Yémen : au cœur du désastre, une prière exaucée

Au Yémen, le personnel médical offre une prise en charge – et de l’espoir – aux mères qui accouchent prématurément.

Par Harriet Dwyer
Yémen. Une mère tend les bras vers son bébé dans une unité de soins intensifs.
UNICEF Yemen/2019
06 décembre 2019

SANAA, Yémen – Iftikhar ne baptisera pas officiellement son fils avant qu’il ne sorte de l’hôpital. Né prématuré, il est actuellement pris en charge dans une unité de soins néonatals intensifs à l’hôpital Al Sabeen de Sanaa, la capitale yéménite. Mais Iftikhar confie qu’elle sait déjà comment elle l’appellera : Hassan, comme son grand-père.

« Avant ma grossesse, j’ai prié Dieu pour avoir un enfant. Je priais toute la journée », raconte‑t‑elle. « J’étais si heureuse quand j’ai découvert que j’étais enceinte. Soudain, j’avais l’impression que le monde entier m’appartenait. »

Iftikhar sait qu’elle fait partie de celles qui ont de la chance, dans un pays dévasté par un conflit qui a empiré à partir de mars 2015. La crise économique de plus en plus profonde rend chaque jour plus difficile l’accès à la nourriture et aux médicaments. De nombreuses femmes enceintes, dans l’impossibilité de s’alimenter correctement, souffrent d’anémie et de malnutrition, et accouchent dangereusement tôt. Par conséquent, on estime qu’au Yémen, 1 nouveau-né sur 37 meurt au cours de son premier mois de vie, en raison du violent conflit qui continue de priver les enfants de leur droit à vivre.

On estime qu’au Yémen, 1 nouveau-né sur 37 meurt au cours de son premier mois de vie

Méthode kangourou

Selon le personnel infirmier de l’hôpital, les attaques dans la région entraînent généralement un pic de naissances prématurées nécessitant une prise en charge. Les bébés les plus chanceux sont amenés à l’hôpital, où ils reçoivent gratuitement des soins médicaux essentiels à leur survie.

Yemen. A woman holds her baby in a hospital.
UNICEF Yemen/2019
Iftikhar holds her baby son Hassan at the Al Sabeen hospital in Sana’a, Yemen.

Le visage d’Iftikhar s’illumine lorsque l’on sort son petit garçon de l’incubateur pour le lui apporter. Hassan réagit bien aux soins qui lui sont administrés, et Iftikhar pense qu’à terme, elle pourra ramener son fils à la maison

« Il va s’en sortir », affirme-t-elle en prenant part à une séance « mère kangourou », qui consiste pour les mères à serrer leur enfant contre leur peau pour les aider à stabiliser leur rythme cardiaque et respiratoire tout en leur tenant chaud.

Yémen. Une femme tient son bébé contre elle.
UNICEF Yemen/2019
Iftikhar tient son fils Hassan contre elle lors d’une séance « mère kangourou » à la maternité de Sanaa, au Yémen.

Iftikhar et son mari se sont réfugiés à Sanaa il y a sept mois, après l’intensification des combats à proximité de leur ancien domicile à Al-Hodeïda. « Nos voisins ont été tués [dans une attaque]. Nous avons fui sans rien emporter », se souvient-elle. « Nous avons pris le bus dont mon mari était chauffeur. Nous y avons fait monter d’autres survivants, et nous sommes venus à Sanaa. »

À leur arrivée dans la capitale, Iftikhar et son mari n’avaient nulle part où vivre et, les premiers mois, ils ont dû dormir dans leur bus. Après avoir découvert sa grossesse, Iftikhar a vendu ses boucles d’oreille pour pouvoir louer une minuscule chambre dans la banlieue de Sanaa. Le couple avait à peine de quoi s’acheter à manger, et Iftikhar devait parcourir de longues distances pour aller chercher de l’eau salubre.

Un jour, alors qu’elle revenait des courses, Iftikhar a commencé à saigner en raison d’une complication placentaire, et a dû mettre son fils au monde prématurément. Entre la vie et la mort, Hassan a été dirigé avec sa mère vers l’unité de soins néonatals intensifs d’Al Sabeen.

Garder les lumières allumées

L’état du petit Hassan s’est désormais stabilisé, mais Iftikhar doit faire chaque jour deux heures de trajet entre son domicile et l’hôpital pour prendre soin de son fils.

Al Sabeen est une bouée de sauvetage pour les bébés qui, comme Hassan, naissent en pleine crise humanitaire au Yémen. Le Docteur Suaad Al-hetari fait partie de l’équipe qui a ouvert la maternité en 1993 et a également contribué à la mise en place du programme de soins mère kangourou, pionnier dans le pays. Elle travaille aujourd’hui pour l’UNICEF, au sein d’une équipe mobilisée 24 h/24 pour continuer de faire tourner l’hôpital et d’autres établissements de soins au Yémen.

Yémen. Une infirmière tient un bébé dans un hôpital.
UNICEF Yemen/2019
Une infirmière tient une petite fille dans une unité de soins néonatals intensifs à Sanaa, au Yémen.

« La crise affecte la capacité des hôpitaux à prodiguer des soins aux nouveau-nés », explique le Docteur Al-hetari. La moitié des centres de soins au Yémen ne peuvent fonctionner en raison d’une pénurie de personnel, de matériel et de ressources financières, ou d’une limitation d’accès. Les établissements toujours en activité sont confrontés à des pénuries de médicaments, d’équipement et de personnel, ce qui met en danger la vie des mères et des bébés. Une grande partie du personnel médical du pays ne touche plus de salaire régulier depuis trois ans, l’ensemble du système de santé étant au bord de l’effondrement.

« Nous veillons au maintien de l’alimentation en électricité et nous fournissons des médicaments, des fournitures et des mesures d’incitation aux agents de santé », ajoute le Docteur Al-hetari, en précisant que même les professionnels du milieu médical qui touchent encore un salaire perçoivent souvent moins de 50 dollars É.-U. par mois. « Malgré la situation dans laquelle se trouve le Yémen, nous avons encore des médecins et des infirmiers… qui se battent pour que ces bébés vivent. »

Elle se dit toujours préoccupée par la santé du petit Hassan, mais assure que le personnel médical fait absolument tout son possible pour qu’il puisse prendre des forces.

« Ce bébé rend Iftikhar tellement heureuse. Elle qui a connu tant de tristesse commence à entrevoir le bonheur. »