Si vous voulez aller loin, allez ensemble

Des élèves maliens utilisent leur éducation pour donner une voix aux enfants luttant pour aller à l'école

Par Anne Kennedy
Dans le cadre des activités des enfants ambassadeurs pour la rentrée scolaire, Oumou keita enfant ambassadrice âgée de 17 ans est en train d’assister une fillette sourde muette au nom de Safiatou Sacko âgée de 11ans à faire son  exercice, avec sa tante Fatoumata Boli 50 ans, quartier de Lafiabougou, Bamako, Octobre 2019.
UNICEF Mali/2019/Camara
20 février 2020

Assise entre treize frères et sœurs agrippés les uns aux autres, Safiatou Sacko affiche une silhouette sereine. Assise, voûtée vers l'avant, ses yeux suivent tout mouvement, ne faisant aucun bruit.  Elle est sourde et muette de naissance. Un portrait de son propre monde, elle incarne le silence.

Pendant qu'ils bavardent et s'interrompent, elle est assise au milieu d'eux tous, observant. Ses parents rigolent du fait qu'elle se souvienne de tout et raconte tout par la suite en mimant les gestes de tout un chacun. Elle tapote, tire et fait constamment des gestes des mains pour expliquer ce qui se passe tout en posant des questions à ses parents, frères et sœurs, voisins et à sa cousine Oumou Keïta.

« Quand on n’a pas été à l’école, la vie est difficile. Je voudrais m'occuper de mes besoins et être indépendante, je voudrais que les autres enfants soient comme moi. Tout le monde devrait aller à l'école »

Oumou Keïta, Enfant ambassadrice de de la rentrée scolaire avec l’UNICEF
Safiatou, 11 ans, se prépare tous les jours avec ses frères et sœurs pour aller à l'école mais ne peut pas y aller pour le moment.
UNICEF Mali/2019/Camara

Safiatou et Oumou habitent la même rue oblique dans une banlieue animée de Bamako, la capitale du Mali. Quelques maisons, un grand arbre et une petite ruelle séparent les deux maisons. Oumou est l'opposée de sa calme cousine, une oratrice franche et claire. Elle appelle Safiatou sa sœur. À un moment donné, elles vivaient même ensemble.

Mais l'éducation les a séparées. Oumou fréquente l'école du quartier, alors que les enfants comme Safiatou ont besoin des écoles spéciales ayant des enseignants formés en langage des signes ou des équipements tels que les imprimantes de brailles ou l'accès aux fauteuils roulants. L'école adaptée aux besoins de Safiatou est située à l'autre bout de Bamako : un voyage long et couteux pour n'importe qui, mais encore plus pour une jeune fille qui ne peut ni entendre les klaxons des voitures, ni les bus, ni même expliquer si elle s’égare. Pendant qu’Oumou progressait dans les cours, Safiatou devait rester à la maison. Il n’y avait pas d'argent pour le transport journalier jusqu’à l'autre côté de la ville. Pendant tout ce temps, Oumou parlait de l'école et de son importance à la famille de sa cousine. « Lorsqu'on n'a pas été à l'école, la vie est difficile » affirme Oumou. « Je voudrais m'occuper de mes besoins et être indépendante, je voudrais que tous les autres enfants soient comme moi. Tout le monde devrait aller à l'école. »

Finalement, quand Safiatou avait dix ans, la famille a eu assez d'argent pour essayer. Le père de Safiatou, Mamadou Sacko, a laissé son travail pendant cinq mois pour pouvoir l'accompagner à l'école à bord du transport commun le plus moins cher. Il s'asseyait dehors pendant qu'elle étudiait, mangeait un repas bon marché avec sa fille à l'heure du déjeuner, avant de la ramener à la maison. Mais la situation économique, même au sein d'une famille qui soutient tous ses enfants, l'a emporté et il a été obligé de lui demander d'abandonner.

Chaque année, l’UNICEF soutient le Gouvernement du Mali grâce au financement de KOICA, de la Norvège et de l'Union Européenne pour envoyer des Enfants ambassadeurs de la rentrée scolaire sur le terrain pour expliquer directement aux parents de leurs communautés pourquoi envoyer leurs enfants à l’école et les y maintenir est si important. En retour, ils apprennent en détail pourquoi les enfants ne vont pas à l'école : une information essentielle s'il doit y avoir un changement.

