De la Syrie à la Libye : le parcours d’une famille traquée par la guerre

Bassam, 8 ans, et sa famille fuient la guerre depuis cinq ans, mais celle-ci les poursuit à chaque étape.

Francesca Mannocchi
A boy sits in front of a white wall, Libya
UNICEF video/2018/Mannocchi

15 mai 2018

MISRATA (Libye), le 8 mai 2018 – « Nous avons vu des choses terribles. Terribles », raconte Bassam, âgé de 8 ans. « Il y avait des chars partout, et de la maison, on entendait sans arrêt le bruit des fusils. »

Bien que cette scène soit récente, elle est représentative de la plus grande partie de son enfance.

Bassam et sa famille – son père, Ali Mohammed, sa mère, Nour, et son frère, Kinan – sont originaires de Syrie, mais ont passé les cinq dernières années en Libye.

Ils ont quitté leur pays ravagé par la guerre à la recherche d’une vie meilleure. Après avoir passé des années à se déplacer de ville en ville, ils n’ont rien trouvé d’autre que davantage de souffrances.

Fuite de la Ghouta

En Syrie, la famille vivait dans la Ghouta, la zone qui entoure Damas, la capitale, et Ali travaillait dur afin d’offrir un avenir à sa jeune famille. Il avait également la charge de ses parents, tous deux malades.

Peu après le début de la guerre, la santé de son père s’est détériorée, et toute la famille s’est rendue en Égypte afin qu’il reçoive un traitement. Ali espérait qu’ils pourraient ensuite rentrer chez eux. C’était en 2013.

Mais en Syrie, la situation empirait chaque jour. Lorsque le siège de la Ghouta a commencé, Ali et sa famille ont compris qu’il était impossible d’y retourner.

Après un an passé en Égypte, ils ont décidé de déménager à nouveau. Des amis d’Ali lui ont affirmé qu’il trouverait facilement du travail en Libye, et que la transition démocratique ouvrait des perspectives prometteuses dans ce pays après les années Kadhafi.

Il était impossible de prévoir que la Libye allait plonger dans une nouvelle guerre civile. 

Lien vers la vidéo sur son site hébergé
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Personne ne devrait avoir à choisir entre la guerre ou risquer sa vie en mer. C'est pourtant le cas de cette famille de réfugiés syriens comme pour de nombreuses personnes dans le monde.
Piégés par la guerre

« J’ai accepté tous les emplois que je trouvais. J’ai fait tout mon possible pour pourvoir aux besoins de ma famille », explique Ali, qui a d’abord installé ses proches à Syrte. « C’est à cette période qu’est né Kinan, notre deuxième enfant. »

À l’époque, la ville était occupée par des groupes armés. C’est là que Bassam, le fils d’Ali, a passé les jours les plus sombres de son enfance.

« Je me souviens d’un jour terrible », poursuit Ali. « Ils ont capturé un homme, ils l’ont tué et ont attaché son corps à une voiture avec laquelle ils ont parcouru la ville pour montrer le cadavre à tout le monde. »

« Bassam l’a vu et il a été choqué. Depuis, il se réveille toujours la nuit, en criant... terrifié. »

« J’aimerais retourner en Syrie, même si je n’en ai aucun souvenir. C’est notre pays. » 

Traumatisme

En 2015, Ali et sa famille ont réussi à fuir Syrte pour se rendre à Zaouïa, une ville de l’ouest du pays, située à environ 130 km de la frontière tunisienne.

Mais là-bas non plus, ils n’ont pas pu échapper à la violence.

Ces dernières années, Zaouïa est devenue l’une des principales villes de départ pour les réfugiés et migrants de Libye qui tentent de traverser la Méditerranée afin de rejoindre l’Europe.

Le trafic illicite d’êtres humains est devenu une activité lucrative, et les milices armées de la région s’affrontent pour le contrôle des routes empruntées par les passeurs.

Bassam se souvient de la période passée dans cette ville dans les moindres détails.

« Une nuit, un groupe d’hommes armés est entré dans la maison, et ils ont tout volé, ils n’ont rien laissé », raconte le petit garçon. « Je me souviens que Kinan et moi dormions, puis je me rappelle que nous nous sommes enfuis. »

Ali explique que cet événement a définitivement changé Bassam. « Je ne sais pas ce que cela a provoqué chez lui. Depuis ce jour-là, il pleure. Tous les jours. Il a vécu beaucoup trop de traumatismes pour son âge. »

Bâtiments détruits en Libye
UNICEF video/2018/Mannocchi
Bâtiments détruits en Libye où la famille de Bassam s’est réfugiée après avoir fui la guerre en Syrie.
Pas d’argent pour se nourrir

Aujourd’hui, la famille vit à Misrata, et Ali travaille dans une boulangerie depuis un an. Son salaire permet de payer le loyer, mais ne suffit pas à acheter assez de nourriture à ses enfants.

À 8 ans, Bassam pèse à peine 20 kg. L’an dernier, il pesait 27 kg. Il ne mange qu’une fois par jour, car la famille ne peut pas se procurer davantage de nourriture.

Ses parents expliquent qu’il est nerveux, angoissé, et n’absorbe pas ce qu’il mange. Il reste hanté par les épreuves de la guerre.

« Il faut que quelqu’un aide mes enfants », implore Nour. « Bassam n’arrive même pas à parler de l’homme qui a été traîné sous ses yeux dans les rues de Syrte, mais il est présent dans ses cauchemars, il le tourmente la nuit. »

Ali vit mal leur situation actuelle. Il pensait fuir la guerre avec sa femme et ses enfants, mais après des années de sacrifices et de souffrances, il ne peut toujours pas assurer leur sécurité. Il se sent piégé.

« J’aimerais rejoindre l’Europe, je ne veux pas qu’ils souffrent comme moi j’ai souffert. Je veux qu’ils aient une vie meilleure, un avenir plus prometteur, et qu’ils reçoivent une éducation », affirme Ali.

« À la télévision, je vois les actualités sur les morts en Syrie et en Méditerranée : il y a tellement de gens qui périssent en mer. Je ne peux pas envisager de risquer la vie de mes enfants en traversant la mer sur un bateau pneumatique. »

Comme ses parents, Bassam regrette sa vie d’avant.

« J’aimerais retourner en Syrie, même si je n’en ai aucun souvenir », explique-t-il. « C’est notre pays. »


Bassam et sa famille ont affronté plus d’épreuves que n’en traversent la plupart des gens au cours de leur vie. Malheureusement, c’est le sort réservé à de nombreux réfugiés, migrants et personnes déplacées en Libye. Marqués par ce qu’ils ont vu, les enfants sont particulièrement vulnérables. L’UNICEF est là pour apporter une aide psychosociale lorsque c’est nécessaire.

Pour les enfants non accompagnés, l’UNICEF, en partenariat avec le HCR et l’OIM, a également mis en place un comité chargé d’étudier les possibilités qui s’offrent à eux. Pour chaque cas, le « Comité de détermination de l’intérêt supérieur de l’enfant » tient compte du contexte individuel et choisit la voie la plus adaptée, qu’il s’agisse de rechercher la famille vers laquelle renvoyer l’enfant dans son pays d’origine, ou d’examiner d’autres solutions de réinstallation.