« Les taches sur ma peau » : l'histoire de Sylvie, commerçante à Douala, survivante du Mpox
Quand la Mpox frappe son foyer, Sylvie, commerçante à Douala, voit sa vie s’arrêter. Entre maladie et peur pour ses enfants, son parcours montre l’impact humain, mais aussi l’espoir grâce aux soins et à la vaccination.
« Quand ça brûle, ça empêche de dormir »
Le soleil se lève tôt sur Akwa-Bonadibong, ce quartier populaire de Douala où la vie commence avant même que la ville ne s'éveille. Ici, les ruelles sentent le bois de chauffe et la friture matinale. Les enfants courent pieds nus sur les pavés. Et chaque matin, Sylvie dispose ses chaussures en rang serré sur sa natte, au bord de la route, avec la précision d'une femme qui sait que chaque paire vendue est un repas assuré pour ses trois enfants. « Ici, on vit au jour le jour. Si on ne travaille pas, on ne mange pas .».
À 27 ans, Sylvie est ce qu'on appelle ici une « femme battante ». Pas de boutique, pas d'enseigne, juste une place conquise à la force du poignet, sur ce tronçon de bitume qu'elle partage depuis des années avec les autres vendeurs du quartier. En face d'elle, à quelques mètres, son mari Joël installe sa marmite fumante. Il vend des sachets de mets de pistaches, ce plat onctueux à la pâte de courge que les gens du Littoral connaissent depuis l’enfance, aux passants pressés, aux ouvriers qui n'ont pas le temps de rentrer déjeuner, aux chauffeurs de taxis entre deux courses. C'est une vie simple, rythmée, digne. Jusqu'au jour où tout a basculé.
Une pause-déjeuner fatale
C'était une journée ordinaire. Joël avait accompagné un ami sur un chantier en périphérie de la ville, dans une zone où la forêt n'est pas loin. Pendant la pause, quelqu'un avait ramené de la viande de brousse, du gibier, grillé à la va-vite sur des braises. Une habitude ancrée dans la culture du terroir, un geste banal qu'on ne questionne pas. Joël avait mangé, comme les autres.
Quelques jours plus tard, il remarqua les premières lésions, de petites taches, d'abord. Il crut à des piqûres d'insectes. Puis la fièvre monta. La fatigue s'installa, inhabituellement lourde. Les taches s'élargirent, se transformèrent en plaies douloureuses. « Quand ça brûle, ça empêche de dormir », dira Sylvie, les yeux dans le vide, en repensant aux nuits où elle l'entendait gémir dans l'obscurité. Ils n'avaient jamais entendu parler du Mpox.
La maladie s'invite dans la maison
« Être séparée de mes enfants, ne pas pouvoir les toucher… c’était le plus difficile.
Le virus ne s'arrêta pas à Joël. Sylvie, qui dormait à ses côtés, qui prenait soin de lui, qui changeait ses pansements avec ses mains nues parce que personne ne lui avait encore dit qu'il fallait se protéger, Sylvie fut à son tour touchée. « Je ne savais pas ce que c'était. J'ai cru que c'était la varicelle. »
Lorsqu’ils se rendirent au centre de santé, la réalité s'imposa brutalement : le couple était porteur du virus Mpox, une zoonose que l'on contracte par contact avec des animaux infectés ou par les fluides corporels d'une personne malade. Les enfants, deux âgés de 4 et 7 ans, furent examinés. Par chance, ils n'avaient pas développé la maladie. Mais la maison entière fut mise sous surveillance.
Puis vint la quarantaine. Une semaine. Une semaine pendant laquelle la natte Sylvie resta vide au bord de la route. Une semaine sans les chaussures alignées, sans les clients habitués, sans les petits billets glissés dans la poche du tablier. Une semaine sans la marmite de Joël, sans l'odeur des pistaches, sans les rires des enfants rentrant de l'école. « Être séparée de mes enfants, ne pas pouvoir les toucher… c’était le plus difficile. Mais les médecins nous ont expliqué que c’était pour les protéger. On ne pouvait plus vivre comme avant ». Sylvie et son mari ont expérimenté l’isolement, la honte silencieuse, la peur du regard des voisins, la douleur physique, et cette angoisse sourde de ne pas savoir si la vie reprendra son cours normal.
Le chemin vers la guérison
Les soins furent apportés. Le protocole suivi. Peu à peu, les lésions cicatrisèrent. La fièvre retomba. Joël retrouva des forces. Sylvie, elle, guérit plus vite, son corps jeune et solide avait résisté. Les enfants continuèrent d'aller à l'école, épargnés. Mais la maladie avait laissé des traces, pas seulement sur la peau. Elle avait laissé une question, celle que toutes les familles d'Akwa-Bonadibong se posent désormais en silence : comment se protéger de quelque chose qu'on ne voit pas venir ?
Ce matin à l'Hôpital Laquintinie
Ce samedi 11 avril 2026, Sylvie s'est levée plus tôt que d'habitude. Elle n'a pas disposé ses chaussures. Elle a pris son sac, réveillé ses enfants pour les confier à la voisine, et pris la route de l'Hôpital Laquintinie. Elle était là pour le vaccin.
Dans la file d'attente, elle regardait autour d’elle, d’autres visages connus du quartier, des gens comme elle, venus par curiosité, par peur, par conviction. Le personnel soignant circulait, répondait aux questions, rassurait ceux qui hésitaient encore. Quand on lui a demandé ce que lui inspirait ce lancement, Sylvie a souri, un sourire fatigué mais réel. « C'est bien. Pour que ça n'arrive plus ». Le résumé de tout ce qu'elle avait traversé.
Une protection qui commence ici
« La maladie existe. Mais il y a des solutions. Il ne faut pas avoir honte, il faut aller à l’hôpital .»
Aujourd’hui, Sylvie et Joel ont repris leur commerce. Sylvie parle autour d’elle, explique ce qu’elle a vécu. Dans son quartier, elle est désormais une voix de sensibilisation, encouragée par les agents communautaires. « La maladie existe. Mais il y a des solutions. Il ne faut pas avoir honte, il faut aller à l’hôpital ». Pour elle, l’essentiel est clair : « Je veux juste que mes enfants grandissent en bonne santé. C’est tout ce que je demande. »
L'histoire de Sylvie n'est pas exceptionnelle. Elle est le visage ordinaire d'une épidémie qui frappe les gens ordinaires, les commerçantes de bord de route, les vendeurs de mets du quartier, les familles qui vivent serrées dans des maisons de Bonadibong où l'espace et l'information manquent également.
C'est précisément pour elles, pour eux, que l'UNICEF et le Gouvernement camerounais ont déployé 3 807 doses de vaccin MVA-BN dans onze districts sanitaires du Littoral. C'est pour elles que des centaines d'agents communautaires sillonnent les quartiers, frappent aux portes, expliquent, écoutent, convainquent. « L'UNICEF réaffirme son engagement à continuer d'accompagner le Cameroun, en plaçant la protection des enfants, des familles et des communautés au cœur de son action », a rappelé la Représentante Adjointe de l’UNICEF, Juliette Haenni, dans son discours de lancement.
Ce matin-là, à l'Hôpital Laquintinie, ces mots avaient un visage, celui de Sylvie.