La porte de la liberté: le voyage d’une fille

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La porte de la hutte s’ouvrit lentement. Si on l’appelait une porte, c’était seulement parce qu’elle obstruait l’entrée, mais elle n’avait pas de charnières et n’était en réalité constituée que de deux morceaux de bois grossièrement cloués l’un à l’autre. Elle était lourde et encombrante pour une petite fille de 10 ans, mais chaque matin, Kiriam la traînait d’un côté et la posait contre le mur.

La lumière du soleil éclaira la seule pièce, jonchée de quelques silhouettes endormies. Elles remuèrent lorsque la chaleur des rayons leur toucha le visage et s’enfoncèrent la tête dans les guenilles qui leur servaient de lits.

 « Kiriam, Kiriam », appela une voix plaintive dans le noir.  

« Oui, Mamie. » Kiriam se précipita pour aider sa grand-mère à se redresser. Elle avait parfois peur de la toucher. Mamie était si frêle qu’on lui voyait les os à travers une peau desséchée qui s’y accrochait. Un jour, pensait Kiriam, elle se ratatinerait simplement dans la nuit, et il ne resterait plus d’elle qu’un tas de poussière lorsque Kiriam ouvrirait la porte le matin.

« Comment te sens-tu ? », lui demanda-t-elle d’un ton angoissé. Sa grand-mère ferma les yeux un instant, puis serra les dents d’un air résolu.

« J’ai un peu faim, mais ça va aller. Il faut qu’on trouve à manger pour tes frères aujourd’hui. »

C’était toujours la première chose qu’elle disait, donner à manger aux garçons. Et si ça voulait dire que Kiriam et elle-même devraient sauter le dîner, eh bien tant pis, il faut ce qu’il faut. 

La recherche de nourriture prenait la plus grande partie de la journée de Kiriam. D’abord, elle allait chercher de l’eau au puits, à trois kilomètres environ, et la ramenait à la maison dans un récipient de plastique posé sur sa tête, puis elle cherchait du bois dans l’espoir d’avoir quelque chose à faire cuire plus tard. Parfois, son cousin JoJo, plus âgé qu’elle, l’accompagnait au village pour mendier des haricots, mais la plupart du temps il restait chez lui avec ses frères Minlaw et Thomas. Aller chercher de l’eau et du bois pour le feu, c’était un travail de fille. 

Avant la mort de sa mère, Kiriam était allée à l’école. Mais sa mère attrapa la maladie, et Kiriam dut rester à la maison pour s’occuper des garçons. Leur père était déjà mort, et Kiriam fit des prières tous les jours pour que la maladie quitte sa mère. Mais elle savait qu’une fois que la maladie était arrivée dans une famille, elle devenait gourmande et ne se contentait pas d’une seule mort. Les parents de JoJo étaient morts en été, et c’est pourquoi lui aussi vivait avec Mamie. 

Kiriam jeta un regard sur les garçons endormis, espérant qu’ils resteraient assoupis encore un peu plus longtemps. Elle éprouvait de l’amour pour ses frères, mais n’aimait pas beaucoup JoJo. Il était souvent méchant avec elle, et ces derniers temps il avait commencé à la regarder d’une drôle de façon qui la mettait mal à l’aise. Elle embrassa sa grand-mère sur la joue et ramassa le récipient en plastique pour l’eau.

« Je reviens tout de suite. Peut-être que quelqu’un me donnera de la nourriture au puits. »

Sa grand-mère approuva de la tête, et Kiriam était prête à partir lorsqu’elle vit une grande ombre se profiler dans l’ouverture de la porte.

« Puis-je parler avec le maître de maison ? », demanda une voix au timbre suave.  

Kiriam plissa les yeux pour voir la silhouette qui se tenait dans l’ouverture. Elle ne voyait pas ses traits, mais son corps était mince et angulaire, et il portait un bâton comme une sorte de prophète des temps anciens. Sa manière de les dévisager en tournant la tête d’un côté à l’autre par brèves saccades lui rappelait un coq. Puis, sans attendre d’y être invité, il franchit le seuil et pénétra dans l’ombre de la hutte. Kiriam eut un mouvement de recul alors qu’il se penchait sur elle.

