À l'Est du Cameroun, des classes surchargées apprennent à se gouverner elles-mêmes

Dans l’Est du Cameroun, un enseignant fait classe à plus de 200 élèves. Avec l’UNICEF, KOICA et l’Éducation de Base, 100 enseignants ont changé leurs pratiques. 93 000 enfants apprennent mieux.

Ahmed Ousman Nib Ngom
Brissile en tutorat
UNICEF/2026/Ahmed Ousman Nib Ngom
20 avril 2026

En cette fin de second trimestre dans la région de l’Est du Cameroun, certaines salles de classe offrent une scène inattendue. Là où l’on s’attendrait à du bruit et à de l’agitation, un silence presque troublant s’installe. Dans une classe de Cours Élémentaire 1 et 2, habituellement animée, les élèves travaillent dans le calme en l’absence même de leur institutrice.

Pour un visiteur extérieur, la situation pourrait paraître anormale. Pourtant, au sein de cet établissement à Batouri, elle est devenue une nouvelle norme. Ce calme n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une approche pédagogique :  la gestion des classes multigrades.

Une région sous pression

Dans cette région où le nombre d’élèves dépasse largement celui des enseignants, la pression sur le système éducatif est forte. Selon un rapport gouvernemental de 2024, le ratio enseignant-élève dans certains départements de la région comme la Kadey atteint 1 pour 143. Dans certains arrondissements comme celui d’Ouli, ils sont à 245 élèves par enseignant et à Kentzou c’est 224 pour un enseignant. Pourtant, le seuil recommandé est de 1 enseignant pour 60 élèves. Dans certaines localités, un seul instituteur peut se retrouver face à plus de 200 enfants, de niveaux différents, dans une même salle, ce qui accroît la pression à la fois sur l’enseignant et sur la qualité de l’enseignement.

Car en effet, la région de l’Est vit depuis plus d’une décennie sous le poids d’une double réalité. D'un côté, sa position frontalière avec la République centrafricaine l'a placé, depuis la crise de 2014, au cœur d'un flux migratoire massif. Des milliers de réfugiés s'y sont installés, dont de nombreux enfants intégrés dans les écoles locales. De l'autre, la région souffre d'un déficit structurel et sévère en ressources humaines enseignantes.

Face à cette réalité, deux configurations s'imposent. Le manque de salles de classe qui oblige plusieurs niveaux à cohabiter dans un même espace, ou le manque d'enseignants qui contraint un seul maître à assumer ce que plusieurs devraient faire. Dans les deux cas, le résultat est le même : des classes multigrades livrées à elles-mêmes, des enseignants épuisés et des enfants dont le droit à une éducation de qualité est mis en question.

« Dans une région comme la nôtre, un enseignant peut se retrouver avec plus de 100 élèves à lui seul », explique Tiekam Danielle, directrice à l’école primaire publique de Bandongue. « Il devient difficile de gérer efficacement sans être physiquement et mentalement épuisé. »

Brissile eleve
UNICEF/2026/Ahmed Ousman Nib Ngom

Apprendre à enseigner autrement

C'est dans ce contexte que l’UNICEF Cameroun, en collaboration avec le ministère de l’Éducation de Base et grâce au financement de la Korean International Cooperation Agency (KOICA), a déployé entre novembre et décembre 2025 une formation intensive destinée à une centaine d'enseignants du cycle primaire de la région.

L'objectif était de transformer une contrainte subie en méthode maîtrisée. Car une classe multigrade, bien gérée, n'est pas fatalement une classe dégradée. C'est une classe qui exige une pédagogie différente, plus fine, plus organisée et qui, lorsqu'elle est bien conduite, peut offrir aux élèves des bénéfices que la classe classique ne procure pas toujours.

La formation s'est articulée autour de trois piliers essentiels, à savoir la gestion du temps et des programmes premièrement. Les emplois du temps traditionnels sont conçus pour des classes monogrades. Les enseignants ont appris à les adapter, à les repenser et à les rendre compatibles avec la réalité multigrade. Ainsi, ils peuvent organiser les séquences d'apprentissage de telle sorte que chaque niveau avance à son rythme sans laisser l'autre en déshérence.

Par la suite, il leur a été appris le décrochage pédagogique. Cette technique consiste à introduire une notion de façon simple pour tous les niveaux, puis à y ajouter progressivement une complexité qui ne concerne que les élèves du niveau supérieur. Les plus jeunes s'arrêtent là où leur programme s'arrête et les plus avancés poursuivent. L'enseignant peut ainsi évaluer chaque groupe avec précision, adapter son accompagnement et suivre individuellement la progression de chacun. Un luxe que le sureffectif semblait avoir rendu impossible.

Enfin, le tutorat, le mentorat et l'autodiscipline. C'est sans doute le pilier le plus transformateur. Les enseignants ont été formés à identifier parmi leurs élèves des tuteurs capables d'encadrer leurs camarades lorsque l'instituteur est occupé avec un autre groupe. Un niveau s'autogère, révise, s'entraide, pendant que l'enseignant consacre toute son attention à l'autre. La classe reste calme et le travail avance dans les deux grades. Et dans ce dispositif, chaque enfant devient, à sa mesure, acteur de son propre apprentissage.

Tiekam Danielle, directrice ecole
UNICEF/2026/Ahmed Ousman Nib Ngom

Des élèves acteurs de leur apprentissage

C’est le cas de Brissile, 11 ans, élève et tutrice dans sa classe.


« J’aime faire ça, car cela nous permet de réviser nos leçons et de faire nos devoirs quand notre maîtresse est occupée », confie-t-elle.

Comme Brissile, de nombreux enfants bénéficient aujourd’hui d’un environnement d’apprentissage plus structuré. Leur compréhension s’améliore, leur autonomie se renforce et, surtout, leurs rêves prennent forme.

« Depuis quelque temps, je rêve de devenir infirmière pour aider les gens », ajoute-t-elle avec un sourire.

 

Cette phrase, prononcée avec la gravité tranquille d'une enfant qui sait ce qu'elle veut, résume à elle seule ce que l'UNICEF cherche à accomplir dans la région de l'Est. Non, pas seulement scolariser des enfants. Mais créer les conditions dans lesquelles chaque enfant peut, un jour, avoir un rêve suffisamment grand pour le porter au-delà de sa condition présente.

Un pas décisif. Mais un chemin encore long

Grâce à cette initiative, 92 944 enfants, dont 45 929 filles, bénéficient déjà de meilleures conditions d’apprentissage dans les classes multigrades. Les enseignants formés rapportent une meilleure gestion de leurs classes et de leur temps, une réduction de leur épuisement et surtout une amélioration sensible du niveau de leurs élèves.

Cependant, les défis restent importants. Près de 70 % des écoles de la région comptent au moins une classe multigrade. Dans un contexte où des centaines de milliers d’enfants sont concernés, il est crucial d’étendre ces formations à plus grande échelle.

Grâce au soutien de KOICA et à l'engagement de l'UNICEF Cameroun et de ses partenaires, des milliers d'enfants de la région de l'Est apprennent aujourd'hui dans de meilleures conditions. Leurs enseignants, mieux outillés, retrouvent le sens et le plaisir de leur vocation.

Mais pour que chaque enfant, comme Brissile, puisse apprendre, rêver et construire son avenir, ces efforts doivent être renforcés et multipliés.