Saute par-dessus les mots, apprendre, c'est amusant !
Dans le but d’améliorer l’apprentissage au primaire en RCA, l’UNICEF aide le gouvernement à introduire une approche qui adapte l’enseignement au réel niveau de chaque enfant, indépendamment de son âge ou de sa classe.
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« Sautez vers la gauche et atterrissez sur le mot “tomate” », demande le professeur.
Giselle, âgée de dix ans, rit en sautillant devant ses camarades de classe à l'école primaire Saint-Paul, dans le vaste quartier de l'Ouango à Bangui.
Auparavant, son enseignante, Aririatou Mahaman, avait disposé six feuilles de papier sur le sol, chacune portant un mot différent. Giselle prend l'une des feuilles, la brandit pour que toute la classe puisse la voir et épelle le mot à voix haute, sous les acclamations et les applaudissements de ses 35 camarades de classe.
Aririatou partage leur enthousiasme.
Elle a une excellente raison d'être optimiste
« J'enseigne en CE2 depuis quatre ans, et le principal défi auquel j'ai été confrontée est que de nombreux enfants de ma classe ont des difficultés à lire et à écrire. Mais grâce à cette nouvelle approche, nous allons remédier à ce problème. J'adore voir avec quel enthousiasme les enfants s'impliquent. »
Une semaine auparavant, Aririatou était dans son bureau, en train d’évaluer un par un tous les élèves de sa classe sur leurs compétences de base en lecture et en mathématiques. Dieufera, âgée de neuf ans, faisait partie de ces élèves. Cet exercice, mené par tous les enseignants du primaire, a duré cinq jours. « C'était la première étape », explique-t-elle. « Ensuite, nous avons réparti tous nos élèves en quatre niveaux différents, indépendamment de leur âge ou de leur classe. Cette semaine, nous commençons avec tous ces différents groupes, et les débuts sont très encourageants, » conclut-elle.
Dieufera a été placé dans la classe de niveau débutant. Alors qu’il apprend tranquillement les lettres et les mots en jouant avec ses camarades de classe, il nourrit déjà de grands rêves pour son avenir — un avenir qu’il espère plus radieux que le passé difficile qu’il vient de laisser derrière lui.
« Je vais à l'école à pied tous les jours. J'aime ça parce que j'y apprends plein de choses et que je m'y fais plein d'amis. Quand je serai grand, je veux faire des études pour devenir médecin, afin qu'aucun enfant ne perde ses parents à cause d'une maladie, comme cela m'est arrivé. »
Nous sommes au mois d’août, et les élèves de Saint-Paul sont encore en vacances scolaires. Mais se rendre en classe n’a posé aucun problème ni pour eux, ni pour leurs enseignants, ni pour leurs parents. Saint-Paul est l’une des 25 écoles de la République centrafricaine du volet camp sélectionnées pour participer à la phase expérimentale d’une nouvelle approche pédagogique appelée « Enseigner au bon niveau» (TaRL par leur acronyme anglais), qui a démontré son efficacité dans de nombreuses écoles à travers l’Afrique.
L'UNICEF, en partenariat avec le ministère de l'Éducation, prend des mesures pour mettre en place cette approche à Bangui, ainsi que dans les préfectures d'Ombella Mpoko, de Kemo, de Lobaye et de Nana-Mambere, en ciblant 100 écoles et plus de 27 000 enfants. Les séances de TaRL seront organisées sous forme de cours de remédiation, en parallèle du programme scolaire habituel et des niveaux scolaires habituels. Ce programme est rendu possible grâce au généreux financement de l’Union Européenne, complété par des ressources propres de l’UNICEF.
La première étape de la mise en œuvre de ce programme a consisté en une formation de dix jours sur l’approche TaRL, organisée à Boali à la mi-juillet à l'intention de 70 responsables des inspections académiques du ministère. Les participants à cette formation sont ensuite devenus eux-mêmes formateurs et ont dispensé cette formation en cascade à 100 enseignants et 25 directeurs de leurs préfectures respectives, qui ont passé cinq jours à acquérir les principes fondamentaux de l’approche TaRL.