« Où est ton père, ma petite ? », demanda-t-il de sa voix sucrée.

« Les parents de la petite fille sont morts », répondit Mamie.  « C’est moi, le maître de maison. »

L’expression de l’homme changea. Inutile de demander comment ils étaient morts.

« Elle a aussi la maladie ? » dit-il en désignant Kiriam de son bec d’oiseau.

Mamie secoua la tête. « Non – mais est-ce que ça vous regarde ? », ajouta-t-elle. 

Kiriam eut soudain un pincement au cœur alors que le regard de l’homme se dirigeait de nouveau sur elle.

« Quel âge as-tu ? », demanda-t-il.

« Dix ans », dit Kiriam.

Dans le coin de la hutte, JoJo toussa et se redressa. 

« Qui êtes-vous », demanda-t-il d’une voix ensommeillée.

L’homme fit un pas en arrière. « Ah ! », s’exclama-t-il en frappant le sol de son bâton. « Il y a un homme dans cette maison ! »

JoJo se renfrogna. Il détestait les responsabilités et ne protesta nullement lorsque Mamie répliqua : « Ce n’est qu’un petit garçon. Je vous l’ai dit : c’est moi le maître de maison. » 

Simplement anxieuse au début, Kiriam était maintenant rongée d’angoisse. Ce que Mamie disait n’avait aucune importance. JoJo était l’aîné des garçons, bientôt un homme, et cela voulait dire qu’il pouvait prévaloir sur tous les autres. Elle regrettait de ne pas être elle aussi un homme, car elle pourrait alors demander à cet inconnu de partir. Elle lisait le danger dans ses yeux de fouine. 

« Bien sûr, vieille dame, vous être pleine de sagesse et je ne voulais pas vous manquer de respect », dit-il. « Mais il faut s’en remettre à un homme pour prendre une décision importante. »

« Quelle décision ? », demanda JoJo d’un air dubitatif. Il releva le menton mais, remarqua Kiriam, ne fit aucun effort pour se mettre debout. Il avait perdu ses bonnes manières peu après la mort de sa mère.  

L’homme caressa la pointe de sa barbe brunee et regarda pensivement Mamie et JoJo.

« Combien voulez-vous pour la fille ? », demanda-t-il brusquement.

Kiriam retint son souffle et Mamie eut un grognement de colère. Jojo avait l’air déconcerté.  

« Pourquoi voulez-vous l’acheter ? », demanda-t-il. Elle est trop jeune pour avoir beaucoup d’utilité, et il vous faudra en plus la nourrir. »  

« Elle n’est pas à vendre ! », interrompit Mamie. « Allez-vous-en immédiatement ! »

Le sourcil de l’inconnu se dressa lentement. « Il me semble que c’est à l’homme de la maison que je parlais », dit-il dédaigneusement. « Quand avez-vous mangé de la viande la dernière fois ? »  

Maintenant, JoJo s’était mis debout, et à côté de lui, Minlaw se redressa dans son lit. Seul Thomas continuait à dormir, et on l’entendait à peine respirer. 

L’homme sortit un paquet des plis de sa robe et le tendit devant lui. 

JoJo s’avança avec hésitation et le renifla. L’homme offrit de nouveau le paquet, et JoJo s’en empara prestement.

« C’est de la chèvre ! », dit-il tout excité. Les yeux de Minlaw s’arrondirent, fixés sur le paquet que tenait Jojo. Ses lèvres s’entrouvrirent et sa petite langue rose se faufila dans le trou que venaient de laisser ses dents de lait. Le cœur de Kiriam se mit à sombrer. Jamais, au grand jamais elle ne pourrait se procurer de la viande, et voilà que cet homme leur en donnait, en échange de… de quoi ?     

Comme s’il lisait dans ses pensées, son attention se fixa de nouveau sur elle et sa grand-mère. 

