UNICEF Tunisie : Garder les enfants les plus vulnérables de Tunisie sur le chemin de l'éducation
Le modèle à quatre dimensions pour aider à prévenir le décrochage scolaire
Dans les collines verdoyantes du gouvernorat central de Siliana, en Tunisie, un large chemin de terre battue s'étend à travers les champs et mène à la porte d'entrée du collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra. À l'extérieur, de jeunes enfants en uniforme scolaire avec des sacs à dos, jouent et discutent tandis que d'autres marchent le long de la route pour rentrer chez eux après les cours. À l'intérieur de l'école, les élèves font des allers retours entre la cour et les couloirs extérieurs qui les conduisent ou les ramènent des salles de classe avec des livres à la main.
Le collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra est l'une des écoles pionnières du programme M4D, qui est un modèle à quatre dimensions contribuant à une approche holistique visant à réduire le décrochage scolaire. En coordination avec le ministère de la Santé et le ministère des Affaires sociales, l'UNICEF soutient le ministère de l'Éducation dans la conception et la mise en œuvre du M4D. L'approche a été testée dans 9 écoles pilotes tunisiennes présentant des taux élevés d'abandon scolaire. Le premier des quatre éléments du M4D est un système d'identification des élèves à risque de décrochage, qui informe le personnel du bureau d'écoute et d'orientation pour leur permettre de mieux accompagner les enfants. Le second élément consiste en un soutien individuel à l'apprentissage pour répondre aux besoins éducatifs particuliers des élèves. Le troisième concerne l'enseignement compensatoire pour le rattrapage scolaire des élèves en difficultés d'apprentissage et/ou absents de l'école depuis longtemps. Enfin, le quatrième élément se rapporte aux activités culturelles et axées sur les compétences de vie qui aident à animer la vie scolaire.
Entre autres réalisations, le modèle a permis à 5 893 enfants et adolescents (dont 54% sont des filles) de bénéficier d'activités de prévention du décrochage scolaire. 231 éducateurs ont été formés sur M4D, et deux guides pédagogiques d'apprentissage compensatoire ont été élaborés au cours de la période scolaire 2021-2022.
« Où j’ai grandi, la vie était très dure", a dit Mohammed Faraj, 16 ans, bénéficiaire du programme M4D et élève au collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra. Il vient d'un village proche, appelé Essfina. »
La situation économique de ma famille était difficile. C'était si difficile que j'ai dû lutter pour obtenir même des choses de base comme du pain.
Mohammed a expliqué qu’il a rencontré beaucoup de problèmes à cause du transport qui l’empêchait de poursuivre ses études : il n'y avait pas de bus pour l'emmener à l'école située dans un village éloigné, et c'était trop loin pour s’y rendre à pied tous les jours.
« De plus, mon père ne pouvait pas trouver du travail, il n’avait donc pas les moyens pour emmener mes frères et sœurs à l'école. »
Il est donc resté à la maison et a passé un temps important loin de ses études.
C'est pourquoi le collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra, avec son dortoir conçu pour les élèves vivant dans des zones difficiles d'accès, est si essentiel pour lui.
« Le dortoir est beaucoup mieux. Moins d'argent à dépenser [en transport] et ici je suis plus à l'aise », a déclaré Mohammed avec un soupir de soulagement.
L'élément le plus fondamental dont Mohammed a bénéficié à l'école est la possibilité de consulter directement une conseillère, Najwa Zarrouk, une assistante sociale de l'unité régionale de Siliana du ministère des Affaires sociales, qui joue un rôle clé dans le programme M4D.
Dans le ''Bureau d'écoute et d'accompagnement de l'élève'' (salle de conseil) où elle reçoit des étudiants comme Mohammed pour les soutenir dans leurs défis scolaires, les orienter vers des ressources d'apprentissage et les présenter aux services sociaux disponibles dont ils peuvent avoir besoin, Najwa explique :
« Le M4D vise à prévenir le décrochage scolaire et l'échec scolaire en général. Nous, les travailleurs sociaux, rendons le M4D efficace dans le sens où nous avons une relation directe avec les familles des élèves - nous savons d'où ils viennent, leurs conditions de vie et leurs familles. Nous connaissons les problèmes auxquels ils sont confrontés. »
Najwa décrit son travail quotidien à l'école : le collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra dispose d'un mécanisme de suivi des élèves à risque de décrochage, qui lui permet d’être informé de ces cas.
« Ensuite, je fais des recherches pour savoir d’où ils viennent, j'appelle la famille afin de savoir exactement quel est le problème de l'élève. Si les élèves ne peuvent pas venir me voir dans mon bureau, je les rencontre dans le bureau du directeur et je leur parle. Je m'assure qu'ils se sentent parfaitement à l'aise pour qu'ils puissent m’expliquer leurs difficultés. À partir de là, je peux les orienter vers un ensemble de services », indique-t-elle en citant les différents services familiaux, les psychologues, les professionnels de la santé, la formation professionnelle, et les cours de rattrapage.
« Pour les enfants en difficulté à la maison, conclut Najwa, cette école est devenue un véritable refuge. »
En effet, le travail de Najwa consiste à garder les élèves à l'école et à les guider vers une meilleure voie.
« Je pensais abandonner et quitter l'école - qu'il n'y avait pas d'avenir pour moi. Mais Madame Najwa m'a compris. Elle m'a convaincu de suivre une formation professionnelle, et de ne pas gâcher mon avenir. Elle m'a donné des solutions. Et maintenant, je veux être peintre », a déclaré Mohamed avec un sourire.
