Au Sénégal, les filles cousent leur dignité
Moi, je porte leur combat
Le 28 mai, Journée mondiale pour l’hygiène menstruelle, n’est pas une journée comme les autres. Elle me donne l’occasion de m’adresser à vous non seulement en tant que professionnelle de l’éducation à l’UNICEF, mais aussi en tant que femme engagée aux côtés des filles du Sénégal, notamment celles de la région de Kolda.
Je connais leurs défis, leurs silences, leurs espoirs. Je sais ce que signifie pour elles de devoir manquer l’école simplement parce qu’elles ont leurs règles. Et je sais aussi à quel point un simple geste peut tout changer : une serviette hygiénique disponible au bon moment.
Le silence autour des règles fait du bruit dans la vie des filles
Saviez-vous qu’au Sénégal, près d’une fille sur deux s’absente de l’école pendant ses menstruations ? Une absence de quatre jours en moyenne par mois, représente un mois d’absence sur toute l’année scolaire.
C’est une réalité que nous ne pouvons plus ignorer. Le coût d’un paquet de serviettes jetables est souvent prohibitif — entre 1 000 et 2 000 francs CFA — alors que certaines familles vivent avec moins de 1 500 francs par jour. Une fille peut dépenser jusqu’à 3 000 francs CFA par mois pour gérer ses règles, soit l’équivalent de plusieurs repas ou d’un sac de riz de 5 kg.
Un choix impossible qui pousse les filles les plus vulnérables à utiliser des morceaux de tissu pour préserver leur dignité.
Et même avec les produits, comment aller à l’école quand il n’y a pas de toilettes séparées, sûres, propres, ni de point d’eau pour se laver ? Dans beaucoup d’écoles rurales, l’accès à des infrastructures sensibles au genre est encore insuffisant.
Pour chaque fille absente, il y a donc une urgence : briser le tabou des règles. Quand une fille manque l’école à cause de ses règles, c’est tout un système qui échoue. Et je refuse que les règles décident de l’avenir des filles.
Des solutions nées ici, pensées par et pour les filles
Depuis 2022, grâce à l’appui de l’UNICEF et de ses partenaires, 328 500 serviettes hygiéniques ont été distribuées dans les écoles et les districts de santé. Parmi elles, 96 400 ont été produites localement, par des jeunes femmes diplômées de Centres de Formation Professionnelle (CFP), âgées de 18 à 25 ans. Ces filles, sans emploi ni formation complémentaire, étaient vulnérables et souvent sans perspectives. Nous avons voulu leur offrir une nouvelle voie.
Rien qu’en 2025, 70 000 serviettes supplémentaires ont été fabriquées dans ces centres. Et ce n’est pas tout : chaque kit d’hygiène menstruelle contient trois serviettes réutilisables, deux culottes, du bicarbonate ou du savon, une fiche explicative sur l’utilisation et l’entretien, ainsi que des conseils de gestion de l’hygiène menstruelle. Tous les kits sont joliment emballés dans du pagne local, valorisant ainsi le tissu culturel tout en brisant le tabou.
Ces kits sont distribués aux filles âgées de 10 à 16 ans, l’âge de la scolarité obligatoire, dans les écoles et les centres de santé. Ce sont des outils de dignité.
Les jeunes femmes qui fabriquent ces serviettes ne cousent pas seulement du tissu. Elles cousent une solution. Elles sauvent d’autres filles de la déscolarisation, tout en générant des revenus. Grâce à leur activité, elles gagnent leur vie. Avec l’appui de l’UNICEF, j’ai contribué à la création de centres d’incubation pour leur permettre de continuer à travailler, regroupées en GIE (Groupements d’Intérêt Économique), le temps de créer leurs propres ateliers. Aujourd’hui, ces centres existent à Kolda, Vélingara, Kaffrine, Mbirkilane, et bientôt à Kédougou et Sédhiou.
Des histoires locales, une portée mondiale
En février, une délégation du Comité National de l’UNICEF USA est venue visiter le centre de Kolda. Parmi eux, James Perez, Senior Officer en Philanthropie, a été particulièrement marqué par les échanges avec les filles, les enseignantes et les jeunes femmes couturières. Ce qu’il a vu sur le terrain, des adolescentes qui regagnent confiance en elles grâce à un simple kit d’hygiène, des couturières qui transforment leur réalité avec du tissu et de la volonté, l’a profondément touché.
Quelques jours plus tard, il a publié un article bouleversant sur LinkedIn, retraçant son expérience à Kolda. Ce récit n’était pas destiné uniquement à émouvoir : il est devenu un puissant outil de plaidoyer. Lors d’une série de rencontres sur Capitol Hill, James a partagé ces histoires avec des membres du Congrès américain. Il a expliqué comment cette initiative concrète, menée avec peu de moyens mais beaucoup d’ingéniosité, permettait non seulement de maintenir les filles à l’école, mais aussi de stimuler l’économie locale et de briser des tabous profondément ancrés.
Son message était clair. Voici ce que font les financements de l’UNICEF sur le terrain : ils offrent de meilleures perspectives d’avenir, ils transforment des vies, de manière visible, mesurable et durable. Grâce à ce plaidoyer, plusieurs sénateurs et représentants ont pu entendre l’impact direct de nos actions, mes actions. J’espère que ce plaidoyer permettra aux décideurs politiques américains, comme ceux dans le reste du monde, de renouveler leur engagement à soutenir les programmes de l’UNICEF, notamment ceux en faveur des filles et de l’éducation au Sénégal.
Mon combat va au-delà des règles
L’engagement se nourrit de rencontres. Un jour, à Vélingara, une jeune fille m’a dit : « Avant, j’avais honte de venir à l’école pendant mes règles. Aujourd’hui, j’aide mes sœurs à comprendre qu’on n’a pas à se cacher. » Un autre jour, une couturière de 22 ans m’a confié :
« Grâce à ce travail, je suis respectée. Je suis utile. Je gagne ma vie. » Ces paroles me poursuivent. Elles me rappellent pourquoi je me lève chaque matin.
Mais rien de cela ne serait possible sans les communautés. Les enseignants, les mères, les sage-femmes, et surtout, les garçons. À Ziguinchor, un adolescent a déclaré fièrement : « Ma sœur n’a plus honte de ses règles. Moi, je l’encourage à aller à l’école. » Ces mots ont une puissance immense.
Je parle aujourd’hui d’hygiène menstruelle, mais ce que je défends, c’est plus grand encore: e droit des filles à apprendre, à grandir, à choisir leur avenir.
Mon engagement à l’UNICEF, c’est cela. Faire entendre celles qu’on n’écoute pas. Créer des espaces où elles peuvent exister pleinement. Et faire en sorte que dans chaque école, chaque fille puisse rester sur son banc, même pendant ses règles, parce qu’elle se sent en sécurité, informée, équipée et soutenue.
En cette Journée mondiale pour l’hygiène menstruelle, je vous remercie. Merci de croire, comme moi, que chaque fille mérite de commencer sa journée avec dignité, quelle que soit la date du mois.