Lorsqu’aller chercher de l’eau signifie mettre sa vie en danger

Cinq ans après le début du conflit dans l’est de l’Ukraine, le simple fait d’aller chercher de l’eau place les enfants et leur famille dans la ligne de tir.

Par Cathy Otten
Ukraine. Un garcon est assis sur son vélo près d'un champ.
UNICEF/UN0243144/MORRIS

22 mars 2019

BAKHMUTKA, Ukraine – Avant 2014, les habitants de Bakhmutka, dans l’est de l’Ukraine, ne se doutaient pas que leurs enfants devraient traverser une zone de conflit pour se rendre à l’école, qu’ils auraient besoin d’aller chercher de l’eau au puits, ou qu’ils devraient courir se réfugier de nuit dans leur cave pour se mettre à l’abri des bombardements.

Pourtant, cinq ans plus tard, toutes ces choses font partie de leur quotidien.

Dima, 15 ans, vit avec sa mère et son père dans une ferme près de la fameuse « ligne de contact », qui divise les zones contrôlées par les forces gouvernementales de celles qui ne le sont pas, là où les combats sont les plus intenses. Dima et sa famille ont fui leur domicile en 2014. Peu après leur départ, leur maison a été bombardée.

« J’ai l’impression d’être un adulte parce que j’ai déjà vécu beaucoup de choses », déclare Dima. Il a les cheveux blonds et courts, et s’exprime par brèves exclamations. Il explique qu’il aime les animaux, en particulier les chiens, et que, lorsqu’il sera grand, il veut être vétérinaire. Cela lui manque de ne plus jouer au volley ou de ne plus regarder le foot avec ses amis. Alors que nous discutons, des salves de tirs de mortier résonnent au loin.

Un garcon est assis, a l'exterieur de sa maison.
UNICEF/UN0243042/Morris VII Photo
Dima, 15 ans, chez lui dans la ferme familiale, à Bakhmutka, dans la région de Donetsk.

Dima avait 11 ans en ce jour du printemps 2014 lorsqu’il est descendu à la rivière qui coulait derrière chez lui pour ramasser de l’herbe pour ses lapins. C’est là, près du puits familial, que les tirs ont commencé. Les obus ont volé au-dessus de lui, embrasant les arbres dans la vallée. « Je me suis jeté au sol et j’ai commencé à ramper vers la maison. Je n’ai pas réfléchi », raconte-t-il.

La mère de Dima confie qu’il lui arrive encore d’être pris de nervosité, et qu’il se réveille parfois la nuit en criant : « Arrêtez ! Arrêtez ! » Et pourtant, quand les tuyaux gèlent en hiver ou quand les lignes électriques sont coupées en raison des affrontements, Dima doit retourner au puits pour chercher de l’eau souterraine afin que sa famille puisse boire, cuisiner et se laver.

De mal en pis

Le manque d’eau n’est que l’une des nombreuses difficultés du conflit ukrainien. Les enfants qui n’ont pas d’autre choix que de rester près de cette dangereuse ligne de contact sont souvent forcés de boire de l’eau insalubre lorsque les combats ont endommagé les canalisations.

Sans eau propre, les écoles et les hôpitaux ne peuvent fonctionner et les systèmes de chauffage tombent en panne. La situation est particulièrement ardue pendant les rigoureux hivers ukrainiens, où les températures peuvent descendre jusqu’à -20 °C.

Les affrontements le long de la ligne de contact ont mis à mal le réseau électrique de la région ainsi que son système d’approvisionnement en eau. Les réseaux, qui avaient déjà grandement besoin de réparations avant que le conflit n’éclate, sont désormais régulièrement coupés par des bombardements directs. Pourtant, les familles qui vivent dans cette zone n’ont nulle part où aller ; la plupart expliquent qu’elles ne pourraient pas payer un loyer dans d’autres régions plus sûres de l’Ukraine.

Des voisins se réunissent près d'un point d'eau, à Bakhmutka, dans la région de Donestsk, en Ukraine.
UNICEF/UN0243044/Morris VII Photo
Des voisins se réunissent près d'un point d'eau, à Bakhmutka, dans la région de Donestsk, en Ukraine.

Lorsque l’eau est coupée, l’UNICEF fournit des bouteilles et des réservoirs d’eau propre aux personnes dans le besoin. Il soutient également la distribution de jerricanes, de kits d’hygiène, de vêtements d’hiver, de fournitures scolaires, de bouilloires et de réchauds durant les mois d’hiver, et aide les principaux fournisseurs d’eau en leur procurant les équipements dont ils ont besoin pour effectuer les réparations urgentes.

Dans le Donbass, c’est le même réseau qui approvisionne en eau les familles de chaque côté de la ligne de contact. Les coupures n’épargnent donc personne. Mais les conduites continuent d’être la cible permanente de bombardements. Les réparations nécessitent l’interruption temporaire des combats dans des zones déterminées à l’avance – et les deux camps doivent d’abord accepter de respecter la trêve.

Les ouvriers ne peuvent réaliser les réparations qu’une fois un chemin dégagé à travers des champs de munitions et de mines non explosées, disséminées dans ce no man’s land. S’ils entendent des bombardements pendant qu’ils travaillent sur les conduites, les réparateurs s’abritent dans des fossés de ciment et attendent la fin du pilonnage, explique l’un des ouvriers depuis son bureau à proximité de la ligne de contact. De la sorte, les réparations peuvent prendre des jours, voire des mois.

« Comme dans l’ancien temps »

Dans le centre de Bakhmutka, Edik, 13 ans, rentre de l’école. Il a fait un long trajet à bord du vieux bus scolaire qui tombe régulièrement en panne sur son parcours jalonné de checkpoints militaires, sur des routes bordant la ligne de front et remplies d’ornières causées par les bombes. Mais même lorsqu’il arrive chez lui, il ne peut se précipiter dehors pour jouer – d’abord, il doit aller chercher de l’eau au puits situé en centre-ville.

Edik, 13 ans, verse de l'eau dans sa baignoire, chez lui à Bakhmutka, dans la région de Donetsk, en Ukraine.
UNICEF/UN0243126/Morris VII Photo
Edik, 13 ans, verse de l'eau dans sa baignoire, chez lui à Bakhmutka, dans la région de Donetsk, en Ukraine.

En 2015, de lourds bombardements ont coupé les conduites d’eau reliant la ville d’Horlivka, non contrôlée par les forces gouvernementales, au bloc d’immeubles dans lequel vit sa famille. À l’heure d’écrire ces lignes, l’eau courante n’avait toujours pas été rétablie.

« Mon père et moi rapportons l’essentiel de l’eau pour ma famille », déclare Edik, faisant référence à un puits d’eau souterraine situé à proximité de leur bloc d’immeubles. « Je me sens fatigué, mais il faut que j’aille au puits. »

De retour dans le square de Bakhmutka, la petite sœur d’Edik, Lisa, gambade alentour tandis que nous parlons. Sa mère, Lena, me raconte que lorsqu’elle était enceinte de Lisa, elle devait se rendre à la rivière la plus proche par un froid mordant afin d’aller chercher de l’eau pour sa famille. « C’est comme dans l’ancien temps », dit-elle en berçant Lisa.