« J'ai craint pour la vie du bébé. Plus tard, ils lui ont donné mon prénom. »
Lorsqu’ils apportent une aide d’urgence dans des communautés isolées, les membres du personnel de l’UNICEF sont souvent confrontés à des conditions difficiles et imprévisibles, qui les obligent parfois à repousser leurs limites.
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Pour Roy Josse Ngombe, de l’UNICEF, la mission sur le terrain qu’il a menée début avril 2026 à Bowaye — un village isolé de la préfecture de l’Ouham, en République centrafricaine — ne ressemblait à aucune autre.
À la suite d’affrontements armés qui ont dévasté les villages autour de Bowaye à la mi-mars, les habitants ont pris la fuite pour se regrouper dans trois sites de fortune situés au cœur de la brousse. Après une alerte du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et une évaluation rapide des besoins, l’UNICEF RCA a déployé une équipe d’urgence quelques jours plus tard dans le cadre du programme So Fini, financé par l’SIDA (Agence suédoise de coopération internationale au développement). Roy Josse Ngombe, spécialiste des situations d’urgence à l’UNICEF, a dirigé l’intervention, coordonnant les opérations avec le soutien de son partenaire Caritas Bossangoa.
« J’ai passé les dix dernières années à travailler dans le domaine humanitaire. Souvent, alors que l’on est concentré sur la coordination de l’aide destinée à des milliers de personnes touchées par une crise, on remarque soudain une personne extrêmement vulnérable qui a besoin de toute notre attention. Lors de notre intervention à Bowaye, j’ai vécu un de ces moments que je n’oublierai jamais. »
À Bowaye, 792 ménages– soit environ 4 000 personnes, dont la moitié d'enfants – se sont retrouvés dans un besoin urgent de services de base. Tous ont reçu des kits d'aide d'urgence, et quatre forages de la région ont été remis en état afin de rétablir l'accès à l'eau potable.
Le centre de santé local étant fermé, l'UNICEF a mis en place une clinique mobile qui, en quelques jours, a soigné 251 enfants, dont certains souffraient de malnutrition aiguë modérée, et en a vacciné 200. Par ailleurs, 125 femmes ont bénéficié de soins prénatals et postnatals.
Un espace adapté aux enfants a également été aménagé, proposant des jeux, des activités sportives et récréatives à des centaines d'enfants tout au long de l'intervention, et les aidant ainsi à surmonter le traumatisme qu'ils venaient de subir.
« Parmi les centaines de personnes qui faisaient la queue pour obtenir de l’aide, j’ai dénombré 70 femmes enceintes venues consulter à la clinique mobile », se souvient Roy Josse. « L’une d’entre elles était déjà en travail. Avec l’aide de deux sage-femmes, elle a accouché d’une petite fille dans l’enceinte de la clinique mobile. Mais il y avait un deuxième bébé dans son ventre et l’accouchement s’est compliqué. Visiblement inquiet, le responsable du centre de santé a déclaré qu’ils ne pouvaient rien faire de plus. La seule option était de la transférer à l’hôpital de référence de Nana-Bakassa. »
Nana-Bakassa se trouve à 38 kilomètres de Bowaye. Ayant mené de nombreuses missions dans des régions reculées, Roy Josse savait que la route était en mauvais état. S’ils tentaient le voyage, la vie du bébé pourrait-elle être sauvée ? Et le trajet lui-même exposerait-il la mère à un risque encore plus grand ?
« Il fallait agir vite », se souvient-il. « En quelques minutes, j’ai organisé le départ de la mère – son nouveau-né sur les genoux –, accompagnée d’un proche et d’un chauffeur, à bord d’un véhicule de Caritas Bossangoa. Le père des jumeaux était introuvable, et je ne pouvais me résoudre à la laisser partir seule, j’ai donc décidé de l’accompagner. »
« Nous sommes immédiatement partis pour Nana-Bakassa », raconte-t-il. « Le trajet a été éprouvant ; il a duré plus de deux heures. La femme haletait et pleurait de douleur, tandis que je m’assis à ses côtés, faisant de mon mieux pour la réconforter et l’encourager tout au long du chemin. »
C’est alors que le miracle s’est produit. Peu après notre arrivée à l’hôpital, avec l’aide du personnel soignant, le deuxième jumeau, un garçon, est né.
« J’ai ressenti un immense soulagement et je suis retourné à Bowaye », raconte Roy Josse Ngombe. « Nous lui avons remis une trousse pour bébés afin de l’aider à prendre soin de ses nouveau-nés. Mais au cours des trois jours suivants, j’ai suivi le même rythme : chaque matin, je supervisais l’intervention humanitaire, et chaque après-midi, je retournais à Nana-Bakassa pour prendre des nouvelles de Lucie et de ses bébés. »
Mais le dernier jour, juste avant que Lucie ne quitte l'hôpital, une surprise attendait Roy Josse Ngombe.
Lucie avait déjà choisi les prénoms de ses jumeaux : la petite fille s'appelait Catchia, et le petit garçon… Josse, en son honneur.
Ce geste a profondément ému Roy. Il y avait une raison bien précise à cela.
« Quelques jours auparavant, j’avais perdu ma femme, décédée lors de l’accouchement de notre quatrième enfant, luis aussi né sans vie. Je suis reste avec mes trois enfants, âgés de deux à dix ans. J’étais encore en deuil, essayant de faire face à cette perte », se souvient Roy Josse Ngombe.
« Quand j’ai appris que le bébé qui avait été sauvé portait mon nom, j’ai trouvé cela extraordinaire. J’avais l’impression que la vie que ma chère épouse avait sacrifiée se perpétuait, d’une certaine manière, à travers cet enfant fragile. Cela m’a procuré une immense joie, me faisant passer du chagrin à l’espoir. »
Ce n’était pas la première fois que, dans le cadre de son travail, Roy voyait un nouveau-né porter son nom. En novembre 2025, un autre enfant, né lui aussi dans des circonstances difficiles lors d’une autre intervention d’urgence, avait été prénommé « Roy ».
« Juste avant de partir, alors que je jetais un dernier regard sur les jumeaux dans les bras de leur mère, je me suis souvenu de ce que m’avait dit le responsable du centre de santé : lors des violences de mars, plusieurs femmes enceintes qui avaient fui le village avaient accouché dans la brousse, sans aucune assistance médicale. »
Dans son bureau de Bangui, alors que Roy Josse Ngombe se prépare pour sa prochaine mission sur le terrain, il réfléchit à ce qui le motive.
« Oui, nous distribuons des produits non alimentaires, des médicaments et de l’eau potable aux personnes qui ont tout perdu à la suite d’attaques armées ou de catastrophes naturelles. Mais surtout, j’ai constaté que notre présence est source d’encouragement et redonne espoir. »
Selon des estimations récentes, environ 1 600 mères meurent chaque année en couches en République centrafricaine – l’un des taux les plus élevés au monde, soit près de 5 femmes par jour. En partenariat avec le ministère de la Santé, l’UNICEF œuvre sans relâche pour réduire ce bilan, afin qu’aucune femme qui donne la vie ne le fasse au prix de la sienne.