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Travailler nuit gravement à l'éducation

À Fès, des milliers d'enfants subviennent aux besoins de leur famille au péril de leur scolarité et de leur santé.

Soukaina, huit ans, est timide mais fière de sa robe blanche, la seule qu'elle ait. Elle avait sept ans lorsqu'elle a commencé à faire des tapis. Elle travaillait alors six jours sur sept et gagnait 100 dirhams (environ 10 euros ou dollars) par mois. Originaire du sud du Maroc, sa famille s'est installée à Bourniat, un quartier populaire à la périphérie de Fès. Soukaina, sa mère et ses quatre frères et sœurs habitent désormais un logement d'une seule pièce. Son père, resté à la campagne, apporte à sa famille un sac de nourriture de temps à autre.

Mais Soukaina ne travaille plus. Elle va à l'école, qu'elle dit beaucoup aimer. Pourquoi? Parce que personne ne lui donne plus de coups de bâton lorsqu'elle ne s'applique pas ou qu'elle est en retard, répond-elle. Soukaina aime tellement l'école, en fait, qu'elle voudrait y rester toute sa vie. «Quand je serai grande, dit-elle, je voudrais être professeur.»
Son établissement n'est pourtant pas le plus beau de Fès. Il se trouve à quelques mètres d'une décharge. Ses institutrices ont raison de faire remarquer qu'il est un peu délabré. Mais ses murs sont colorés, la cour bien entretenue et, à la récréation, les enfants jouent à cache-cache derrière de grands eucalyptus qui font oublier les défauts. C'est tellement mieux que l'atelier où trimait Soukaina, l'une des quelque 200 fillettes qui ont cessé de travailler dans la confection de tapis grâce à une initiative soutenue par l'UNICEF.

 Fès, tous les enfants n'ont pas la même chance. Mouassi, quatorze ans, est très petit pour son âge, et on n'a pas de mal à l'imaginer dans une classe de niveau primaire, d'autant plus que sur son pull, il y a un ourson. Pourtant, Mouassi travaille depuis cinq ans comme apprenti dans une coopérative de zellige, la terre cuite marocaine qui contribue à assurer la réputation de Fès comme un haut lieu de l'artisanat. À l'instar d'une quinzaine d'autres enfants âgés de douze à seize ans, Mouassi reste accroupi du matin au soir, six jours sur sept. S'il travaille bien (c'est-à-dire beaucoup) il touchera 200 dirhams, soit 20 dollars ou euros, à la fin du mois. «Pour nourrir ma famille», précise-t-il. À l'instar de ses deux frères, un peu plus âgés que lui, Mouassi subvient aux besoins de ses deux sœurs et de ses parents, qui ne travaillent pas.

 Le code du travail interdit le travail des enfants de moins de quinze ans, et la coopérative de «zelligeurs» prétend qu'elle ne recrute pas les enfants en tant que travailleurs mais en tant qu'apprentis. Les « maîtres » – qui encadrent chacun une équipe d’enfants – affirment qu'il leur a fallu, à eux aussi, de longues années avant d'atteindre un bon niveau. Ils ont eux-mêmes été initiés, dans leur jeune âge, à cet art qui consiste à tailler des pièces aux formes délicates dans des carreaux en terre cuite. Pour Mohamed Lahhob, le secrétaire général de la coopérative, qui a commencé à travailler à douze ans, c'est la seule façon d'apprendre le métier. À ses yeux, le jeu en vaut la chandelle puisqu'il doit permettre aux apprentis de bien gagner leur vie.
Les adversaires du travail des enfants affirment que cette histoire de formation est de la poudre aux yeux. Dans les faits, seule une poignée d'apprentis deviendront membres de la coopérative, selon Ilham Laghrissi, une éducatrice de la Ligue marocaine pour la protection de l'enfance, une ONG partenaire de l'UNICEF. Elle rend souvent visite aux petits «zelligeurs». «Ils sont exploités par leur famille, s'insurge-t-elle. Ils passent dix ans à faire la même chose!». Les familles objectent que les enfants apprennent un métier.