Mawada Nouri, 14 ans, est une autre élève du collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra. Elle évoque les diverses activités extracurriculaires offertes par l’approche M4D.
Ici, nous avons un club de théâtre, nous allons jouer une pièce aujourd'hui ! Nous avons un club de musique et avons récemment fait un spectacle. Nous avons un club de sport ainsi qu'un club de danse. Ces activités nous engagent dans la vie sociale et nous aident à exprimer toute l'énergie que nous avons.
Mawada a dit que ces activités extracurriculaires ont transformé sa personnalité, l'aidant par exemple à surmonter sa timidité grâce au théâtre et l'encourageant à devenir plus active physiquement grâce au club de sport.
Elle a également déclaré que ces activités permettent à ses camarades à risque de décrochage scolaire de rester à l'école et de poursuivre leurs études.
« Nous avions un élève qui voulait quitter l'école. Mais ensuite, nous l'avons présenté au club de musique et il a découvert qu'il aimait la musique. Alors il est resté ! »
Islem Dahri, 15 ans, a expliqué que les services psychologiques de l'école ont non seulement contribué à la garder à l'école après qu’elle a eu envisagé de décrocher, mais aussi à la rendre plus heureuse et productive.
Avant de voir le psychologue, j'étais toujours seule, déprimée et je ne voulais pas interagir avec les autres enfants. Mais après l'avoir consulté, j'ai commencé à parler davantage, à me faire des amis et à vouloir passer du temps avec eux.
Juste à l'extérieur de la salle de classe où Islem a pris la parole, plus de 50 enfants se sont rassemblés dans la cour de l'école, certains maquillés et costumés. Ils jouent une pièce muette sur les dangers de la drogue, de la pauvreté et d'autres problèmes sociaux affectant les enfants, et sur l'espoir d'en être libérés. Quelques minutes plus tard, des élèves vêtus de tenues tunisiennes traditionnelles aux couleurs vives dansaient en synchronisant leurs mouvements. De temps en temps, l'un des danseurs s’échappe de la formation en riant, avant que les autres danseurs ne le ramènent dans le cercle.
Juste à côté de la cour, Mounir Yahyaoui, le directeur du collège Ibn Abi Dhiaf El Kantra, assis dans son bureau, raconte comment l'école s'est impliquée dans le programme M4D.
« Notre travail dans le cadre du programme M4D a commencé en 2018, lorsque notre personnel a suivi une série de formations et de stages. Grâce à cela, nous avons appris à identifier les élèves à risque de décrochage en fonction de certains critères. L'UNICEF nous a également aidé à constituer une méthodologie pour repérer les risques d'abandon et les raisons qui se cachent derrière. »
Depuis lors, a-t-il expliqué, l'école a mis en place des programmes d'accompagnement scolaire pour les élèves dans le besoin, y compris des séances de conseil avec Najwa et Mohammed au bureau d'écoute, afin de favoriser un sentiment d'amour pour l'école parmi les élèves d'ici.
« Même si l'élève à risque n'a aucune envie d'aller à l'école, on essaie de développer en lui le désir de poursuivre le chemin scolaire, pour qu'avec le temps il commence à l'aimer. »
Depuis 2016, l'UNICEF soutient le ministère de l'Éducation dans le développement d'un modèle de prévention du décrochage scolaire, grâce aux généreuses contributions des gouvernements du Royaume-Uni et de l'Italie, suivies du soutien de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) en Tunisie.
Pour sa part, Scott Dobberstein, directeur de la mission de l'USAID en Tunisie, l'un des principaux bailleurs de fonds de l'initiative scolaire M4D, a déclaré : « L'éducation est un droit fondamental, et tous les enfants devraient avoir accès à une éducation de qualité. Le décrochage scolaire prive les enfants de leurs droits et limite leurs perspectives d'avenir. Les chances des enfants de trouver un emploi stable et d'améliorer leur statut socio-économique augmenteront s’ils terminent leurs études. [En outre], l'école offre un environnement stable permettant aux enfants de développer des compétences cognitives, sociales et émotionnelles. »
Andrea Senatori, directeur du bureau régional de Tunis de l'Agence italienne pour la coopération au développement (AICS), qui a soutenu le développement de M4D et sa phase pilote, a déclaré : « Un enfant qui abandonne le système éducatif est un futur adulte qui sera moins professionnellement qualifié, moins informé et moins influent sur l’évolution générale de la société dont il/elle fait partie. »
Cela a encouragé l'AICS à soutenir M4D, et Senatori a ainsi déclaré : "Le modèle M4D est innovant car il prend en considération la nature multiforme de l'échec et du décrochage scolaires, en y remédiant par le biais d'un modèle scolaire quadridimensionnel qui combine des aspects structurels, pédagogiques, des mesures éducatives et organisationnelles de prévention et de remédiation pour permettre une dynamique systémique de réduction du décrochage. »
Khaled Bargaoui, le responsable du programme d'éducation à l'ambassade du Royaume-Uni, l'un des bailleurs de fonds initiaux qui a permis le développement de l’approche, a déclaré : « Ce programme est vraiment important et unique puisqu’il a aidé à développer le premier véritable système de prévention de l’abandon scolaire en Tunisie. La lutte contre l’abandon scolaire est importante en raison de tous les risques associés. »