Deux gouttes pour sauver l'avenir
Le Cameroun a lancé la première vague des Journées Locales de Vaccination contre la Poliomyélite le 23 avril 2026. Et l’Extrême-Nord répond présent
« La poliomyélite dans la région est une réalité. Les cas dans les pays voisins nous obligent à agir. »
Il est tôt le matin dans le quartier de Founangué, à Maroua 2, et la chaleur monte déjà. Dans la cour de l’École Maternelle Gouvernementale, ce n’est pas seulement le soleil qui s’impose, mais la détermination d’hommes et de femmes engagés à ne laisser aucun enfant derrière. Ce jeudi 23 avril 2026, le Cameroun lance le Tour 1 des Journées Locales de Vaccination (JLV) contre la poliomyélite, avec l’Extrême-Nord en première ligne.
La veille, à Maroua, un Café Média organisé par l’UNICEF et la Délégation Régionale de la Santé Publique avait déjà donné le ton : une mobilisation générale. Le Dr Yaya Alhadji Adam, du Coordonnateur régional du Programme Élargi de Vaccination (PEV), rappelle l’urgence : « La poliomyélite dans la région est une réalité. Les cas dans les pays voisins nous obligent à agir. » Le Nigeria voisin a enregistré plusieurs cas de poliovirus variant en 2026. Dans le bassin du Lac Tchad, les frontières ne freinent pas la circulation des virus.
Dans l’Extrême-Nord, 2 020 174 enfants de 0 à 59 mois sont ciblés, soit près d’un tiers de l’objectif national. La stratégie repose sur le porte-à-porte, les sites fixes (écoles, marchés, lieux de culte) et des équipes mobiles pour les zones difficiles d’accès.
Les résultats récents sont encourageants, avec des couvertures supérieures à 100 % lors des campagnes de 2025 et début 2026. Mais la vaccination de routine reste à 70 %, en dessous du seuil critique de 90–95 %. Le risque persiste.
Le jour du lancement : quand l'école devient l'épicentre
L'École Maternelle de Founangué. Ce nom résonne ce 23 avril comme un symbole. C'est là, dans la cour des tout-petits, que la Représentante de l'UNICEF, aux côtés des autorités administratives, les chefs traditionnels, les enseignants, les agents de santé communautaires polyvalents. Les parents et des centaines d'enfants se sont retrouvés pour donner le coup d'envoi d'une campagne qui engage le destin de toute une génération.
« Je suis parmi vous ce jour afin de m'associer à vous pour ce combat, pour la lutte contre la poliomyélite, cette terrible maladie qui peut affecter les enfants et les rendre handicapés... Protéger chaque enfant contre la polio, c'est protéger l'avenir du Cameroun. » a déclaré Nadine Perrault, Représentante de l'UNICEF au Cameroun.
Ce n'est pas un hasard si une école a été choisie comme lieu symbolique du lancement. Comme l'a expliqué la Représentante de l’UNICEF, le Programme Élargi de Vaccination a identifié la stratégie scolaire comme la plus adaptée pour atteindre les enfants en âge d'être scolarisés. Et pour les autres, les enfants des foyers, des quartiers périphériques, des familles nomades, les vaccinateurs feront du porte-à-porte, visiteront les lieux de culte, s'installeront dans les marchés. « Protéger chaque enfant contre la polio, c’est protéger l’avenir du Cameroun », souligne la Représentante de l’UNICEF, rappelant l’importance de la campagne.
Le Sous-préfet de Maroua 2 adopte un ton ferme face aux défis persistants : refus de vaccination, rumeurs et réticences. « Les enfants ont droit à la santé notamment la vaccination et autres.», avertit-il, traduisant une volonté de renforcer l’adhésion communautaire.
Sur le terrain : l'armée silencieuse des agents de santé communautaire
Derrière les cérémonies officielles, une autre réalité se joue. Ce sont elles et eux, agents de santé communautaire, mobilisateurs sociaux, responsables d'aires de santé, qui arpentent les ruelles poussiéreuses de Maroua, cartable de vaccins dans une main et registre dans l'autre, depuis l'aube.
À Founangué, Madame Zeinabou coordonne les actions, négocie avec les familles et s’appuie sur les leaders religieux et communautaires pour lever les résistances. « Quand le message vient d’eux, il est mieux entendu », explique-t-elle. Cette approche combinée a permis d’améliorer les performances lors des campagnes précédentes, en touchant les enfants jusque dans les foyers les plus reculés. C’est elle qui, au quotidien, négocie avec les familles réticentes, mobilise les chefs de quartier, remonte à la chaîne hiérarchique les refus les plus tenaces. Quand les portes se ferment, elle active un protocole d'escalade subtil : les données de refus remontent au Chef de l'Aire de Santé, qui saisit le Président du Comité de Santé (CoSa), lui-même président des Lawans, les chefs traditionnels dont la parole, dans cette région à majorité musulmane, ouvre des portes que nul document administratif ne saurait déverrouiller.
