Table des matières Avant-propos de Kofi A. Annan, Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies La situation des enfants dans le monde 2002 : prendre l'initiative Par Carol Bellamy, Directrice générale du Fonds des Nations Unies pour l'enfance Les gouvernements et les institutions internationales doivent assumer leurs responsabilités en ce qui concerne les initiatives qu'ils prennent pour placer la question des droits et du bien-être des enfants au premier rang des préoccupations. Et ceux qui ne le font pas devront rendre des comptes. Le développement durable d'un pays et la paix et la sécurité dans le monde ne sont possibles que si les droits et le bien-être des enfants sont garantis. Le rôle des dirigeants consiste intrinsèquement à s'acquitter pleinement, systématiquement et à n'importe quel prix de cette responsabilité. Celle-ci incombe essentiellement aux chefs d'Etat ou de gouvernement, mais l'engagement et l'action sont nécessaires à tous les niveaux : responsables et entrepreneurs locaux, artistes et scientifiques, chefs religieux et journalistes, sans oublier les enfants et les adolescents eux-mêmes. I. Naissance et promesses non tenues : le village était en émoi, porté par l'allégresse que seule l'arrivée d'un nouveau-né peut procurer. Ayodele était un beau bébé, son potentiel était illimité et elle avait toute la vie devant elle. Comme il se doit à la naissance de tout enfant, chacun a écarté un moment ses craintes pour l'avenir, la santé et l'alimentation de la famille. Tout le monde a félicité les parents du bébé et savouré le regain d'espoir que la vie nouvelle porte toujours en elle. Au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, on assistait à une naissance d'un autre type, une naissance qui suscitait elle aussi un grand espoir. Un nombre sans précédent de présidents et autres chefs d'Etat s'étaient réunis à New York à l'occasion du Sommet mondial pour les enfants. C'était en septembre 1990, une époque marquée par un optimisme inhabituel dans le monde. II. « Changer le monde avec les enfants » : depuis ses tout premiers jours, l'UNICEF invite le monde à s'intéresser à la situation des enfants - aux nombreux laissés-pour-compte du fonctionnement des sociétés nationales et de l'économie mondiale, aux souffrances qu'ils endurent du fait de la pauvreté de leurs parents, aux effets délétères de l'absence de nourriture ou de vaccination et aux conséquences sur leur développement de leur mauvaise santé, des mauvais traitements, de l'abandon moral et de l'absence d'instruction - et prend des dispositions pour réparer ces préjudices. III. Les actions qui peuvent changer le monde : il est incontestable que les pays qui sont économiquement les plus puissants du monde doivent prendre des initiatives en faveur des droits des enfants. Mais les gouvernements des pays en développement ne peuvent se prévaloir du handicap dont souffre leur pays pour s'abstenir de mobiliser les énergies au nom des enfants. Les droits des enfants sont indivisibles et primordiaux. Toutes les sociétés ne doivent avoir de cesse que les droits de tous soient garantis et respectés. Investir en faveur des enfants, c'est tout simplement le meilleur investissement qu'un gouvernement puisse faire. Aucun pays n'a pu se hisser au niveau d'un développement appréciable et soutenu sans investir de façon substantielle au profit de ses enfants. ENCADRES 1. Vaccination plus 2. Tostan : un mouvement révolutionnaire 3. Les enfants du Libéria : résolus à prendre leur destin en main 4. Instruire tous les enfants : les aspirations du Nagaland 5. PYALARA : de jeunes dirigeants palestiniens 6. Des sondages d'opinion réalisés auprès des enfants 7. Mouvement mondial en faveur des enfants : un rôle pour tout le monde 8. Donner aux enfants le meilleur départ possible dans la vie : conseils aux parents en Jordanie 9. Au Malawi, la lutte contre le SIDA commence à l'école 10. Des manuels scolaires à dos d'âne : l'éducation des filles au Badakhshan 11. L'enseignant anonyme 12. L'implication d'enfants dans les conflits armés : Protocole facultatif à la Convention relatives aux droits de l'enfant 13. La vente d'enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants : Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant 14. Chronique d'une catastrophe annoncée 15. Timor oriental : la volonté de bâtir une nation indépendante LA VOIX DES JEUNES 1. Changer le monde avec les enfants 2. Sur le VIH/SIDA 3. Sur les conflits 4. Sur la discrimination 5. Sur la pauvreté et l'éducation DES CHEFS DE FILE DE LA CAUSE DES ENFANTS CONSULTATIONS REGIONALES Extraits des réunions régionales de haut niveau qui ont eu lieu en 2000-2001 dans le cadre des préparatifs de la Session extraordinaire consacrée aux enfants Références Glossaire ------------------------------------- Avant-propos Comme des millions de personnes de par le monde, j'ai participé à la campagne « Dites oui pour les enfants », qui proclame que « tous les enfants devraient pouvoir grandir en bonne santé, dans la paix et la dignité ». Y a-t-il de devoir plus sacré que celui qui nous voue à défendre les droits des enfants avec autant de vigilance que nous défendons les droits des autres personnes ? A quoi reconnaîtra-t-on nos talents de dirigeants si ce n'est à notre capacité à veiller à ce que tous les enfants puissent se prévaloir de ces libertés, dans tous les pays, sans exception ? Lors de la Session extraordinaire que l'Assemblée générale des Nations Unies consacrera aux enfants en septembre, la communauté internationale relèvera ce défi tout en évaluant les progrès réalisés depuis le Sommet mondial pour les enfants de 1990. Le bilan de ces dix dernières années est mitigé. Grâce en grande partie aux programmes de vaccination et aux efforts soutenus des familles et des communautés, on évite chaque année le décès de trois millions d'enfants de moins de cinq ans. Dans les pays en développement, le nombre d'enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition a été réduit de 28 millions. La polio a été éliminée dans plus de 175 pays, et le tétanos néonatal dans 104 pays. Mais malgré ces progrès, plus de 10 millions d'enfants meurent encore de maladies qui auraient généralement pu être évitées. Quelque 600 millions d'enfants vivent encore dans le dénuement et plus de 100 millions - des filles pour la plupart - ne vont pas à l'école. De tous les enseignements que nous avons tirés de cette dernière décennie, il en est peut-être un, à l'orée du XXIe siècle, qu'il nous faut avant tout garder à l'esprit : si nous voulons améliorer la vie des enfants, de leur famille et de leur communauté, il est impératif de prendre l'initiative et de nous mobiliser. L'intérêt des enfants doit être au cœur même de toutes les décisions politiques, économiques et sociales et de tous nos comportements et actes quotidiens. Le rapport de l'UNICEF, « La situation des enfants dans le monde », ne pourrait donc être publié à un moment plus opportun. Ce rapport lance un appel à la mobilisation de tous les pays sur tous les continents et de toutes les catégories sociales. Il illustre les nombreuses et diverses contributions à l'amélioration de la situation des enfants. Et il souligne à quel point il est nécessaire de donner aux enfants le meilleur départ possible dans la vie, afin que chaque enfant reçoive une éducation de base et que les enfants et les jeunes - en particulier les adolescents - participent aux décisions qui les concernent. A n'en pas douter, ces objectifs sont ambitieux, surtout si l'on considère la persistance de la pauvreté, des inégalités, des conflits et des ravages du VIH/SIDA et d'autres maladies évitables. Aucun gouvernement ou aucun organisme ne peut à lui seul espérer les atteindre. Mais, ensemble, nous avons les moyens de bâtir un monde digne des enfants, à condition que chacun d'entre nous se sente directement concerné par la situation des enfants et s'acquitte des responsabilités qui lui incombent. La session extraordinaire doit galvaniser nos efforts collectifs. Ce rapport s'inscrit dans la réalisation de cet objectif essentiel et mérite d'être lu par un public aussi nombreux que possible. Kofi A. Annan Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies I Naissance et promesses non tenues Le village était en émoi, porté par l'allégresse que seule l'arrivée d'un nouveau-né peut procurer. Ayodele était un beau bébé, son potentiel était illimité et elle avait toute la vie devant elle. Comme il se doit à la naissance de tout enfant, chacun a écarté un moment ses craintes pour l'avenir, la santé et l'alimentation de la famille. Tout le monde a félicité les parents du bébé et savouré