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Une pincée de sel pour réduire les troubles dus à la carence en iodeLa réduction de la carence en iode, principale cause d'arriération mentale évitable, est à tous égards l'histoire d'un succès mondial. Cette réalisation, qui a commencé à montrer des résultats tangibles au début de 1992, est le fruit d'un effort international concerté pour modifier l'alimentation de manière subtile mais néanmoins importante - une approche qui a probablement touché plus de personnes dans le monde que toute autre initiative antérieure en matière de nutrition.
C'est à partir de la douzième semaine de grossesse environ que la carence alimentaire en iode exerce son effet le plus redoutable sur l'embryon. Elle provoque une insuffisance thyroïdienne, qui à son tour entrave la croissance normale du cerveau et du système nerveux. Le résultat est trop souvent un enfant qui naît avec un handicap permanent. L'utilisation de sel iodé comme moyen sûr, peu coûteux et efficace de combattre les troubles dus à la carence en iode (TDCI) avait fait l'objet de nombreuses études bien avant 1992. Cette pratique a été introduite en Suisse en 1922, aux Etats-Unis en 1924 et dans les pays andins d'Amérique du Sud au cours des années 50 et 60. Parmi les objectifs adoptés lors du Sommet mondial pour les enfants, l'UNICEF a jugé que l'élimination quasi totale des troubles dus à la carence en iode était l'un des objectifs les plus faciles à atteindre. L'iodation universelle du sel - de tout le sel destiné à la consommation humaine et animale - était la stratégie évidente pour progresser dans la bataille contre les troubles dus à la carence en iode. L'action requise, qui demande un effort sans relâche, est un processus appliquant l'approche des «trois A» - appréciation, analyse et action - à l'échelle mondiale. Dans certains pays, on connaissait bien le problème de la carence en iode, mais on avait besoin d'une appréciation rigoureuse de la situation - grâce à des indicateurs tels que la prévalence du goitre et l'iodurie - pour convaincre les responsables politiques et les producteurs de sel de la nécessité d'agir. Il a fallu ensuite analyser ces résultats, en même temps que les mécanismes des réseaux de commercialisation du sel et l'organisation de l'industrie du sel. Il a été nécessaire aussi, par un travail de plaidoyer et en prêtant attention aux détails juridiques, de faire adopter une législation appropriée pour garantir des niveaux corrects d'iodation du sel, et pour protéger les producteurs de sel iodé en éliminant du marché le sel non enrichi. Ajouter de l'iode aux stocks de sel était un autre problème. Les pays y sont parvenus de diverses manières, depuis les adaptations relativement faciles des grands producteurs industriels disposant de ressources abondantes et approvisionnant des pays entiers jusqu'à l'apport d'un soutien aux petits producteurs pour leur permettre d'ioder le sel sans perte de revenu. Le contrôle de la qualité et l'évaluation de l'impact de l'iodation du sel demeurent des défis constants. Grâce au soutien de nombreux secteurs, toutes ces étapes ont été franchies en très peu de temps dans un nombre extraordinaire de pays. L'UNICEF estime que près de 60% du sel de consommation dans le monde est maintenant iodé et, des pays du monde où la carence en iode est un problème avéré, tous sauf sept ont adopté une législation appropriée pour garantir l'iodation universelle. Sur les pays qui avaient des problèmes de carence en 1990, 26 iodent désormais plus de 90% de leur sel de consommation, qu'il soit produit sur place ou importé. Quatorze autres pays iodent entre 75 et 90% de leur approvisionnement. Si 48 pays où sévissait la carence en iode n'avaient toujours pas de programme en 1994, aujourd'hui, 14 d'entre eux iodent plus de la moitié de leur sel (voir fig. 9).