Ayant eu l'opportunité d'être Enfant ambassadrice de la rentrée scolaire officielle de l'UNICEF, Oumou a sauté sur l'occasion. Rendant visite à cinquante familles en seulement cinq jours, elle arrivait au seuil de chaque maison à la tête d'une équipe de trois, demandant à parler à tout adulte présent. Elle était accueillie dans chaque maison, et recevait une chaise et de l'eau. Avec son aura d'autorité, un petit garçon était même convaincu que l'adolescente était un médecin.

Oumou Keïta, 17 ans, s'entretenant avec la famille Sacko en tant qu'Enfant Ambassadrice de la rentrée scolaire de l'UNICEF
UNICEF Mali/2019/Camara

C'est rare de voir des enfants au Mali parler aux adultes sur des sujets importants.  Pourtant en 2019, près de 4700 filles et garçons ont agi en tant qu'Enfants Ambassadeurs de la rentrée scolaire pour l'UNICEF, visitant plus de 40.000 familles à travers le Mali. Leurs efforts de sensibilisation de porte-à-porte sont appuyés par des dialogues communautaires et des programmes radio, ainsi que par l'outil innovant « EduTrac », qui permet de suivre les abandons scolaires sur les téléphones portables.

Au domicile de Safiatou, sa mère, Maimou Diallo, commence, tapotant sur son épaule, faisant des gestes avec de minuscules cercles. Une vieille main guidant une jeune, toutes deux se penchent attentivement sur l’ardoise noire posée sur ses cuisses avant de se replier en triomphe, pour révéler des lettres et des chiffres, répétés à la craie. Safiatou avait appris à écrire lors de son court moment passé à l'école spéciale pour sourds et muets.

« J'ai décidé de devenir Enfant Ambassadeur pour aider les enfants qui n’ont pas la chance d’aller à l'école »

Oumou Keïta, Enfant Ambassadeur de la Rentrée scolaire pour l’UNICEF

Maintenant, chaque matin, elle se lave, s'habille et porte son sac de classe, puis elle se tient au portail tandis que ses frères et sœurs passent en file devant elle pour le chemin de l'école. Cela peut prendre beaucoup de temps pour qu'elle enlève son sac et accepte qu'aujourd'hui, il n'y aura pas d'école. Aucune des deux filles n’a renoncé au rêve de l'éducation de Safiatou.

Malgré un tel enthousiasme, il est estimé que plus de deux millions d'enfants en âge d'aller à l'école ne sont toujours pas scolarisés au Mali. Les enfants peuvent abandonner en raison de la pauvreté au sein des familles, du mariage des enfants, de l'insécurité, du travail des enfants ou du manque d'écoles à proximité des maisons des enfants. Mais parfois, le problème, ce sont les parents qui refusent d'envoyer leurs enfants à l'école ou qui ne reconnaissent pas l'importance d'éduquer leurs enfants. C'est à ce niveau que les Enfants Ambassadeurs de la rentrée scolaire jouent un rôle si énorme.

Les filles vulnérables comme Safiatou sont celles qui risquent plus de ne pas retourner à l'école. Pour des enfants ayant des besoins éducatifs spéciaux, tels que les enfants ayant des déficiences visuelles ou auditives, des perceptions socio-sensorielles, motrices ou cognitives, le coût des soins spécialisés et le manque d'équipements scolaires peuvent être un énorme défi à surmonter.

En tant que sœur et Enfant Ambassadeur de la rentrée scolaire pour l'UNICEF, Oumou est sûre que si elle parvient à faire comprendre à ses voisins l'importance vitale de l'éducation, surtout pour ceux qui vivent avec un handicap, ils trouveront une solution pour sa cousine Safiatou.

En 2018, plus de 8000 enfants qui avaient quitté l'école, sont retournés dans leurs salles de classes grâce à la campagne de rentrée scolaire et à l'enthousiasme implacable des filles comme Oumou. Près de la moitié étaient des filles.

Pour Safiatou, le voyage vers l'école n'est pas encore terminé, mais il a au moins commencé.

Pour Oumou, force est de constater qu'elle ne veut pas aller rapidement seule, préférant aller loin, ensemble.

Oumou Keïta et Safiatou Sacko ont grandi ensemble. Avant même de devenir Enfant Ambassadeur de la rentrée scolaire pour l’UNICEF, Oumou s'est battue pour que ses cousins aient le droit d'aller à l'école.
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