« Elle ne peut pas partir », dit Mamie, mais d’une voix moins assurée. « On a besoin d’elle ici pour s’occuper des garçons. Je ne suis pas capable de porter l’eau et d’aller chercher le bois. ».

L’homme croisa les bras et lui sourit d’un air approbateur, comme si elle venait de résoudre un casse-tête.

« Elle vous enverra de l’argent de son nouveau domicile ! », dit-il. « Je peux aller avec elle lui chercher un travail à la ville, et parce que je suis un homme généreux », il haussa les épaules d’un air modeste, « je ne prendrai que la moitié de ma commission habituelle. Elle pourra vous envoyer le reste pour acheter de la viande et des haricots, et peut-être même pour payer une fille qui vous fera vos travaux ménagers. » 

Après une minute de silence, Mamie hocha lentement la tête.  

« Est-ce qu’on va bien la traiter ? », demanda-t-elle. Kiriam la regarda, profondément choquée.

« Mais, Mamie… », chuchota-t-elle faiblement.

L’homme souleva son bâton et s’en frappa la poitrine. « Vous avez ma parole. Nous sommes d’accord, alors ? » 

JoJo enveloppa soigneusement la viande et la remit à sa grand-mère comme si c’était un bijou précieux. « Vous pouvez la prendre », répondit-il gravement. « Si ce que vous dites est vrai, ce sera mieux pour nous tous. » 

Kiriam ouvrit la bouche pour crier, mais aucun bruit n’en sortit ; elle eut seulement un haut-le-cœur, qui l’envoya chanceler vers la porte en quête d’air frais. Mais l’homme lui barra le chemin avec son bâton et la saisit fermement par l’épaule.

« Il faut que tu fasses ce que le maître de maison te dit de faire », dit-il d’un ton sévère. Puis elle se retrouva poussée dehors et à moitié portée, à moitié traînée vers un camion garé sur le côté de la piste à quelques mètres de la hutte. Les portières de derrière s’ouvrirent et on l’y jeta, la laissant se résigner à son sort qui avait été réglé par un morceau de viande de chèvre. 

 

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Lorsque Kiriam s’éveilla, elle ne savait pas si c’était le jour ou la nuit ou combien de temps elle avait voyagé à l’arrière de ce camion. Ça sentait le renfermé, et la paille sur laquelle elle était couchée était humide et lui donnait des démangeaisons.

« Qui es-tu ? ». On eût dit que la voix était à quelques centimètres de son oreille, et Kiriam esquissa un mouvement sur le côté, se cognant ainsi immédiatement contre quelqu’un d’autre. 

« Hé ! Fais attention ! » protesta la deuxième voix d’un ton indigné.

Kiriam se figea, trop effrayée pour bouger, alors que ses yeux s’habituaient à la lumière glauque. Petit à petit, des formes sortirent du noir et, lentement, devinrent plus distinctes. Elle les contempla avec une incrédulité croissante. Le camion était plein de petites filles. Certaines étaient assises, d’autres couchées ; d’autres encore étaient blotties les unes contre les autres pour se réconforter, malgré la chaleur étouffante et l’air pesant.  

« Où suis-je ? », dit Kiriam à la cantonade.

La fille qui avait parlé la première haussa les épaules. « Je ne sais pas où nous sommes ni où nous allons. Le ramasseur de petites filles est venu à notre village et nous a dit qu’il allait nous emmener dans d’autres maisons où nous aurions de quoi manger et où nous trouverions un mari. Je n’ai pas de famille (la maladie les a emportés), alors les anciens m’ont laissée partir. Et toi, pourquoi tu es ici ? »

« Ma famille m’a envoyée chercher du travail. » De façon étrange, il lui semblait percevoir un certain détachement dans sa propre voix, comme si c’était de quelqu’un d’autre qu’elle parlait. Elle ne rejetait pas la faute sur JoJo, elle n’était même pas en colère : après tout, il fallait bien qu’ils mangent. Il était simplement étrange que quelque chose d’aussi monumental lui arrive de façon si banale, et sans que quiconque lui demande son avis. Elle avait toujours compris que, parce qu’elle était une fille, elle n’avait que peu de valeur. Mais c’était une chose complètement différente que de vivre cette réalité de façon aussi brutale.

