Histoires vécues

Histoires vécues

 

Quand un bulletin de notes sauve un enfant du mariage

© UNICEF/Burkina Faso/2017/Tarpilga
Nafi, 15 ans, 5è des filles de Sambo. Elle habite le village de Bangataga, un village situé dans la province du Séno, région du Sahel. Grace à l'aide et à la complicité de ses copines, elle put continuer ses études au collège de Gorgadji

Par Claude Tarpilga

Bangataga, un village situé aux confins du Sahel dans la province du Séno. A l’entrée du village se tient une grande concession. Sambo un père de famille de 61 ans y habite avec ses 2 épouses et 10 enfants dont 6 filles et 4 garçons.

Nafi, la 5ème des filles a 15 ans. Physiquement élancée, elle fait plus grande que son âge. Elle  fréquente la classe de 5ème au collège de Gorgadji situé à 12 km du village de Bangataga. Pour la rapprocher du collège, Nafi fut recueillie chez un tuteur à Gorgadji. Celui-ci héberge déjà deux filles, Fatou et Sata qui viennent toutes du même village qu’elle. Toutes les trois vont ensemble au collège. Elles ne rentrent au village que le samedi pour voir leurs parents et retournent  à Gorgadji le dimanche soir pour la reprise des classes le lendemain.

Nafi et Fatou sont dans la même classe. Sata, elle, vient de commencer la classe de 6ème. A la fin de l’année scolaire en 2016, Nafi et Fatou reçoivent leurs bulletins de notes. Elles passent toutes les deux en classe supérieure. Alors que Fatou était impatiente d’annoncer la bonne nouvelle à ses parents, Nafi, elle, était triste. Cette attitude suscita la curiosité chez Fatou qui cherchait à savoir ce que cachait sa copine. Nafi, agacée finit par lui confier qu’elle ne continuera pas l’école car son père lui aurait dit qu’il n’a pas les moyens pour payer sa scolarité pour l’année qui  suivait.

En réalité, le manque de moyens évoqué par le père de Nafi était un prétexte car Nafi savait bien que son papa nourrissait le projet de la donner en mariage, ce qu’elle confia à ses deux copines.

Le père de Nafi ne sait lire ni écrire. Pour faire échec au mariage précocement planifié par ce dernier, les filles, sous l’instigation de Fatou, décident d’utiliser le bulletin de notes de Nafi comme une lettre de convocation pour le confondre.

Avant de mettre leur plan à exécution, les filles décidèrent de rencontrer la mère de Nafi pour l’informer de leur projet. Elles lui expliquèrent qu’elles voulaient simplement faire peur au père de sa fille en simulant une convocation de la direction du collège à laquelle il devait répondre pour justifier son intention d’interrompre la scolarité de sa fille. La maman de Nafi qui, dans le secret, était opposée au mariage de sa fille marqua son accord pour le plan des filles. « Puisque papa prétexte le manque de moyens pour me maintenir à l’école, nous l’obligerons à prélever sur ses économies réalisées sur la vente du sésame pour payer la ma scolarité » dit Nafi qui tient à tout prix à continuer sa scolarité.

Fatou, Sata et Nafi allèrent un matin trouver Sambo, le père de Nafi et lui remirent le bulletin de notes de sa fille en lui signifiant que c’est une lettre de convocation que lui adresse la direction du collège pour qu’il vienne s’expliquer sur les raisons qui empêcheraient sa filles de poursuivre ses études l’année suivante. A ces propos, le père de Nafi piqua une peur. Il avait l’air déboussolé. Quelque temps après, il se ressaisit et calmement, il répondit : « Si c’en est ainsi, j’irai répondre demain matin ».

Sambo, est un homme craint et respecté dans le village. Il a toujours donné l’image d’être une personne bien à l’abri du besoin et tenait beaucoup aux honneurs. Il n’aurait sans doute pas apprécié que le directeur du collège vienne chez lui pour le questionner à propos de sa capacité à assurer la continuité de la scolarité de sa fille, ce qui allait écorcher son image. Il réfléchit un moment et se ravisa. Pour garder l’honneur sauf, il dit aux filles d’aller faire part à la direction du collège de son intention de régler la question de la scolarité de Nafi dans les jours qui suivent afin qu’elle puisse continuer ses études à la rentrée prochaine.

Sata et Fatou ont pu, grâce à leur complicité ajourner le mariage de leur copine Nafi et toutes les trois se rejouissent de continuer ensemble leurs études au collège de Gorgadji

Le plan des filles venait de réussir. Fatou et Sata  étaient toutes contentes de voir que leur inséparable copine Nafi allait de nouveau continuer l’école et être des leurs. La maman de Nafi ne cachait pas sa joie à l’idée de voir sa fille renouer avec l’école. A la question de savoir pourquoi les filles ont agi ainsi, Fatou répond : « Si nous laissions le projet du père de Safiatou se réaliser, nos parents pourraient être tentés de faire pareil car nous sommes exposées. Les parents ont toujours prétexté le manque de moyens pour soustraire les filles de l’école et les donner en mariage.  Nous avons déjà enregistré deux cas de défections en classe de 5è au collège. Et puis, Nafi allait tellement nous manqué car on aime bien sa compagnie ».

Le père se Nafi semble réservé et parle très peu. A  la question de savoir ce qu’il pensait du mariage des enfants, il argue que c’est pour éviter les grossesses non désirées qui entachent l’honneur des parents que les enfants sont donnés très tôt en mariage. Mais il reconnait cependant que le mariage des enfants comporte des conséquences très néfastes sur les filles, citant quelques exemples relatés au travers de la sensibilisation menée par l’ONG Mwangaza Action. « Si j’ai les moyens, je n’hésiterai pas à accompagner mes filles dans leur désir de continuer l’école au lieu de les obliger à se marier. C’est le manque de moyen qui fait parfois que nos filles sont obligées d’interrompre l’école » explique-t-il, comme s’il cherchait à se disculper.

Madame Kaboré Mariam travaille pour l’ONG Mwangaza Action qui met en œuvre le projet Sukaku (qui signifie Enfance) initié depuis 2016 dans la région du Sahel. Ayant eu vent de la situation de Nafi, elle est constamment en alerte et suit la situation de près. « Avec la sensibilisation, nous arriverons certainement à convaincre définitivement le père de Safiatou de renoncer à marier sa fille, lui qui prétexte le manque de moyens », confie Madame Kaboré.

En 2016, plus de 10 cas de mariage d’enfants ont été signalés dans la commune de Gorgadji. L’ONG qui couvre déjà 9 villages dans cette commune ont, par le biais de la sensibilisation,  enregistré des déclarations publiques d’abandon du mariage des enfants. Ainsi les 10 cas qui avaient été notifiés n’ont pas connu d’aboutissement, les parents ayant renoncé à marier leurs enfants.

L’ONG Mwangaza Action travaille en partenariat avec l’UNICEF depuis 2014 dans la région du Sahel. Grâce à l’appui financier de l’UNICEF, 242 villages au total ont déclaré publiquement l’abandon du mariage des enfants. Pour l’année 2017, 300 villages procèderont à des déclarations publiques d’abandon du mariage des enfants ; ce qui permettrait à l’ONG de couvrir plus de la moitié des villages de la région du Sahel.

 

 
Recherche:

 Envoyez cet article

unite for children