Ces résultats, encore incomplets, améliorent la vie de milliers de personnes. On estime que jusqu'en 1990, environ 40 millions de nouveau-nés chaque année risquaient de souffrir d'un handicap mental dû au manque d'iode dans l'alimentation de leur mère. En 1997, ce chiffre était vraisemblablement revenu aux alentours de 28 millions3 - encore trop élevé certes, il traduit cependant une diminution nette et rapide. Le nombre d'enfants qui naissent chaque année affectés de crétinisme est difficile à estimer, mais en 1990, il était de l'ordre de 120 000. Il est probablement maintenant de la moitié. Il est impossible de mesurer l'incidence des troubles dus à la carence en iode sur les fausses-couches, qui sont rarement bien notifiées dans les statistiques sanitaires, mais l'amélioration est sûrement remarquée par les femmes concernées et leur famille. Dans les zones où l'iode manque particulièrement, la mortalité infantile a longtemps été forte, mais des recherches récentes montrent qu'en élevant au niveau nécessaire l'apport d'iode chez les nourrissons, on pourrait améliorer leur survie beaucoup plus qu'on ne l'avait escompté à l'origine, sans doute grâce à un renforcement de leur système immunitaire. Les acquis dans l'iodation du sel sont largement le fruit de la collaboration d'un groupe de partenaires enthousiastes et compétents. L'OMS, l'UNICEF et l'ICCIDD (International Council for the Control of Iodine Deficiency Disorders: Conseil international de lutte contre les troubles dus à la carence en iode) n'ont pas seulement aidé à faire prendre conscience de l'importance des troubles induits par la carence en iode, mais ils ont également travaillé à établir un consensus scientifique et des informations sur les normes relatives aux niveaux d'iodation du sel, la sécurité d'emploi du sel iodé pendant la grossesse, et les indicateurs de surveillance et d'évaluation. Ils ont également apporté un appui technique et financier à de nombreux stades du processus. Kiwanis International, une organisation mondiale d'entraide, a fourni un soutien financier et continue d'informer ses membres au niveau local sur les troubles dus à la carence en iode (voir encadré 15). Le Gouvernement canadien a joué un rôle majeur à toutes les étapes de ce travail, en soutenant les programmes de l'UNICEF dans de nombreux pays et en appuyant l'Initiative sur les micronutriments basée à Ottawa, qui à son tour a prodigué un soutien technique et un financement aux programmes de terrain, y compris la mise au point de directives de surveillance. En 1995, l'UNICEF a estimé que plus de sept millions de nouveau-nés avaient échappé aux handicaps mentaux dus à la carence en iode, essentiellement grâce à la contribution canadienne. C'est en partie grâce au soutien précoce et sans ambiguïté du Canada à la lutte contre ces troubles que d'autres donateurs et gouvernements dans les pays affectés ont pris part à ce combat. Les quelque 20 millions de dollars investis par le Gouvernement canadien ont mobilisé d'autres investisseurs. On estime que, depuis 1986, l'investissement total des partenaires des secteurs public et privé dans cet effort a dépassé le milliard de dollars4. Pays après pays, le plaidoyer pour une législation sur l'iodation du sel a rassemblé des enseignants, des groupements de consommateurs, des groupes de femmes et des professionnels de la santé. Des millions d'élèves des écoles primaires ont reçu un coffret de test leur permettant de vérifier si le sel utilisé chez eux est iodé - et de prendre une bonne leçon de chimie par la même occasion. En Indonésie, par exemple, le problème formidable de l'iodation dans un pays de presque 14 000 îles, avec une production salinière hautement décentralisée, est en passe d'être résolu par une coalition formée des millions d'élèves et d'enseignants du pays.
L'élimination des troubles dus à la carence en iode en tant que problème de santé publique n'est évidemment pas complète et l'impulsion ne doit pas se relâcher. Mais les résultats déjà obtenus vont au-delà de ces bénéfices tangibles dans la vie des individus. La lutte contre les troubles dus à la carence en iode a fait comprendre aux décideurs et aux communautés l'importance d'une bonne nutrition pour garantir le développement physique et mental des enfants et des populations. Elle a fait accélérer les travaux sur d'autres carences nutritionnelles intéressant la santé publique. Elle a démontré la valeur des partenariats entre les secteurs public et privé à la poursuite d'un objectif bien défini en faveur des enfants. Le succès de la campagne pour l'iodation universelle du sel montre que l'alimentation des enfants, des femmes et des familles dans le monde peut être modifiée d'une manière infinitésimale, mais ô combien bénéfique, en quelques années seulement grâce à une action concertée aux niveaux mondial, national et local. Il est impératif de se fonder sur cette expérience lorsqu'on s'attaquera à d'autres carences nutritionnelles qui peuvent commencer à contrarier le développement d'un enfant avant même sa naissance. |