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L'éducation: le meilleur investissementEn publiant les résultats de ses recherches, qui démontrent les effets producteurs de l'enseignement primaire, la Banque mondiale a vu augmenter l'influence de son plaidoyer en faveur d'investissements financiers dans l'éducation. Dans toutes les régions du monde en développement, les taux de rendements privés - c'est-à-dire le rapport entre les gains des individus employés dans le secteur formel et les sommes investies dans leur éducation - apparaissent plus élevés pour l'enseignement primaire que pour l'enseignement secondaire ou supérieur 14. Il a été abondamment prouvé, parexemple, que l'éducation de base améliore le rendement des petits agriculteurs: selon une étude menée dans 13 pays à faible revenu, les agriculteurs ayant fait quatre années d'études enregistraient une augmentation de 8% dans la production de leurs terres 15. Une autre étude menée en Bolivie, en Côte d'Ivoire, au Ghana et en Malaisie a montré une corrélation entre l'importance des entreprises et le niveau d'instruction de leurs chefs 16.
Une chose plus importante encore s'est produite ces dernières années: la reconnaissance de la valeur énorme de l'éducation des filles. Dans un discours prononcé en 1992, au Pakistan, devant la Société des économistes du développement, Lawrence H. Summers, alors Vice-Président et économiste principal de la Banque mondiale a affirmé qu'«investir dans l'éducation des filles pourrait bien être l'investissement le plus fructueux pour le monde en développement... 17 Avec la déformation de l'économiste, j'ai essayé de me concentrer sur les bénéfices concrets de l'éducation des filles, et de les mettre explicitement en balance avec d'autres investissements proposés. Les dépenses qu'implique l'élargissement de l'éducation des filles ne se bornent pas à satisfaire au test apparemment simple d'être socialement plus productives que les dépenses militaires. Elles se révèlent beaucoup plus productives que d'autres dépenses dans le secteur social et que les très forts investissements de capitaux pour l'aménagement prévus au cours des dix années qui viennent 18.»
Comme ce rapport l'a constamment souligné, l'éducation des filles a un impact vital sur l'ensemble du développement humain. Non seulement elle fait diminuer la mortalité des moins de cinq ans, en même temps qu'elle améliore la nutrition et la santé des enfants en général, mais elle réduit aussi la croissance démographique, car les femmes qui ont fait des études se marient habituellement plus tard et ont moins d'enfants. En satisfaisant le droit d'une jeune fille à l'éducation, on lui confère un pouvoir, on lui donne un éventail de choix plus vaste, on lui permet d'exercer plus de contrôle sur sa propre vie et on lui ouvre plus de potentialités pour exercer pleinement ses droits démocratiques. Il est inévitable, les études le confirment, que l'éducation de la femme ait un effet positif sur la société; les enfants d'une femme instruite auront plus de chances d'apprendre à lire et à écrire et de fréquenter l'école, et il est plus probable que les communautés possèdent des services sanitaires et éducatifs efficaces s'il y a des hommes et des femmes instruits pour en assurer le fonctionnement 19. Aujourd'hui, à peu près tout le monde reconnaît la valeur fondamentale de l'investissement dans l'éducation de base, et en particulier dans l'éducation des filles. Pourquoi alors la communauté internationale ne s'est-elle pas lancée en toute hâte vers un projet aussi précieux - vers une voie qui semble plus prometteuse que toute autre pour parvenir à l'objectif du «développement humain» dans le monde entier? La réponse est toujours la même: l'absence de volonté politique. Quand la communauté internationale décide qu'une idée ou qu'un projet est à mettre en oeuvre d'urgence, elle peut remuer des montagnes. On pourrait citer à cet égard l'exemple de la crise économique qui a frappé des «tigres» d'Asie orientale et centrale. L'effondrement financier qu'ont connu d'abord la Thaïlande, puis la République de Corée et enfin l'Indonésie (figurant parmi les «tigres» financiers de l'Asie) a donné un tel choc au système financier international que les pays de l'OCDE, sous la conduite du Groupe des Sept 20, ont réagi avec une grande célérité. Ils ont mobilisé en quelques mois, pour doper les économies asiatiques en déroute, plus de 100 milliards de dollars confiés aux soins du Fonds monétaire international (FMI) pour la mise en place de vastes programmes d'ajustement structurel semblables à ceux qui ont été appliqués ces 15 dernières années dans les pays les plus pauvres de la planète. Reconnaissant que la crise était si grave qu'elle ne permettait pas d'observer les procédures administratives normales, les pays donateurs ont assoupli les règles du FMI en faveur des économies asiatiques.
Cette attitude contraste avec celle, beaucoup moins souple, adoptée par les grandes nations industrielles, le FMI et la Banque mondiale, à l'égard des pays les plus pauvres et les plus endettés du monde - ce qui n'est pas passé inaperçu. Une ombre lourde a pesé sur les événements d'Abidjan (Côte d'Ivoire), lorsqu'un nouvel accord d'ajustement structurel a été atteint après neuf mois de pénibles négociations, le gouvernement acceptant des mesures de privatisation en retour des deux milliards de dollars de prêts nouveaux consentis par le FMI. Cet accord faisait suite à près de 20 années de restrictions économiques, ce qui a conduit le Ministre de l'économie et des finances de la Côte d'Ivoire, N'Goran Niamien, à remarquer: «Nous avons observé la rapidité de la réaction devant la crise asiatique, et vu quels crédits importants il a été possible de mobiliser presque instantanément, souvent en infléchissant les règles dans une mesure considérable. Mais quand il s'agit de nous, les négociations peuvent traîner en longueur tandis qu'on épluche les dossiers et qu'on coupe des cheveux en quatre. Comment ne pas juger qu'il y a deux poids et deux mesures? 21» Des responsables du FMI ont indiqué que l'ampleur et la rapidité de leur réaction à la crise asiatique se justifiaient par l'importance des économies de cette région dans le système financier mondial; cela prouve que des ressources existent et peuvent être mobilisées, presque instantanément, lorsque la volonté politique est suffisante. Cela prouve aussi un manque de perspicacité, du fait que l'on estime - à tort - que la survie de l'Afrique a moins d'importance pour le système mondial. L'UNICEF n'a pas été le seul à appeler, comme dans La situation des enfants dans le monde 1988, à un transfert régulier de ressources vers les pays les moins avancés, sur le modèle du plan Marshall, plan grâce auquel les Etats-Unis sont venus au secours d'une Europe ravagée après la Seconde Guerre mondiale. Certes, l'idée a été continuellement rejetée comme impossible et irréaliste, mais les renflouements opérés en Asie orientale et plus récemment en Fédération de Russie ont clairement démontré que ces transferts de ressources sont tout à fait possibles et éminemment réalistes. Le message qui se dégage alors est que des allocations massives prélevées sur les ressources mondiales sont opérées lorsque la stabilité économique et le bien-être des pays industrialisés sont menacés. Mais les appels à des investissements en faveur du développement et des droits de l'homme n'ont malheureusement été considérés jusqu'ici que sur un plan rhétorique et n'ont pas encore réussi à susciter une réponse comparable. |