Un nouveau départ pour les enfants victimes d’enlèvement au Nigéria

Lorsque Fati a été enlevée par un groupe armé dans sa ville natale, elle pensait ne plus jamais revoir sa famille.

Par Kusali Nellie Kubwalo
Une jeune fille dit au revoir de la main dans un minibus, au Nigéria
UNICEF Nigeria/2018/Kubwalo

18 décembre 2018

BORNO, Nigéria – Fati* sourit tandis que le minibus quitte le centre de transit dans lequel elle a passé les deux derniers mois. Après avoir été détenue pendant trois ans par une faction de Boko Haram dans le nord-est du Nigéria, la jeune fille s’apprête enfin à rentrer chez elle pour retrouver sa famille.

Il n’y a pas si longtemps, elle pensait ne jamais les revoir.

Une enfance interrompue

Un après-midi de 2015, Fati, alors âgée de 14 ans, faisait les courses pour le dîner au marché avec sa mère quand sa vie a pris une tournure tragique : un groupe armé a attaqué le marché, enlevant toutes les filles et tuant la plupart des hommes présents.

« J’ai eu tellement peur. J’avais entendu parler de ces attaques, mais je ne pensais pas que cela pouvait m’arriver à moi. J’ai cru que j’allais mourir », témoigne la jeune fille. Ses craintes ont bien failli se réaliser.

Fati et les autres filles ont été emmenées dans la forêt de Sambisa, où serait basée la faction de Boko Haram. Elle y a rejoint les nombreuses autres filles enlevées par le groupe durant des raids.

Des filles portant un sac à dos de l’UNICEF montent dans un minibus, au Nigéria.
UNICEF Nigeria/2018/Kubwalo
Sa famille ayant été retrouvée, Fati est désormais en chemin pour rentrer chez elle et poursuivre son rêve de devenir enseignante.
Des conditions de vie éprouvantes

Les filles étaient très peu nourries – elles recevaient un seul repas par jour, composé de nouilles instantanées. Elles vivaient enfermées dans une hutte de terre dont elles n’avaient le droit de sortir que pour aller aux toilettes.

Un jour, on leur a demandé de se laver et de se mettre en rang. Un groupe d’hommes est entré afin de choisir une épouse.

« J’ai refusé. Je ne voulais pas me marier, et surtout pas à un homme que je ne connaissais pas », indique Fati.

Son refus lui a valu 100 coups de fouet. Elle a ensuite été jetée dans une pièce avec une vingtaine d’autres filles qui refusaient de se marier.

Les hommes sont revenus pour lui répéter qu’elle devait se marier, mais elle a de nouveau refusé, avec deux autres filles. Elles ont toutes les trois été fouettées une nouvelle fois et jetées de nouveau dans la hutte.

Plus tard, les hommes sont revenus voir les filles avec un objectif différent en tête : les convertir en kamikazes.

Des victimes, pas des criminelles

L’histoire de Fati est la même que celle de tant d’autres enfants, en particulier des filles, utilisés de manière calculée et récurrente pour servir de « bombes humaines » dans le nord-est du Nigéria au cours des dernières années.

En 2017, 146 enfants (principalement des filles) ont été utilisés en tant que kamikazes. En 2018, à la fin des six premiers mois de l’année, ce chiffre s’élevait à 43.

« On nous a dit que nous avions un destin bien plus important et que nous allions sauver l’humanité. Ils nous ont demandé si nous voulions aller au paradis. Nous avons toutes répondu “oui” », se souvient Fati.

Dès lors, la vie des trois filles a changé. Leurs conditions de vie se sont améliorées, elles recevaient deux ou trois repas par jour et devaient réciter des prières tout au long de la journée.

Un matin, un soldat est entré dans leur hutte et leur a donné un gilet tout neuf à porter sous leurs vêtements. Il leur a dit de s’approcher d’un poste de contrôle militaire et d’appuyer sur un bouton blanc qui, selon ses promesses, les « enverrait au paradis ».

Une fille regarde par la fenêtre, au Nigéria
UNICEF Nigeria/2018/Kubwalo
Son destin entre les mains

Fati ne voyait pas le lien entre le gilet, le bouton et Dieu. Elle a décidé de ne pas appuyer sur le bouton tandis que ses deux amies se faisaient exploser sous ses yeux devant le poste de contrôle militaire, tuant deux soldats. Elle a levé les mains en l’air et a dit aux soldats qu’elle portait aussi une bombe, mais qu’elle ne voulait pas la faire exploser. Ils l’ont aidée à enlever le gilet et l’ont emmenée dans un centre de détention militaire.

L’histoire de Fati n’est pas un cas isolé. Dans le conflit qui fait rage dans le nord-est du Nigéria, les groupes armés non étatiques se servent régulièrement des enfants pour perpétrer des attentats-suicides. En 2017, 146 enfants (principalement des filles) ont été utilisés en tant que kamikazes. En 2018, à la fin des six premiers mois de l’année, ce chiffre s’élevait à 43.

« Lorsque je l’ai vue, je me suis mise à pleurer... Je ne pensais pas que ce jour arriverait. »

Retour à la vie

Fati, à l’instar de plus de 200 enfants, a été placée sous détention administrative afin d’être lavée de toute appartenance au groupe armé avant d’être enfin libérée. Ces enfants ont ensuite été envoyés dans un centre de transit soutenu par l’UNICEF en août 2018, où ils ont reçu un soutien médical et psychosocial, repris leur apprentissage et réappris les compétences utiles à la vie de tous les jours.

L’UNICEF a aussi réussi à localiser la famille de Fati. Près de trois ans après son enlèvement, Fati a pu retrouver sa mère dans le centre de transit.

« Lorsque je l’ai vue, je me suis mise à pleurer », explique Fati. « Je ne pensais pas la revoir un jour. Ma mère aussi pleurait. On n’arrivait pas à parler – on a pleuré pendant longtemps. »

Fati est pleine d’espoir et d’optimisme à l’idée de retourner dans sa communauté. « Une fois à la maison, la première chose que je veux, c’est manger la soupe au piment de ma mère et m’inscrire à l’école », dit-elle en souriant. Si Fati restera marquée à jamais par son enlèvement, elle n’a pas laissé ses geôliers la priver de ses rêves, notamment celui de devenir enseignante un jour.

 


En plus de retrouver les familles, l’UNICEF, avec l’appui de l’Union européenne et des gouvernements allemand, suédois, français, norvégien et suisse, soutient la réintégration des survivants en les aidant à retourner dans leur communauté et en leur fournissant un soutien psychosocial, une éducation ainsi qu’une formation à orientation professionnelle et des stages informels afin de les aider à subvenir à leurs besoins.

 *le prénom de la jeune fille a été changé afin de protéger son identité.