Le « Projet bonheur » marque le début d’une nouvelle vie

Les enfants vénézuéliens sont contraints de quitter leur famille et d’abandonner leurs rêves. Mais avec un peu d’aide, ils peuvent reprendre espoir.

Par Sandra Esquén
  Une tente de l’initiative « Projet bonheur » à Tumbes, une ville péruvienne située à la frontière avec l’Équateur
UNICEF/UN0267800/Mendívil

10 janvier 2019

TUMBES, Pérou – Cristopher, 16 ans, a toujours voulu parcourir le monde et découvrir de nouveaux pays, en particulier leur gastronomie. Il aimerait devenir cuisinier plus tard. Cependant, comme des milliers d’enfants vénézuéliens, le jeune homme a dû mettre ses rêves entre parenthèses tandis qu’il voyage vers le Pérou dans l’espoir d’y commencer une nouvelle vie.

« Je n’ai même pas pu dire au revoir à la plupart de mes amis », regrette Cristopher, qui attend avec sa mère de recevoir les vaccins nécessaires pour entrer au Pérou à la frontière équatorienne.

Il doit retrouver son père et sa sœur, qui se sont installés au Pérou il y a plusieurs mois. Cristopher est à la fois impatient de retrouver sa famille et inquiet de la manière dont il sera reçu dans ce nouveau pays, d’autant qu’il a entendu beaucoup d’histoires sur les traitements réservés aux migrants.

J’espère qu’on me traitera bien et que les gens seront aussi respectueux que moi

Ses inquiétudes ne sont pas infondées. Une enquête réalisée par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’UNICEF révèle que 46 % des migrants vénézuéliens qui sont entrés au Pérou par la ville frontalière de Tumbes après avoir passé au moins 30 jours dans des villes colombiennes et équatoriennes ont signalé avoir été victimes de discrimination.

« J’espère qu’on me traitera bien et que les gens seront aussi respectueux que moi. À une époque, mon pays a accueilli des personnes du monde entier. Maintenant, c’est nous qui émigrons et j’espère que nous serons tout aussi bien accueillis », dit-il.

Une distraction de bienvenue

Cristopher fait partie des centaines d’enfants vénézuéliens qui sont passés par la tente de la campagne « Projet bonheur » installée par l’UNICEF et Plan International, son partenaire de mise en œuvre. Des professionnels spécialisés dans le soutien psychosocial se tiennent à la disposition des enfants dans cet espace « ami des enfants » rempli de jeux de société, de crayons et de livres.

Une enfant dans une tente « Projet bonheur » au Pérou.
UNICEF/UN0267798/Mendívil
Une enfant regarde des dessins dans une tente de la campagne « Projet bonheur » installée à Tumbes, une ville située dans le nord du Pérou à la frontière avec l’Équateur.

Ariana, 12 ans, est accompagnée de son petit frère. Elle fait aussi partie des enfants qui ont pu profiter des activités de la tente en attendant d’entrer au Pérou. Ariana aimerait être chanteuse et danseuse un jour, et rêve de devenir aussi célèbre qu’Ariana Grande.

« J’étais inscrite dans une célèbre école de danse qui passe souvent à la télé au Venezuela », nous confie-t-elle. « Je rêvais du jour où je serais invitée à danser dans l’une de ces émissions, mais j’ai dû partir et cela n’arrivera plus. »

Ariana a des sentiments mitigés sur son arrivée au Pérou. Elle est triste d’être si loin de son père, mais elle sait que son petit frère et sa mère sont très heureux à l’idée de retrouver son beau-père au Pérou. Ils se dirigent vers Cañete, une province située à proximité de Lima, au bord de l’océan Pacifique.

Une enfant joue avec son frère dans une tente « Projet bonheur » au Pérou.
©UNICEF Perú/2018
Ariana joue avec son frère dans une tente de la campagne « Projet bonheur » au Pérou.

Ariana est anxieuse à l’idée d’intégrer une nouvelle école. « Je suis toujours la plus grande de la classe », dit-elle. « En général, les gens pensent que je suis à l’université. Si on me met dans la classe inférieure, les autres élèves seront vraiment plus petits que moi. »

D’après le Ministère péruvien de l’éducation, au 23 octobre 2018, plus de 31 000 élèves vénézuéliens étaient officiellement inscrits dans des écoles du pays, la plupart à Lima. Avec le soutien de l’UNICEF, les autorités scolaires à Lima se préparent à accueillir davantage d’élèves vénézuéliens lors de la rentrée scolaire qui aura lieu en mars.

En attendant, Ariana aime toujours chanter et danser, mais elle ne sait pas si elle aimera la musique de son pays d’accueil.

Des sentiments mitigés

Jesús, qui a emprunté des chemins boueux et traversé une rivière sur les épaules d’un inconnu pour se rendre au Pérou, a aussi des sentiments mitigés sur son voyage.

« Je suis heureux parce que je vais voir ma mère et ma grande sœur », affirme-t-il. « Mais je suis un peu triste parce que mon grand-père, mon oncle, mon cousin et mes amis sont restés au Venezuela. »

Ce périple de huit jours a été éprouvant pour Jesús, mais sa mère, Angie, qui l’attendait au Pérou, est folle de joie que son fils y soit arrivé.

« Cela a été très dur de le laisser, mais je n’avais pas d’autre choix. Certains jours, je ne le réveillais pas pour aller à l’école et je le laissais dormir jusqu’à midi parce que je n’avais pas de petit-déjeuner à lui donner », nous confie Angie.

« Je me disais que j’étais avec lui, mais que je ne pouvais pas subvenir à nos besoins. Il valait mieux que je parte à la recherche d’autres opportunités pour m’assurer qu’il ne manque de rien. C’est ce que j’ai fait et maintenant il est avec moi. »

De nombreux Vénézuéliens ont une histoire similaire. Selon l’enquête menée par l’OIM et l’UNICEF à Tumbes, 73 % des personnes qui ont indiqué avoir laissé un enfant de leur famille au Venezuela ont laissé derrière elles au moins un de leurs propres enfants.

Jesús a beaucoup d’amis qui quittent le Venezuela pour se rendre au Pérou, mais il ne sait pas où ils s’installeront. Il aura peut-être la chance de croiser l’un d’entre eux dans les rues de Lima sachant que 65 % des Vénézuéliens qui entrent au Pérou par Tumbes ont l’intention de s’installer dans la capitale.

Mais cela ne change rien au fait que Jésus et les nombreux enfants qui se trouvent dans sa situation font face à une triste réalité : les jours où ils jouaient au football ensemble ou regardaient la télé et hurlaient leur joie quand le Venezuela marquait un but sont finis. Ces après-midi passés en compagnie de leurs amis ne sont plus que les vestiges d’une enfance écourtée.