Sa compagne n’avait pas l’air surpris. Pour elle aussi, c’était simplement une des choses de la vie.

« Qu’importe », dit-elle pour la consoler. « Avec un peu de chance, on sera mieux dans nos nouvelles maisons. »

Kiriam voulait désespérément en savoir davantage, mais le camion s’arrêta brusquement après une dernière secousse, et tout le monde se retrouva grossièrement empilé sur le sol crasseux. Le moteur s’éteignit et des portes claquèrent. On entendit des pas s’approcher, et soudain la porte arrière du camion s’ouvrit, et le ramasseur de petites filles se tenait devant eux, avec derrière lui deux ou trois autres hommes.     

« Ha! », s’exclama-t-il. « Personne n’est mort, j’espère. » 

« J’ai faim ! », dit une petite fille en pleurant.

« Il me faut de l’eau ! », gémit une autre. A sa voix, se dit Kiriam, elle devait avoir le même âge que Thomas, et elle se demanda quel travail quelqu’un de si jeune pouvait faire. 

Les hommes versèrent de l’eau dans des bols de fer blanc et les plongèrent à l’intérieur du camion sous le regard impassible du ramasseur de petites filles. On vit se tendre des mains impatientes, et une grande quantité d’eau fut renversée. Mais certaines filles ne bougèrent même pas, même si elles avaient l’air affamé et désespéré. Kiriam reconnut ces symptômes et savait qu’elles avaient la maladie.

Soudain, le ramasseur de petites filles donna un coup de bâton sur le côté du camion et tout le monde s’arrêta de parler. 

« Allons-y», dit-il. « Votre nouvelle maison vous attend. »

Un murmure d’excitation s’éleva de l’intérieur humide du camion et il cogna une nouvelle fois avec son bâton. 

« Silence ! Sortez toutes du camion – mais n’essayez pas de vous échapper. Nous sommes dans le désert et ce serait pour vous une mort certaine. »  

Les yeux brûlés par le soleil, Kiriam sortit du camion en titubant. Des lumières blanches lui dansaient devant les yeux, et elle sentit ses jambes vaciller. Elle s’appuya un moment contre la roue du camion et regarda autour d’elle.  

Elle se trouvait dans une sorte de camp. Des véhicules cabossés et des tentes se pressaient au pourtour d’une cour poussiéreuse, et il y avait de la fumée qui s’élevait d’un petit feu. Un feu, ça voulait dire de quoi manger, et Kiriam avala sa salive à cette évocation. Elle ne se rappelait pas la dernière fois où elle avait eu autre chose que des haricots à manger.  

Les autres filles avaient constitué une queue, et un des hommes l’y poussa brutalement. Elles étaient là, debout, à cligner des yeux, éblouies de lumière et titubantes de faim, alors que le ramasseur de petites filles faisait le tour du groupe.

« Voici votre nouvelle maison », annonça-t-il.

Kiriam fronça des sourcils. Où était la ville où il avait promis de l’emmener pour trouver du travail et gagner de l’argent pour l’envoyer à sa grand-mère ? Elle était peut-être tout près – encore qu’à voir l’étendue de l’horizon luisant, même la présence d’un village semblât exclue. Et le camp paraissait désert – quel était le travail qu’on faisait ici ? 

De toute évidence, la fille qui se tenait à côté d’elle avait les mêmes doutes, et elle leva la main pour parler. Le ramasseur de petites filles pointa son bâton dans sa direction, et elle prit timidement la parole.  

