Du danger de la migration irrégulière à la reconstruction

A Badou, Anifa recronstruit sa vie

Combey COMBETEY
Anita, 16 ans, victime de traite, de retour au pays.
UNICEF/Togo/CombeyCOMBETEY
03 avril 2026

À 16 ans, Anifa porte déjà une histoire que peu d’adolescentes devraient avoir à raconter. Originaire de Badou, dans les montagnes de l’Ouest du Togo, elle est l’aînée d’une fratrie de 4 enfants issue d’un foyer modeste. Comme beaucoup de jeunes filles de sa communauté, Anifa grandit avec un profond désir : contribuer à améliorer les conditions de vie de sa famille.

Les conseils reçus, pensés comme une opportunité, l’ont au contraire conduite à passer plusieurs mois hors du pays, dans des conditions qu’elle ne souhaite plus jamais revivre. Aujourd’hui de retour au Togo, Anifa entame un processus de reconstruction grâce au Programme de lutte contre la traite des enfants, financé par le Fonds d’affectation spéciale pluri-partenaire des Nations Unies, mis en œuvre à travers l’UNICEF au Togo.

« Je voyais mes parents se battre chaque jour. Je voulais aider, faire quelque chose pour eux », confie-t-elle d’une voix posée, assise sous un hangar couvert de paille.

Un départ aux conséquences inattendues

L’année précédente (2025), l’une de ses cousines est rentrée du Gabon. Elle raconte y avoir travaillé comme domestique, une activité qui lui aurait permis de faire des économies et de fonder une famille. Cette expérience devient une référence au sein de la famille. Sans le vouloir, la cousine devient un modèle.

Elle me disait que là-bas, je pourrais travailler et envoyer de l’argent à la maison. Je pensais que c’était une chance.

Anifa, 16 ans

Encouragée par un oncle, la jeune fille accepte de suivre ses pas. Sans mesurer les dangers liés à une migration irrégulière, elle descend à Lomé, capitale du Togo, pour entamer un périple dont elle ignore encore qu’il sera long, risqué et profondément traumatisant.

Depuis Lomé, Anifa est conduite vers le Nigeria, avant d’atteindre Oro, une zone connue comme point de transit. À chaque étape, elle dépend d’adultes qu’elle ne connaît pas. Les promesses initiales s’effritent rapidement. Le voyage vers le Gabon, présenté comme sécurisé, se révèle être une traversée maritime périlleuse à bord d’une pirogue de fortune.

Quand j’ai vu la pirogue, j’ai eu peur. Mais je ne pouvais plus reculer.

Anifa, victime de traite.
Missiliou Omorou, 29 ans, un des oncles de Anifa
UNICEF/Togo/CombeyCOMBETEY Missiliou Omorou, 29 ans, commerçant dans la commune de Wawa 1, un des oncles de Anifa

La traversée dure près de dix jours. Dix jours de faim, d’épuisement et d’angoisse permanente. En mer, Anifa est confrontée à des scènes qu’elle n’oubliera jamais, notamment la disparition d’un passager.

« Quelqu’un est tombé dans l’eau. On n’a pas pu le sauver. J’ai cru que j’allais mourir aussi », raconte-t-elle, le regard baissé.

À terre, les épreuves continuent. Aux frontières, Anifa est victime d’escroqueries lors de l’échange de ses francs CFA en nairas, la monnaie nigériane. Privée de ressources, elle se retrouve livrée à elle-même, sans protection ni information. Son statut d’enfant la rend encore plus vulnérable.

Reconstruire l’avenir grâce à la protection et l’accompagnement

À Badou, sa famille vit l’attente dans l’angoisse. Les nouvelles sont rares, parfois inexistantes. Ses frères se souviennent de cette période comme d’un long silence.

Quand elle est partie, nous étions inquiets, mais nous ne savions pas ce qu’elle traversait. Chaque jour, on se demandait si elle était encore en vie.

Missiliou Omorou, 29 ans, commerçant dans la commune de Wawa 1

Le parcours d’Anifa s’interrompt lorsqu’elle est interceptée par les forces de l’ordre. Identifiée comme enfant en situation de migration irrégulière, elle est orientée vers un mécanisme de protection et de suivi. Après plusieurs mois de prise en charge, elle est rapatriée au Togo et confiée aux autorités compétentes.

Au sein de la famille, le dialogue s’installe progressivement. Parents et frères prennent conscience des risques liés aux départs non encadrés et de l’importance de protéger les enfants, même face aux difficultés économiques.

Anifa, elle, regarde désormais vers l’avenir avec plus de prudence et de maturité.

« J’ai vraiment souffert. Je ne pense plus tenter cette aventure. Je veux rester ici, apprendre un métier et construire ma vie », affirme-t-elle avec détermination.

Grâce à la coordination entre les services sociaux, les autorités locales et les partenaires de la protection de l’enfance, Anifa bénéficie aujourd’hui d’un accompagnement en vue de sa réinsertion socio-professionnelle. Des options de formation et d’apprentissage lui sont proposées afin de lui permettre de développer des compétences et de bâtir un projet d’avenir au sein de sa communauté.

Pour François Lokou Kelewou, Directeur de l’Action sociale de la préfecture de Wawa, le parcours d’Anifa rappelle l’urgence de renforcer la prévention.

François Lokou Kelewou, Directeur de l’Action sociale de Wawa
UNICEF/Togo/CombeyCOMBETEY François Lokou Kelewou, Directeur de l’Action sociale de Wawa

L’histoire d’Anifa montre combien il est essentiel d’informer les familles et de mobiliser davantage les communautés. Chaque enfant doit grandir dans un environnement sûr, où ses droits sont protégés.

François Lokou Kelewou, Directeur de l’Action sociale de la préfecture de Wawa

Aujourd’hui, Anifa reprend confiance. Son rêve n’est plus de partir loin, mais de réussir là où elle est née. À Badou, son histoire résonne comme un message d’alerte, mais aussi d’espoir : celui d’un avenir possible lorsque la protection de l’enfant devient une priorité partagée.