« Ici, la résistance n'est pas seulement une question de méfiance. C'est parfois une affaire de convictions profondes. Ils croient que le vaccin peut tuer. Que cela peut rendre l'enfant stérile. Chacun a ses propres raisons. C'est pourquoi nous travaillons avec les leaders religieux et communautaires : quand le message vient d'eux, il est mieux entendu. », explique-t-elle.
Cette approche à plusieurs niveaux, sanitaire, administratif, communautaire et religieux, est précisément ce qui a permis à l'Extrême-Nord d'atteindre et de dépasser ses cibles lors des campagnes précédentes. La leçon est apprise : dans cette région, on ne vaccine pas seulement des enfants. On vaccine des familles, des quartiers, des communautés entières.
La caravane des u-reporters : quand la jeunesse descend dans la rue
Ce jeudi matin, quelque chose d'inhabituel a traversé les grandes artères de Maroua. Une mini-caravane : joyeuse, déterminée, munie de mégaphones et d'affiches colorées, s’est élancée dans les rues de la ville, croisant commerçants, mères avec leurs nourrissons, motocyclistes et curieux arrêtés sur le pas de leurs boutiques. À la tête de ce cortège animé : Nadine Perrault, la Représentante de l'UNICEF, marchant aux côtés de jeunes vêtus de leur nouvelle tenue les T-shirts des U-Responders, qu'ils arboraient ce jour pour la première fois.
Ce n'était pas un simple symbole. C'était une déclaration. 2 000 jeunes U-Reporters sont mobilisés dans la région, répartis en 17 communautés physiques. Issus du mouvement numérique U-Report de l'UNICEF, ils ont franchi le pas du terrain depuis deux ans :
« Nous sommes des bénévoles dans l'âme. Nous ne recevons pas de salaire. Tout ce que nous faisons, reboisement, prévention des épidémies, curage des caniveaux, engagement pour la vaccination, nous le faisons pour nos communautés. » a déclaré André, Coordinateur de la communauté U-Report de Maroua
Ce jour marquait aussi un tournant : pour la première fois, les U-Reporters engagés endossaient leur identité de U-Responders, une branche dédiée aux urgences climatiques, avec 250 membres formés dans la région. « Quand les messages viennent des jeunes de la communauté et sont relayés par des acteurs de proximité, ils sont mieux compris et mieux acceptés. » a souligné la Représentante de l'UNICEF au Cameroun.
Parmi eux, Ibrahim, 19 ans, quartier Dougoi :
« Moi, j'ai un petit frère qui a failli mourir d'une maladie qu'on aurait pu éviter avec un vaccin. Depuis ce jour, je me suis dit : si je peux empêcher une autre famille de vivre ça, j'y vais. Aujourd'hui, quand je frappe à une porte et que la mère sort avec son enfant pour qu'il soit vacciné, c'est la meilleure récompense que je puisse avoir. »
Onze mois sans le virus et la détermination de ne pas lâcher
Le Cameroun n'a enregistré aucun nouveau cas de poliovirus variant depuis avril 2025 : onze mois de silence épidémique qui auraient pu bercer d'illusions. Mais les experts sont formels et Mme Perrault l'a rappelé avec force lors de son discours : le silence d'un virus n'est pas son absence.
La couverture vaccinale de routine stagne à 70 % pour le VPO3 et le VPI. Les mouvements transfrontaliers dans le bassin du Lac Tchad restent intenses. Le Nigeria voisin a déjà recensé dix cas en 2026. La fenêtre de vulnérabilité est réelle. C'est exactement pour cela que cette campagne du 23 au 26 avril est synchronisée avec le Nigeria, le Tchad, le Niger et la République centrafricaine : une réponse sous- régionale coordonnée, parce qu'un virus ne connaît ni frontières ni calendriers électoraux.
Un second tour est d'ores et déjà programmé pour mai 2026, pour consolider les acquis et rattraper les enfants manqués. La lutte continue.
Le droit de chaque enfant : deux gouttes, une promesse
Alors que les équipes de vaccination déployaient leurs sites fixes à travers l'Extrême-Nord, dans les formations sanitaires, sur les marchés, aux abords des mosquées, dans les écoles et que les équipes porte-à-porte s'enfonçaient dans les quartiers les plus reculés, une certitude traversait tous les acteurs de ce jour historique : la poliomyélite est une maladie évitable. Entièrement, définitivement évitable.
Deux gouttes de vaccin. C'est tout. C'est suffisant pour protéger un enfant d'une paralysie irréversible. Pour protéger son avenir. Pour protéger l'avenir du Cameroun.