« Excusez-moi, Monsieur, maître – où sont les familles qui, comme vous nous l’avez dit, devaient nous attendre ? »

Le ramasseur d’enfants eut un grognement de dérision. « Ici, il n’y a pas de familles. Vous n’en avez pas besoin. Vous vivrez toutes ici ensemble et deviendrez des mères, des sœurs et des femmes les unes pour les autres. » 

Le visage de la fille se décomposa de déception, et cette expression ne paraissait que trop naturelle sur son petit visage triste. « Mais comment est-ce que je vais trouver le mari que vous m’avez promis ? », demanda-t-elle doucement. « Pour qui est-ce que je vais travailler, et qui va s’occuper de moi ? » 

Kiriam vit pour la première fois une lueur d’amusement dans les petits yeux noirs du ramasseur de petites filles, dont le regard croisa ceux des autres hommes. Un d’entre eux se mit à rire. 

« Oh, des maris, vous en trouverez, ici, » dit-il d’un ton moqueur. « En fait, vous avez plus de chance que la plupart des filles, parce que vous aurez un mari différent chaque soir ! Comme ça, vous ne vous ennuierez jamais ! Ha ! Ha ! Ha ! ». Il renversa la tête en arrière et gloussa bruyamment.

Kiriam comprit tout de suite, et un certain nombre d’autres filles se frappèrent les mains contre la bouche d’horreur. Les filles échangèrent des chuchotements effrayés au fur et à mesure qu’elles saisissaient le sens de ces mots, puis il n’y eut plus rien à dire et le silence retomba.    

Le ramasseur de petites filles attendit une seconde de plus, puis cogna son bâton contre le sol, soulevant jusqu’à ses genoux un nuage de sable poussiéreux qui tourbillonna autour de sa robe.

« Allez-y ! », commanda-t-il. « Vous trouverez tout ce qu’il vous faut sous les tentes. » Il pointa son bâton en direction des toiles en lambeaux que l’on avait hissées sur des morceaux de bois et qui n’offraient guère plus qu’une protection contre le soleil.   

Kiriam souleva le rabat de la petite tente qu’elle devait partager avec trois autres filles et pensa que ce devait être une erreur. Il n’y avait rien d’autre à l’intérieur que deux ou trois fines plaques de mousse incrustées de saleté et de sable. Il n’y avait pas de couverture, et le sol de terre battue était nu. Kiriam s’assit sur une des nattes et s’enfonça le visage entre les genoux, vaguement consciente des autres filles qui se bousculaient dans cet espace exigu, mais trop malheureuse pour s’en soucier. A son immense surprise, elle découvrit qu’elle ne pouvait pas pleurer, bien qu’à entendre les sons étouffés qui l’entouraient, les autres ne s’en privaient pas.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? », geignit la fille qui avait espéré qu’on lui fournirait un mari. 

« Je ne sais pas », répondit une autre fille en sanglotant.

« Il faut qu’on se résigne », dit une troisième. « Après tout, on n’est que des filles – Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? » 

Kiriam eut une sensation étrange au creux de l’estomac. Elle sentit monter en elle un sens profond de l’iniquité et de l’injustice de la situation et une volonté de révolte après une vie passée à réprimer ses besoins et ses émotions, qui culminèrent en une profonde colère. Elle avait déjà éprouvé cette sensation une fois auparavant, lorsque sa mère était morte, et elle avait vite appris à la contenir. Mais cette fois, elle ne la réduirait pas au silence.   

« Je ne vais pas me laisser faire ! », chuchota-t-elle. « Je fiche le camp d’ici ! ».

Les autres eurent l’air interloqué, puis consterné. 

« Mais tu ne peux pas ! Tu n’as pas entendu ce que l’homme a dit ? Tu vas mourir si tu essaies de quitter le camp ! Et en plus, où est-ce que tu vas aller ? » Les protestations surgirent comme une levée de chuchotements angoissés, mais Kiriam lisait l’indécision dans ces voix. Et de fait, quelques minutes plus tard, les objections avaient totalement disparu et, assises devant Kiriam, les autres filles la contemplaient avec prudence mais respect.  

« Comment vas-tu t’échapper ? » demanda timidement la première.

