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Fatema et ses 150 fillettes

Au Maroc, quelque 30 000 enfants travaillent dans l’artisanat. Plus du tiers vivent à Fès, où six travailleurs sociaux tentent de les remettre à leur place, c’est-à-dire à l’école. Fatema a relevé le défi. Pour les petites filles qu’elle arrache aux ateliers de tapis, elle est une seconde maman.

Sanaa voudrait se guérir d’une enfance brutale. « Quand je serai grande, je serai docteur, dit-elle. Comme ça, je ramènerai beaucoup d’argent à maman. » A 10 ans, elle exprime à la fois l’espoir qu’elle place dans son éducation et la culpabilité qu’elle ressent depuis qu’elle ne rapporte plus rien à sa famille.

Sanaa fait partie des 150 petites filles que Fatema réussi à « sortir du tapis ». Cette travailleuse sociale de 48 ans cache des trésors de générosité et de savoir-faire. « J’ai travaillé 24 ans à la maison de jeunes du quartier, confie-t-elle. Puis la wilaya m’a proposée de rejoindre un projet de lutte contre le travail des enfants. »

Le « Projet pour la prévention et l’élimination du travail des enfants dans le secteur de l’artisanat à Fès » a été lancé en 2000 par la délégation régionale du ministère de l’Artisanat, avec le soutien de la wilaya et de l’UNICEF. Il est appuyé par des partenaires locaux etpar le BIT-IPEC depuis 2002. Basé sur le dialogue, il  repose beaucoup sur les épaules des travailleurs sociaux. « Nous avons été formés sur les droits de l’enfant, la pédagogie, la communication et la loi marocaine », raconte Fatema. Le nouveau code du travail (2004) a relevé l’âge d’accès au travail de 12 à 15 ans et des sanctions pénales ont été prévues contre l’exploitation des enfants. Toutefois, ces dispositions ne s’appliquent pas aux petites entreprises traditionnelles.

Quatre jours par semaine, Fatema sillonne le quartier de Ben Dabbab, un faubourg nord de Fès, pour dissuader les artisans et les familles de faire travailler les petites filles. Leur place est à l’ecole, martèle-t-elle, leur seule chance de devenir un jour la fierté et… la ressource financière  principale de leur famille. « Les parents sont trop démunis pour payer l’addition scolaire, précise Fatema. Ils acceptent de mettre les petites à l’école parce les uniformes et les fournitures leur sont offerts. »

Quant aux artisans, certains réalisent que le secteur doit se moderniser. Fatema les informe que les enfants ont des droits, qu’ils ne peuvent pas continuer à les exploiter et que les jeunes éduqués sont plus productifs. La peur joue aussi. Les accidents, fréquents dans l’artisanat, ont été médiatisés et les filles commencent à revendiquer.

Fatema n’aime guère parler. Elle préfère montrer. Cap sur l’école Ain Haroun, où 22 apprenties du tapis ont été intégrées. Cette école  est très « coopérative », dit-elle. « D’autres, au contraire, multiplient les chicaneries administratives. Je dois sans cesse revenir à la charge pour qu’ils acceptent les filles. » La tâche n’est pas simple, explique un instituteur de première année. Les fillettes viennent de familles nombreuses, pauvres, souvent monoparentales et récemment urbanisées. « Quand elles arrivent, elles ne respectent pas les horaires. Elles chahutent, ne savent rien. Je fais des groupes de niveau pour les aider à rattraper leur retard.  Elles finissent par s’adapter rapidement, au bout de quelques mois. »

Sanaa a redoublé sa première année mais aujourd’hui, elle a de bons résultats. Elle avait six ans quand elle est entrée à l’école. Avant, elle passait ses journées à faire des noeuds pendant dix heures d’affilée dans un atelier sombre et étouffant.
Par rapport à ses anciennes camarades, Sanaa a eu de la chance. Sa maâlma (patronne) ne l’insultait pas, ne la battait pas, et elle n’est pas restée assez longtemps dans le métier pour s’abîmer les yeux ou se déformer les doigts. Dans le quartier où elle habite, Sanaaest une miraculée. « Ici, il y a beaucoup de délinquance et peu d’enfants scolarisés" », explique Fatema. Sanaa vit dans une pièce unique, avec sa famille. C’est la cadette d’une fratrie de neuf. Deux de ses frères, 13 et 15 ans, cousent des matelas, à même le sol. Ce sont eux qui la font vivre.

« Nous habitons Fès depuis six ans, explique la mère. Quand nous vivions à la campagne, les enfants allaient à l’école. Puis, mon mari est mort. Il y a eu la sécheresse. Mes fils ont voulu venir en ville pour travailler. » Sanaa a été placée dans le tapis. Elle rapportait 50 dirhams par mois. « Dieu a sauvé la petite, conclut sa mère. Maintenant, c’est la fille de Fatema. »

Fatema pénètre dans un atelier aménagé dans un sous-sol. Le local a été réhabilité, précise-t-elle. On a refait l’aération et l’éclairage. Une vingtaine de femmes sont là, derrière les métiers à tisser. « Avant 2002, une cinquantaine de fillettes travaillaient ici, mais maintenant, il n’y a plus que des maalma comme moi, explique Naïma, 24 ans, dont 18 à travailler. Quand des mères nous amènent leurs filles, on appelle Fatema. Tous les enfants ont le droit d’aller à l’école. »

Ce n’est pas l’avis de Saïda, une autre maalma. Pour elle, apprendre un métier est bien plus utile. Elle soutient que les fillettes « ne sauront rien faire » en sortant du primaire, qu’elles n’auront « de toute façon » pas accès au secondaire et refuseront de travailler dans le tapis. « A 15 ans, elles trouvent ça trop dur, dit-elle. Moi, je préfère les petites filles ».

Pas étonnant quand on sait que son revenu a fondu. « Avant, je gagnais 70 DH par jour. Maintenant, j’arrive à peine à 20 DH », dit-elle.
Saïda ne le cache pas : Fatema est une gêneuse, pour elle comme pour les patrons d’ateliers clandestins qui continuent à recruter des fillettes. Et qui refusent d’ouvrir quand elle frappe à leur porte.

 

 

 

 

Faits et chiffres

Selon les estimations, Fès emploierait plus du tiers de la population de 6 à 15 ans qui travaille dans l’artisanat au Maroc, soit 10 000 à 15 000 enfants. La plupart sont localisés dans la médina et les quartiers périphériques pauvres, notamment au nord de la ville : Aïn Haroune, Ben Slimane, Dher Lakhmiss, Ben Dabbab, Ben Souda, Belkhayate, etc. Les secteurs les plus demandeurs d’enfants sont la fabrication de tapis et de chaussures, la dinanderie, la poterie, le zellige, la bijouterie, la tôlerie et la mécanique.


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