1000 Fcfa chaque mois », partage-t-elle.
Par moments, dans ses moments de solitude, elle se remémore sa vie antérieure : « l'école, mes amies, et ma vie passée me manquaient, mais je savais qu'un retour au village scellerait mon mariage. »
Une fois arrivée à Tahoua, les recherches de Hadjia Dela sont vaines : aucune trace de Rahana. Cependant, une lueur d'espoir surgit lorsqu'elle obtient une information. « J'ai croisé des jeunes qui avaient vu une fille qui lui ressemblait prendre la route de Konni, bien qu'ils ne fussent pas complètement certains qu'il s'agissait de Rahana ni qu'elle avait pour destination finale la ville de Konni. Malgré les incertitudes, j'ai accepté de mener l'enquête. C'était la seule piste dont je disposais. » Hadjia ne perd pas espoir.
Par une heureuse coïncidence, au bout de quelques jours de recherche, Hadjia retrouve Rahanatou : « dès qu'elle m'a vue, elle s'est précipitée dans mes bras. C'était indescriptible. »
Rahanatou se sent immédiatement libérée : « En voyant Hadjia Dela , j'ai su que le projet de mariage était abandonné, car elle s'y était farouchement opposée. »
Elles reprennent le chemin de la maison. De retour à Bambey, Rahanatou est inscrite dans un centre d'apprentissage de couture. « Rahanatou est très intelligente, et je pensais que son retrait de l'école pour un mariage était une perte. Grâce à cette formation, je sais qu'elle peut atteindre son potentiel et être une ressource pour elle-même et pour sa mère qui est dans le besoin. » confie Hadjia Dela.
Aujourd'hui, Rahanatou vit chez Hadjia Dela et nourrit des espoirs pour un avenir radieux. « Elle m'a acheté une machine à coudre avec laquelle je réalise des coutures et gagne un peu d'argent. J'arrive même à en donner à ma mère, qui a accepté que je vive avec Hadjia. Je sais qu'avec un emploi, même si je fonde une famille après ma formation, je pourrai subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants sans dépendre de mon époux », confie la jeune fille.
Mis en place par l’UNICEF grâce au financement du Programme mondial pour l'élimination du mariage des enfants, à travers une approche communautaire, le comité villageois de protection de l'enfant est un mécanisme de veille et de sensibilisation au sein des villages qui s’assure du respect des droits des enfants et peut déposer plainte en cas de violation grave de ces droits. Le comité de Bambey a accompli un travail remarquable depuis son installation en 2020. « Les résultats que nous avons obtenus sont le fruit de campagnes de sensibilisation incessantes menées lors de cérémonies telles que les baptêmes, les mariages, et les tontines, ainsi que lors d'émissions radiophoniques. Les imams demandent systématiquement l'âge des futurs marié-e-s et refusent de célébrer un mariage si l'un des conjoints a moins de 18 ans. Aujourd'hui, les communautés sont conscientes que les mariages d'enfants et les mariages forcés sont interdits », explique Baraatou Moussa, conseillère municipale et membre du comité. À ce jour, une quinzaine de mariages d'enfants ont été annulés ou reportés.
Dans la région de Tahoua, l'approche communautaire de protection de l'enfant a obtenu des résultats satisfaisants. Plusieurs comités villageois travaillent inlassablement dans les villages. En 2022, les Comités villageois de protection de la région de Tahoua ont géré 4321 cas de protection dont 198 cas de mariage d’enfants.