« Je ne sais pas, mais j’y arriverai ! Il y a sûrement un moyen de se faufiler, quand personne ne regarde, à un moment ou à un autre… ». Kiriam refusait de laisser le doute envahir son cœur empli d’un courage nouveau, même si elle n’avait aucune idée de la manière dont elle allait s’y prendre.

« Peut-être que le ramasseur a menti lorsqu’il a dit que nous étions à des kilomètres du premier lieu habité », dit la deuxième avec espoir.

« Je veux venir avec toi ! », annonça la troisième.

« Moi aussi ! », ajouta la deuxième.

La première secoua la tête. « Je ne sais pas. Ici, on sera nourries et on aura un endroit pour dormir. Tu ne sais pas ce qu’il y a au dehors. » 

Il y eut un autre silence alors que chaque fille soupesait le pour et le contre.

Leurs pensées furent interrompues par un ronronnement lointain de moteurs, et elles se tournèrent toutes vers l’horizon.

Le ramasseur de petites filles et ses hommes l’avaient eux aussi entendu, et ils tournèrent leur attention vers le petit nuage de poussière qui se dirigeait rapidement vers eux. Ils mirent leur main en visière et attendirent alors que le nuage de poussière grossissait et qu’une douzaine de véhicules émergèrent un après l’autre

« Ils sont en avance », murmura le ramasseur de petites filles. « Je n’attendais pas le prochain arrivage avant demain. » Il se dirigea vers la limite du camp, s’éloignant de la tente de Kiriam en direction du convoi qui s’approchait.

Kiriam sentit une bouffée d’espoir soudaine et presque insupportable l’envahir. Personne ne les surveillait. Personne ne les regardait même. Avec le prochain « arrivage », on les avait oubliées.  

« C’est le moment ! », dit-elle vivement. « Allons-y ! »

Sans s’assurer que les autres la suivaient, elle se jeta par terre, le visage contre le sol, et commença à ramper sur les bras et le ventre. C’était dur et ça faisait mal parce que dans le désert il y avait plus de gravier que de sable, et que des gravillons restaient collés à ses coudes et ses genoux à chaque centimètre, mais c’est à la fois l’énergie du désespoir et celle de la détermination qui la poussaient, et après un temps indéterminé, elle atteignit une ligne de rochers qui affleuraient du sol et se laissa rouler derrière eux.

Couchée à plat ventre, elle avait la tête juste assez relevée pour voir que deux des filles l’avaient suivie, dans une progression qui était aussi douloureuse que la sienne.

« Ça y est, on y est arrivées ! », crièrent elle avec excitation lorsqu’elles atteignirent les rochers.

« Chut ! », répliqua Kiriam prise de panique, en jetant des regards nerveux sur le camp qui était encore dangereusement proche. « Ils vont nous entendre ! » Mais elle éprouva quelque soulagement en voyant les camions arriver au milieu du camp et la haute silhouette du ramasseur de petites filles disparaître derrière le dernier d’entre eux alors que s’ouvraient sa portière arrière.  

« Allez, continuons à nous déplacer. Maintenant, ils ont autre chose à faire, mais on ne sait pas pour combien de temps, et il se peut qu’ils partent à notre recherche s’ils voient que nous avons disparu. »

Ignorant les égratignures de ses bras et ses jambes, elle se traîna de nouveau sur le sol. Les filles continuèrent à ramper de plus belle, sans savoir si ce qui les attendait était la sécurité ou des périls renouvelés. La nuit tomba rapidement, et avec elle arriva le froid. L’air glacial de la nuit leur fit un peu de bien en engourdissant les lacérations de leur peau et leurs muscles endoloris, mais il causa aussi chez elles une lassitude dangereuse. Kiriam eut soudain l’envie d’abandonner, seulement pour fermer les yeux et dormir, peut-être pour toujours. Avec le repos viendrait la paix. Et lorsque la plus petite et la plus jeune de ses deux compagnes cessa d’avancer, Kiriam comprit comment cela s’était produit et pourquoi elle ne se réveillerait plus

« Comment s’appelait-elle ? », demanda-t-elle en regardant avec une immense tristesse le petit corps frêle recroquevillé à ses pieds.

