Mettre fin à la défécation à l'air libre en Guinée-Bissau : tout commence sous un manguier

Comment une région entière de Guinée-Bissau a cessé de faire ses besoins à l’air libre pour utiliser des toilettes.

By Marta Geadas Durán and Martina Tomassini
 Guinée-Bissau : une fillette porte un seau d’eau.
UNICEF Guinea-Bissau/2017/Pirozzi

08 août 2019

QUINARA, Guinée-Bissau ─ Utiliser des toilettes et se laver les mains avec du savon sont des gestes essentiels pour permettre aux enfants et aux familles de rester en bonne santé. Mais en Guinée‑Bissau, la défécation à l’air libre demeure une pratique fortement ancrée dans les mœurs.

Pourtant, se soulager à l’air libre plutôt que d’aller aux toilettes est loin d’être sans risque : les déjections humaines à proximité des cours d’eau et des habitations favorisent la propagation rapide des maladies, ce qui représente une menace pour les enfants et leur famille. La diarrhée associée à de mauvaises conditions d’hygiène et d’assainissement est l’une des principales causes de mortalité infantile dans le pays : 9 % des enfants y succombent avant leur cinquième anniversaire.

Cela dit, il est possible de mettre fin à la défécation à l’air libre. Prenons l’exemple de Quinara, une région du sud de la Guinée-Bissau.

En 2018, Quinara est devenue la première région certifiée « sans défécation à l’air libre » en Guinée-Bissau. Une réussite remarquable dans un pays où près d’une personne sur six continue de faire ses besoins à l’air libre. Alors, comment Quinara s’y est-elle prise ?

En demandant aux familles d’un village d’identifier autour de leurs habitations les lieux qu’elles utilisent comme toilettes, en mêlant choc, honte, fierté et dégoût – au lieu de faire passer des messages de santé abstraits – pour provoquer un changement de comportement et en regardant le village se transformer.  

Cette démarche porte un nom : l’assainissement total piloté par la collectivité, ou ATPC. Il faut compter en général trois à six mois pour qu’un village tout entier abandonne ce genre de pratique. Tout le monde profite alors d’un environnement assaini.

Guinée-Bissau : une fillette se lave les mains après être allée aux toilettes.
UNICEF/UNI137337/LeMoyne
Une fillette se lave les mains après être allée aux toilettes., dans un petit village situé entre les régions de Gabú et de Bafatá, en Guinée-Bissau. Ce village est certifié « sans défécation à l’air libre ».

Mais concrètement, comment fait-on ? Voici les étapes de la transformation de Quinara :

1) Mobiliser la collectivité

Tout commence par la mobilisation de la collectivité. À Quinara, le partenaire de l’UNICEF, NADEL, était chargé de former les animateurs qui ont visité 327 villages dans la région.

Dans chaque village, ces derniers ont commencé par se renseigner sur le nombre de familles et le nombre de latrines disponibles. Ils ont ensuite approché les chefs de village pour leur expliquer la démarche ATPC. Enfin, ils ont réuni tous les villageois à l’air libre, souvent sous un manguier, pour une session de « prise de conscience » destinée à leur faire visualiser l’impact de la défécation à l’air libre.

2) Faire une « marche de la honte »

À Quinara, les formateurs ont utilisé deux techniques ATPC spécifiques : dans un premier temps, ils ont demandé aux habitants de déterminer la quantité de matières fécales produites par chaque famille ainsi que leur localisation, et ensuite, ils les ont emmenés faire une « marche de la honte ».

Tout d’abord, ils ont utilisé des sacs de riz pour aider les personnes à visualiser le volume de matières fécales produites par famille sur une semaine, un mois ou un an.

Et puis, il y a eu cette fameuse « marche de la honte ». Les formateurs ont demandé aux villageois de leur montrer l’endroit où la plupart des gens se soulageaient à l’air libre. Une fois arrivés, après avoir jaugé la quantité de matières fécales autour d’eux, ils leur ont demandé : « Où va tout ce caca ? ». S’est ensuivie une conversation sur la manière dont ces déjections reviennent de diverses manières dans les habitations, par l’intermédiaire de l’eau de pluie, des mouches et des mains sales.

