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Dar al Oumouma : la naissance du changement

Tamakost, un douar enclavé du Haut Atlas. Ici, toutes les femmes accouchent à domicile. Pas Fatema. Elle ne sait ni lire ni écrire. Mais elle a compris que la Dar Al Oumouma de la région est faite pour les femmes comme elle. Et tente d’en convaincre ses voisines.

On dirait un petit tas de chiffons. Enfoui sous des linges qui le protègent des mouches, le petit Ayoub dort paisiblement à même le sol. Il est venu au monde il y a dix jours.

Ce matin-là, Fatema, 20 ans, avait été prise par les douleurs. Elle était seule chez elle à Tamakost, un douar isolé de la commune d’Iguerferouane, où moins d’une femme sur dix accouche en milieu surveillé.
Son mari travaillait à Ouarzazate et sa belle-mère était aux champs. La jeune femme avait appelé la kabla. Elle avait peur.

Examen fait, l’accoucheuse traditionnelle avait conclu que Fatema devait aller « à l’hôpital ». Malgré la grossesse, son hymen était toujours là et la kabla craignait des complications. « J’ai attendu ma belle-mère et nous sommes parties à pied », se souvient Fatema. Elle n’avait pas réussi à monter sur un mulet, le seul moyen de transport disponible au douar.

Les deux femmes ont mis deux heures pour parcourir les quatre kilomètres de piste qui séparent Tamakost de la maison d’accouchement la plus proche, à Iguerferouane.

« Lorsque nous sommes arrivées, c’était fermé. Il n’y avait personne. » Fatema se souvenait que son mari lui avait parlé d’un « nouvel hôpital » à Ourika, où les soins et la nourriture étaient gratuits. Les deux femmes ont trouvé un taxi, qui leur a fait payer le prix fort (200 dirhams) pour faire les 23 kilomètres de route.

« Je me rappelle bien de Fatema, raconte le médecin chef du centre de santé d’Ourika. Il fallait pratiquer une incision dans son hymen, qui était à peine troué. » Il explique que certaines femmes se contractent au cours des rapports sexuels avec un mari qu’elles n’ont pas choisi, pour limiter la pénétration.

« Les cas de vaginisme de ce genre sont fréquents mais on n’a pas de statistiques, poursuit-il. Au Maroc, tout ce qui est lié au sexe est tabou. » Finalement, Fatema a donné le jour à un beau petit garçon de trois kilos. « Son accouchement a été sa nuit de noces », plaisante le médecin.

Quelques heures après, la jeune femme a été transférée à la Dar Al Oumouma (DAO) qui jouxte le centre de santé. Elle y a séjourné deux jours, le temps d’écarter toute complication du post-partum. « Là-bas, dit-elle, le personnel est gentil et il y a tout : de bons lits avec des couvertures, de la nourriture et même une place pour une accompagnatrice. J’aurais voulu y rester pour toujours. »

Ouverte depuis janvier 2006 dans le cadre de la coopération entre l’UNICEF et le Maroc, la DAO d’Ourika est une « maison d’attente » comme il en existe dans d’autres pays où les femmes rurales enclavées n’ont pas accès aux services d’obstétrique. Les femmes y sont mises en observation avant et après la naissance.

Dans l’idéal, celles qui vivent loin de tout doivent s’y rendre quatre ou cinq jours avant l’accouchement et en repartir deux jours après. Au moment de l’accouchement, les animatrices de la DAO les emmènent au centre de santé voisin, qui dispose du personnel et du matériel nécessaires 24 heures sur 24. En cas de complications, elles sont évacuées en ambulance vers l’hôpital le plus proche.

Lorsqu’elle est rentrée à Tamakost, Fatema a raconté son expérience aux autres femmes du douar. La plupart se sont laissé convaincre que désormais, il vaudrait mieux aller à la DAO plutôt que d’accoucher à domicile. Mais certaines sont incrédules.

« Fatema est bien tombée ce jour-là, objecte l’une d’elles. Mais tout le monde sait que dans les hôpitaux, on est maltraité et que ça coûte cher. » D’autres remarquent que leur mari ne voudra jamais payer le transport. « Ils disent que si leur femme meurt, ils en prendront une autre, glisse la belle-mère de Fatema. Les hommes préfèrent dépenser au café ou dans les cigarettes. »

Pour venir à bout de ces réticences, l’association qui gère la DAO d’Ourika organise des campagnes de sensibilisation dans les douars des sept communes de la province d’Al Haouz impliquées dans la gestion du projet. Elle propose aussi aux familles d’adhérer à une mutuelle communautaire. En échange de 150 dirhams par an, elles ont accès gratuitement aux médicaments et à une ambulance en cas d’urgence.

La DAO n’est pas seulement un lieu d’accueil. C’est une école des jeunes mamans. A Ourika, Saïda et Naïma leur expliquent comment s’occuper de leur nourrisson et les mettent en garde contre les pratiques traditionnelles dangereuses. Supports visuels et vidéo à l’appui, elles discutent contraception et développement du jeune enfant.

En visite chez Fatema deux semaines après son séjour à la DAO, Saïda est émue de voir que la jeune femme a suivi tous ses conseils. Y compris pour le choix du nom. « J’avais suggéré Ayoub en rigolant car c’est le prénom de mon petit frère, dit-elle. Et voilà, c’est comme ça qu’elle a appelé son fils. »

Saïda constate aussi que Fatema a bien soigné l’ombilic du bébé et qu’elle le nourrit au sein sans donner de complément. Pas trace de khôl sur le nombril ou les yeux du petit, qui n’ingurgite ni tisanes ni bouillie d’orge à l’huile d’olive, comme le voudrait la coutume. Et dans quelques jours, la jeune maman ira faire vacciner Ayoub.

Avant de se marier à l’âge de 17 ans, Fatema vivait à Talatest, un autre douar isolé. Elle n’est jamais allée à l’école mais ne veut pas de la vie de ses aînées. Sa mère a eu dix enfants dont trois ont survécu et sa belle-mère en a perdu 5 sur 12. « Je désire trois enfants, pas plus, dit-elle. Ici, certaines femmes pensent que la pilule est un poison mais moi, je compte bien la prendre. »

Ce qui est sûr, c’est qu’elle retournera à la DAO pour son deuxième enfant. Une vieille tante intervient : « comment peux-tu te laisser examiner par un homme ? C’est honteux », dit-elle. Fatema lui répond calmement que les médecins sont là pour ça.

 

 

 

 

Faits et chiffres

En 2005, quelque 1 500 Marocaines sont mortes pendant la grossesse, l’accouchement ou le post-partum. La plupart vivaient dans les campagnes et les montagnes du royaume, où le taux de mortalité maternelle atteint 267 pour 100 000 (contre 187 pour 100 000 en ville) et la mortalité néonatale 33 ‰. En dehors de la Mauritanie, ces chiffres sont les plus élevés d’Afrique du Nord.


Dar al Oumouma

Programme de Coopération Maroc-UNICEF 2002-2006. Projet sur l’amélioration de l’accès aux soins obstétricaux en milieu rural
Dar al Oumouma. Pour en savoir plus cliquez sur le lien WORD


 


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