« Je ne sais pas », répliqua l’autre fille, la voix à peine audible. « Et maintenant, ça n’a plus d’importance. »

« Si, ça en a ! », cria Kiriam. « On en a tous, de l’importance ! Il faut que nos vies aient un sens ! On ne le connaît pas parce que personne ne nous l’a jamais expliqué, mais je suis sûre que si on continue on va finir par savoir. »

L’autre fille se frotta les yeux avec les poings, qui laissèrent la marque grise des larmes sur son visage sale.

« Ce serait trop beau », dit-elle avec amertume. « Mais moi je m’appelle Malika. Je veux que tu le saches au cas où je mourrais moi aussi. Au moins, à ce moment-là, j’aurai eu de l’importance pour toi. »

Pire que cette nuit-là, il y eut le jour suivant. Dès l’apparition du soleil, la chaleur fut impitoyable et les deux filles furent en proie à une soif terrible. Elles n’avaient rien eu à boire depuis qu’elles avaient quitté le camp, et quelle que fût la force de leur volonté, leur corps ne pourrait pas survivre bien longtemps sans eau.

Kiriam fut la première à trébucher. Elle essaya de se remettre debout mais c’était comme si elle avait du feu dans les articulations, et elle avait si mal à la tête qu’elle ne savait plus où elle était. Malika s’effondra auprès d’elle et resta là, la joue pressée contre le sol, les yeux vitreux étrangement fixés sur un point lointain. Leur respiration était pénible et rêche.  

« Je crois que je vois quelque chose », dit Malika, rompant le silence. A cause de sa gorge desséchée, elle était presque incapable d’articuler des mots. Elle n’avait pas bougé, mais Kiriam la voyait ciller des yeux.

« Qu’est-ce que c’est ? », dit-elle d’une voix rauque.

« Je ne sais pas… on dirait des maisons. Peut-être. »

Toutes deux eurent la conviction que c’était leur dernière chance de survie. Mobilisant leurs dernières réserves d’énergie, elles avancèrent en titubant. Au moment où elles arrivèrent devant les premier signes d’une présence humaine – des traces de pneus dans le sable – elles avaient à peine conscience de ce qui les entourait. Et lorsqu’elles atteignirent un groupe de huttes en bordure de cette communauté, elles furent même incapables d’en concevoir un soulagement. Les voix qui les accueillirent et le contact des mains qui les soulevèrent n’avaient pas plus de sens qu’un coup de vent sur le sable. 

 Ce n’est que bien plus tard, quand elle reprit conscience, que Kiriam se rendit compte qu’elle était couchée sur une une natte propre et que quelqu’un tenait une tasse d’eau devant ses lèvres. Des doigts frais lui caressèrent les cheveux et l’ombre d’une femme vacilla dans la pénombre de la pièce.

« Tu es maintenant hors de danger », dit-elle. « Tu n’as plus à t’en faire ».

Les jours suivants, Kiriam et Malika se remirent petit à petit et se sentirent vraiment bénies des cieux. Toutes deux s’accordèrent à dire que c’était un esprit ou un ange gardien qui les avaient conduites à travers le désert jusqu’à ce village. Il n’y avait pas d’autre explication possible : elles n’auraient jamais pu le trouver par hasard.

Les gens du village les avaient immédiatement conduites à un foyer créé expressément pour les filles victimes de la traite. Là, on leur prodigua des soins médicaux, on leur donna de la nourriture et de l’eau, et un flot apparemment illimité de gens préoccupés de leur sort et bien intentionnés étaient venus leur parler. Un policier très gentil et patient leur avait posé des questions sur le camp ; se rappelaient-elles où il se trouvait ? Combien de filles avaient été capturées ? Pouvaient-elles décrire le ramasseur de petites filles ? Kiriam et Malika répondirent du mieux qu’elles le purent, mais leurs souvenirs commençaient déjà à s’estomper.