Aririatou faisait partie de ces personnes, et elle a tout de suite été séduite par l'un des aspects les plus captivants de cette méthode :
« Lorsque nous mettons cette approche en place, les enfants apprennent en jouant, ce qui éveille leur curiosité. Chez nous, quand on entre dans une salle de classe, on se retrouve souvent dans une ambiance très sérieuse, voire ennuyeuse. Cette méthode change la donne. »
Le principe fondamental de l’approche TaRL consiste à regrouper les enfants en fonction de leur niveau d’apprentissage réel plutôt que de leur âge ou de leur classe, afin de combler leurs lacunes et de les aider à progresser plus rapidement. Elle met l’accent sur l’acquisition de compétences de base en lecture et en mathématiques à travers des activités ludiques et interactives. À l’issue de la semaine d’évaluation, les enfants de Saint Paul’s ont été répartis en quatre niveaux différents de compétences linguistiques : lettre, mot, paragraphe et histoire.
L’approche TaRL a vu le jour en Inde il y a 20 ans, afin d’aider les enfants présentant des lacunes en lecture et en mathématiques. En 2018, elle a été introduite en Afrique, et depuis, elle s’est étendue à une douzaine de pays du continent.
Thato Letsomo, de l’ONG Street Children, partenaire de l’UNICEF, a été la principale animatrice de la formation initiale.
Née au Botswana, ses huit années d’expérience lui ont permis d’acquérir une vision globale des avantages de l’approche TaRL : « Un problème très courant dans les pays africains est que les enseignants doivent gérer, dans une même classe, des enfants dont les niveaux sont très différents. Par conséquent, ils passent des années et des années à constater que de nombreux enfants n’apprennent rien, et ce manque de progrès engendre beaucoup de frustration chez les enseignants, les enfants et leurs parents. La seule solution consiste à regrouper les élèves selon leur niveau réel et à partir de là. »
Il est essentiel de mettre cette approche en pratique en République centrafricaine. Les données actualisées de l’UNICEF indiquent que, parmi les enfants scolarisés, seul un enfant sur dix sait lire au niveau attendu après six ans d’enseignement primaire, et moins d’un sur cinquante atteint le niveau attendu en mathématiques. Mais la mise en œuvre de la TaRL ne se fera pas sans difficultés, comme le souligne Françoise Ngouzoumandji, l’une des responsables du ministère de l’education ayant participé à la formation initiale : « C’est une excellente approche, qui exige d’accorder beaucoup d’attention individuelle à chaque enfant. Le défi pour nous, en RCA, est que nous avons souvent des classes surchargées, et que les enseignants se sentent dépassés par le nombre élevé d’élèves qu’ils ont devant eux. »
Mais Ariratou Mahaman, qui enseigne en CE2 depuis quatre ans, ne semble pas se laisser décourager par cette difficulté. « J’ai suivi la formation TaRL d’une semaine, et j’en suis ressortie convaincue que, si nous mettons en pratique ce que nous avons appris, nous pourrions apporter de nombreux changements positifs dans nos écoles, car cette approche encourage la participation des enfants. » Sa conviction va de pair avec son amour pour son métier, qu’elle considère comme une vocation : « J’adore travailler avec les enfants. Je suis mère de quatre enfants et je suis fière que mon aînée, une fille qui vient d’avoir 19 ans, vienne de terminer ses études secondaires avec de bonnes notes. »
Le jeu consistant à sauter par-dessus des mots s’est poursuivi, et Aririatou, qui menait le jeu, a entonné une chanson pour retenir l’attention de tout le monde : « Papillon légère, bole, bole, bole… » Puis, elle est passée aux mathématiques : « Mouna a 45 bonbons et sa mère lui en donne 28 de plus. Combien de bonbons Mouna a-t-elle maintenant ? »
Pour les aider à résoudre ce calcul, elle sort un paquet de petits bâtonnets et demande aux enfants de commencer à compter. Toute la classe énonce les chiffres à voix haute. Certains semblent déçus que leur maîtresse leur fasse s'entraîner avec des bâtonnets plutôt qu'avec de vrais bonbons.