3) Laisser les gens prendre les choses en main

Plutôt que d’expliquer, il est essentiel de montrer. Les formateurs n’ont pas dit aux habitants de ne plus déféquer à l’air libre. Ils ne leur ont pas non plus dit de construire des toilettes.

Au lieu de cela, ils les ont aidés à saisir les implications de cette pratique. Lorsque les villageois ont réalisé qu’ils devaient changer leurs habitudes, ils ont décidé de construire leurs propres toilettes, avec des matériaux locaux et sans financement extérieur.

Guinée-Bissau : la Représentante de l’UNICEF en Guinée-Bissau et la Gouverneure de la région de Quinara montrent l’attestation de fin de défécation à l’air libre décernée à Quinara.
UNICEF
Ainhoa Jaureguibeitia (à droite), Représentante de l’UNICEF en Guinée-Bissau, et Binta Nanqui, Gouverneure de la région de Quinara (à gauche), montrent l’attestation de fin de défécation à l’air libre décernée à la région de Quinara en Guinée-Bissau.
Une collectivité « sans défécation à l’air libre », qu’est-ce que cela signifie ?

Cela signifie non seulement que les collectivités de Quinara construisent des toilettes et s’engagent à les utiliser, mais aussi qu’elles ont intégré le lavage des mains au savon et d’autres bonnes pratiques d’hygiène à leur routine quotidienne.

Après que la région a été déclarée « sans défécation à l’air libre », des visites de suivi ont été organisées pour vérifier que les nouvelles habitudes étaient bien respectées.

« C’est un grand soulagement de savoir que j’ai désormais ce type de toilettes chez moi. Avant, j’allais dans la brousse et c’était à la fois peu digne et peu hygiénique. Lorsque le projet de mettre fin à la défécation à l’air libre est arrivé dans mon village, les maladies ont reculé », confie Sadjo Camará, chef de village dans la région de Quinara.

Pour mettre fin à la défécation à l’air libre, il faut tout un village

En 2018, 1 152 collectivités ont été déclarées « sans défécation à l’air libre » en Guinée-Bissau, un changement de comportement qui a bénéficié à quelque 265 000 personnes.

À l’occasion de la Journée mondiale des toilettes, dont le symbole est particulièrement approprié, les habitants, les organisations villageoises, les chefs traditionnels et les autorités locales et nationales ont renouvelé leur engagement à préserver un cadre sûr et propre.

Les bénéfices liés à l’usage des toilettes sont manifestes : ils vont de la réduction des diarrhées à la prévention de la malnutrition et des retards de croissance chez les enfants (c’est-à-dire le développement incomplet de leur cerveau et leur corps) en passant par les économies réalisées sur les traitements de maladies évitables causées par un mauvais assainissement.

« Si nous parvenons à mettre un coup d’arrêt à la défécation à l’air libre, nous réaliserons des économies substantielles en matière de soins, car lorsqu’une personne est en bonne santé, elle n’a pas de dépenses médicales », a déclaré António Serifo Embaló, Ministre de l’énergie, de l’industrie et des ressources naturelles de Guinée-Bissau. « Quinara est un exemple pour les autres régions de Guinée-Bissau, mais aussi pour les autres pays africains. »

Et les résultats pour les enfants et leurs familles sont visibles. « Depuis que nous avons construit des toilettes fonctionnelles, nous sommes débarrassés des mouches qui amenaient des maladies jusqu’à chez nous », se réjouit le chef de village Sadjo Camará. « Maintenant, nous sommes en meilleure santé, nous restons propres, nos vêtements aussi ! Nous ne mangeons plus le caca de nos voisins ! Bravo à nous ! Bravo à Quinara et à tous les chefs de village qui n’ont pas baissé les bras ! »

La Guinée-Bissau peut être très fière de l’immense tâche accomplie. 

Ainhoa Jaureguibeitia, UNICEF Guinée-Bissau.