Toutes ces rencontres étaient marquées par la présence constante de la femme que Kiriam avait vue lorsqu’elle avait repris conscience. Mama Angelique, fondatrice de ce foyer, était l’incarnation du bien dans toute la communauté. Elle avait aidé à ouvrir une école locale où les filles étaient bienvenues et encouragées, elle organisait des classes de santé pour enseigner aux femmes du village comment prendre mieux soin d’elles-mêmes et de leurs familles, et elle était devenue le point central de l’existence de Kiriam et de Malika

Jamais auparavant on ne leur avait donné l’impression qu’elles valaient quelque chose, mais voici que maintenant elles allaient à l’école. Lorsque Kiriam découvrit qu’elle était exceptionnellement bonne en maths, Mama Angelique lui donna des leçons supplémentaires et lui parla même d’aller à l’université. Mais tout ça, c’était l’avenir. Pour le moment, il leur suffisait de savoir qu’elles en avaient vraiment un. 

 

*************************************

 

Kiriam marche le long du sentier poussiéreux qui conduit à la hutte de sa grand-mère. Elle la voit au loin, pauvre petite cabane entourée d’un terrain nu et désolé, toujours à des kilomètres du puits le plus proche. 

La porte est fermée avec les mêmes planches de bois blanchies par le soleil qui, se souvient-elle, servaient alors de porte, poussées contre le mur et coincées par une pierre. Kiriam regarde Mama Angelique avec tristesse.

 « J’arrive trop tard », dit-elle. « Ils sont partis ».

C’est la première fois que Kiriam revient chez elle. Elle a 15 ans et elle a grandi. Depuis cinq ans qu’elle a échappé aux trafiquants, elle a beaucoup appris, et bien que le moment où elle devra quitter le foyer s’approche, elle espère qu’elle pourra d’une manière ou d’une autre continuer à y travailler. Toutes les semaines, il y a une autre fille qui arrive, et Kiriam aide au travail de conseils et de soutien. Elle peut toujours deviner à leurs yeux combien de temps prendra le périple de leur rétablissement. Parfois, elle regarde une fille et sait que son périple à elle n’aura pas de fin. 

Depuis quelques mois, Mama Angelique la paie pour son travail au foyer – bien que l’école ait la priorité – et c’est pourquoi elle est là aujourd’hui. Elle veut apporter de l’argent à sa famille. 

Elle regarde encore une fois Mama Angelique pour se donner du courage, et frappe à la porte. Contre toute attente, on entend une voix répondre faiblement de l’intérieur, et elles poussent précipitamment les planches sur le côté.

« Mamie ! », crie Kiriam. Est-ce possible ? La vieille dame n’a donc pas encore été changée en poussière ?

Beaucoup de larmes se mettent à couler, surtout lorsque Kiriam apprend que le petit Thomas est mort de la maladie et que JoJo a rejoint une milice qui lui donne à manger pourvu qu’il se batte. Mamie ne sait pas pourquoi on se bat, mais ces temps-ci tout le monde est en guerre, dit-elle. 

« Et où est Minlaw ? », demande Kiriam.

« Il est allé chercher de l’eau », dit Mamie.

« Alors, pourquoi la porte est-elle close ? ». Kiriam est perplexe.

Mamie pousse un soupir. « Parfois, il est absent pendant un jour ou deux, surtout s’il essaie de trouver quelque chose à manger. La porte est trop lourde pour moi, alors je me retrouve enfermée à l’intérieur ».

Kiriam se rassied sur ses talons et sort un petit paquet du tas de cadeaux et de nourriture qu’elle a apportés avec Mama Angélique.  

« Alors voilà pour toi, Mamie », dit-elle doucement. Elle déballe deux charnières et quelques vis et les lui montre. « Mama Angelique et moi-même allons arranger la porte avant de partir, et comme ça tu pourras l’ouvrir et la fermer à ta guise. »

Après tout, pense Kiriam, il n’y a pas une seule femme, pas un seul enfant qui méritent d’être emprisonnés derrière une porte qu’ils ne peuvent pas ouvrir.