Une famille où panser ses blessures

Fuyant les violences du centre du pays, des enfants se remettent de leurs traumatismes psychologiques en famille d’accueil.

Par Julie Crenn
Dans une famille d’accueil des enfants déplacés mineurs non accompagnés jouent avec Abdoulaye Yacouba Maiga psychologue à l’ONG COOPI. Ces enfants ont fui la guerre et les exactions de tous genres pour trouver refuge au centre.
UNICEF Mali/2020/Keita
13 novembre 2020

Mopti - « Mon village a été attaqué la nuit et ma grand-mère nous a aidé à fuir avec mon petit frère » raconte doucement Aïssata*. « Nous avons fait 9 kilomètres à pieds avant d’être pris par un véhicule » poursuit-elle, le regard dans le vide et les mains jointes. L’adolescente âgée de 11 ans semble toujours un peu perdue, repliée dans cet univers bouleversé en mars dernier lors de l’attaque.

« Quand ces enfants sont arrivés, beaucoup n’arrivaient pas à dormir, ils faisaient des cauchemars, avaient des terreurs nocturnes ou des crises d’angoisse. »

Sa grand-mère étant restée au village, Aïssata et son petit frère ont trouvé refuge chez Drissa* et Kadidia*. Ces parents de six enfants accueillent désormais neuf enfants supplémentaires à domicile, dont quatre filles et cinq garçons âgés de 5 à 17 ans. « Ces enfants sont du même village que moi. Même si j’habite à Sévaré depuis sept ans, chaque habitant du village est un proche pour moi : nous ne faisons pas de différence entre le parent biologique et le voisin » explique doucement Drissa dans la cour de sa maison. « Leurs parents sont vivants, ils sont restés au village mais ils ont préféré éloigner leurs enfants de la violence car on a vu des attaques où même les enfants étaient tués » souligne l’enseignant au cœur sur la main. « Comme j’habite ici, il m’est impossible de ne pas les aider. »

Actuellement à Mopti, 123 enfants non accompagnés comme Aïssata ont trouvé un soutien dans des familles d’accueil suivies par l’UNICEF et Cooperazione Internationale (COOPI), une ONG partenaire. Grâce au Fonds central d’intervention d’urgence (CERF) et au Global Humanitarian Thematic Funds (GHTF), ces enfants bénéficient d’un suivi psychosocial de proximité par des travailleurs sociaux formés en protection de l’enfant, premiers secours psychologiques et assistance psychosociale. Pour les aider à surmonter leurs traumatismes, ces jeunes déplacés sont suivis par le psychologue de COOPI, Abdoulaye Yacouba Maiga : « Quand ils arrivent, je les vois chaque matin pour échanger avec eux, les écouter et les apaiser. Ici, en famille d’accueil, ces enfants retrouvent un cadre protecteur. ». Ce suivi psychosocial offre en effet aux enfants l’opportunité de s’exprimer, de se rétablir et de reprendre une vie quotidienne. 

Petit à petit, Aïssata s’est adaptée à sa nouvelle vie aux côtés d’une quinzaine d’enfants.  « Au début c’était difficile d’être ici, maintenant ça va mieux, je connais tout le monde » témoigne-t-elle. « Elle va mieux » confirme Abdoulaye. « Quand ces enfants sont arrivés, beaucoup n’arrivaient pas à dormir, ils faisaient des cauchemars, avaient des terreurs nocturnes ou des crises d’angoisse. Aïssata, elle, s’est repliée sur elle-même. Il lui a fallu du temps pour s’ouvrir mais le fait qu’ils soient nombreux dans ce foyer l’aide, cela favorise les jeux et évite les moments de silence où l’on ressasse ce que l’on a vécu. »

Outre l’assistance psychosociale, ces familles bénéficient aussi d’appui alimentaire, de kits contenant du lait, de l’huile, du riz, des habits (pagnes & tee-shirts), des nattes, moustiquaires, des brosses à dent, du sel, du savon, de la lessive, de l’eau de javel. « Depuis l’arrivée de ces neufs enfants, les rations de nourriture que nous utilisons à la maison ont facilement quadruplé » affirme Drissa. « Nous avons besoin d’appui et de soutien. Avec la covid-19, les enfants ont reçu un masque lavable chacun et nous avons eu un dispositif lave-main et du savon supplémentaire grâce à COOPI » témoigne-t-il en présentant l’appareil, installé à l’entrée de la cour. Des animatrices de l’ONG sont également passées dispenser des séances de sensibilisation pour informer les enfants des risques liés à la maladie et des mesures barrières à observer.

Ces animatrices mènent aussi des séances de sensibilisation sur l’hygiène menstruelle auprès des jeunes filles et des parents des familles d’accueil. « Il n’est pas évident de parler de ces sujets lorsque sa maman n’est pas auprès de soi » rappelle Abdoulaye Yacouba Maiga. « C’est une inquiétude pour beaucoup d’adolescentes qui voient leur corps changer » ajoute-t-il en soulignant l’importance de ce dialogue. Des kits d’hygiène comprenant des serviettes hygiéniques lavables ou à usage unique sont ainsi distribués aux adolescentes.

En attendant de pouvoir reprendre une vie normale et de retrouver les siens au village, Aïssata, comme 53 637 autres enfants de la région de Mopti en situation de vulnérabilité, panse ses blessures grâce au soutien psychosocial et à l’appui de CERF.

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UNICEF Mali/2020/Keita

*Les prénoms ont été modifié pour raison de protection.