 Leurs conditions de travail sont pénibles, surtout par temps froid, lorsque les petits restent assis sur le sol d'un atelier qui a toutes les allures d'un hangar. Comme c'est souvent le cas lorsque des enfants sont confiés à des adultes, les risques de maltraitance sont réels. Chaque année, quelques garçons s'enfuient plutôt que de continuer à travailler dans des conditions aussi dures, explique Ilham Laghrissi. Elle est déjà tombée, par hasard, sur un adolescent de quatorze ans qui avait «fugué». «Je l'ai trouvé dans la médina, dit-elle. Il était dans un sale état. Il dormait dans la rue. Mais il ne voulait pas rentrer chez lui. Il sait que s'il retourne dans sa famille, il sera renvoyé au travail.»

La plupart n'ont jamais mis les pieds à l'école, et les cours qui sont dispensés sur leur lieu de travail, deux fois par semaine, sont trop irréguliers et insuffisants pour apprendre à lire et à écrire. Pourtant, ces gamins-là, comme tous les autres, font des projets d'avenir. Ils rêvent de devenir médecin ou ingénieur. En réalité, ils ne pourront même pas apprendre un métier puisqu'il faut avoir terminé le collège pour avoir accès à la formation professionnelle.

L'école, Mouassi envie les copains qui ont la chance d'y aller. Le soir, lorsqu'il les retrouve, ils lui parlent souvent de ce qu'ils ont fait en classe. Mouassi les écoute avec beaucoup de curiosité, mais il dit se sentir de plus en plus isolé en leur compagnie. Il sent bien que l'écart se creuse entre eux et lui, qui travaille dans un atelier où l'humour grivois est la norme. Il s'accroche à l'espoir – ses grands yeux noirs le disent encore plus fort que ses paroles – d'aller en classe un jour. «Ma place est à l'école», dit-il.

Le travail met en péril la scolarisation de milliers d'autres enfants qui travaillent dans les métiers de l'artisanat, y compris la dinanderie, où on trouve parfois des petits âgés de six ans. L'Association des dinandiers, qui revendique plus de 500 adhérents, fournit du travail à des dizaines de milliers de personnes, y compris des milliers de personnes de moins de quinze ans. Depuis que le code du travail adopté en 2003 a circonscrit le travail des enfants, leur nombre a beaucoup baissé, selon Mohamed Moufid, petit entrepreneur et conseiller de l'Association. Toutefois, un dinandier sur quatre aurait moins de quinze ans. L'Association propose, dans ses locaux, quelques heures de cours aux enfants, mais seule une poignée d'entre eux sont autorisés à en profiter.
 
Comme tant d'autres, Mohamed Moufid a lui-même commencé à travailler à l'âge de douze ans. Aujourd'hui, son atelier fournit du travail à une trentaine de personnes. Sensibilisé à la question par la Ligue marocaine pour la protection de l'enfance, il a signé un engagement avec Son Altesse Royale la Princesse lalla Meryem, Présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant, pour ne plus embaucher d'enfants. Il entend tenir sa promesse. Mais il sait que d'autres artisans, moins choyés que lui, peut-être moins scrupuleux, recrutent encore des tout-petits. «Je ne ferais jamais travailler des enfants de six ans», dit-il, mais il hésite à condamner ceux qui le font.
Mohamed Moufid aime son métier. Il a incité ses trois fils à se joindre à lui. Mais pas question de sacrifier leurs études! Ce n'est pas sans fierté qu'il ajoute qu'un de ses fils travaille désormais avec lui : l'aîné, celui qui a déjà obtenu son baccalauréat…

 

 

 

 

 

Faits et chiffres

Plus de 70% des enfants travailleurs au Maroc n’ont jamais franchi les portes d’un établissement scolaire et ceux qui ont eu cette chance vont rarement au-delà de la troisième année de primaire. Au total, seulement 14% des garçons et 8% des filles qui travaillent continuent à fréquenter l’école.


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