le regain d'espoir que la vie nouvelle porte toujours en elle1. Au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, on assistait à une naissance d'un autre type, une naissance qui suscitait elle aussi un grand espoir. Un nombre sans précédent de présidents et autres chefs d'Etat s'étaient réunis à New York à l'occasion du Sommet mondial pour les enfants. C'était en septembre 1990, une époque marquée par un optimisme inhabituel dans le monde. La révolution de la santé de l'enfant, commencée plusieurs décennies auparavant, avait battu son plein pendant les années 80 à l'occasion d'une campagne mondiale de vaccination qui allait sauver des millions de jeunes vies. La guerre froide était terminée et l'on s'attendait un peu partout à ce que l'argent que l'on dépensait jusqu'alors en armements puisse être consacré au développement humain sous la forme d'un « dividende de la paix ». Le Sommet mondial pour les enfants semblait lui-même témoigner du fait que le monde était entré dans une phase nouvelle et plus optimiste, qui permettait aux responsables et hommes politiques de se rencontrer pour essayer de garantir aux enfants une vie meilleure, et non plus pour faire face aux conséquences de la rivalité entre superpuissances. Le Sommet mondial symbolisait les espoirs du monde pour les enfants. Les dirigeants ont promis de ratifier la Convention relative aux droits de l'enfant, que l'Assemblée générale des Nations Unies avait approuvée à l'unanimité l'année précédente. Ils se sont engagés à atteindre avant l'an 2000 des objectifs ambitieux : réduction de la mortalité infantile, progrès de la vaccination, éducation de base, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses mesures prévues. On espérait qu'en assortissant un cadre juridique spécifique d'un plan d'action fixant des objectifs concrets, à réaliser dans des délais fixés, on transformerait la vie des enfants dans le monde entier au cours de la décennie qui allait s'ouvrir. La survie, le développement, la protection et l'éducation des enfants n'étaient plus affaire de charité, mais d'obligation juridique. La Déclaration, à laquelle les dirigeants de la communauté internationale ont apposé leur signature, était courageuse et sans ambiguïté : « Le bien-être des enfants appelle la prise de mesures politiques au plus haut niveau. » Pour la première fois peut-être dans l'histoire, la cause des enfants se trouvait placée au premier rang des préoccupations mondiales. Onze ans plus tard Ayodele a aujourd'hui 10 ans, elle en aura bientôt 11 - et, bien qu'elle ne le sache pas, elle a été trahie. Sa vie est largement identique à ce qu'elle pouvait être pour une fille de son âge en 1990. Ayodele travaille dur. Elle doit piler le grain pour le repas du soir. C'est loin d'être son premier travail de la journée : elle a déjà rempli d'eau quatre grands bols qu'elle a rapportés sur sa tête jusqu'à la demeure familiale; elle a aidé aux travaux des champs, nettoyé la maison et s'est occupée de ses frères et sœurs plus jeunes. Bien sûr qu'elle aimerait aller à l'école, mais les livres coûtent très cher et, de plus, sa famille a besoin d'elle à la maison. La vie d'Ayodele n'est qu'un petit élément d'un ensemble de données qui montrent que les analyses les plus optimistes faites tant dans son village qu'à New York au moment de sa naissance n'ont pas été vérifiées. Elle a survécu à ses cinq premières années, mais tel n'a pas été le cas de deux de ses frères et sœurs nés après le Sommet mondial, qui ont succombé à des maladies infantiles contre lesquelles ils auraient pu être vaccinés ou qu'on aurait pu facilement soigner. Son potentiel d'apprentissage est loin d'être réalisé. L'école n'est pas le seul endroit où l'on apprend. Certes, elle a acquis, en suivant les conseils d'autrui et en s'inspirant de leurs expériences, un grand nombre des aptitudes qui lui seront nécessaires pour faire face à la vie dans son village et au-delà, mais elle ne sait pas lire et ne possède que les rudiments les plus élémentaires du calcul; elle ne connaît rien du monde au-delà de la ville la plus proche; et elle n'a aucune idée de ses droits. Les enfants des années 90 Un seul enfant ne saurait représenter l'ensemble du monde, mais le tableau général de la famille humaine, même s'il existe quelques zones qui incitent à l'optimisme - surtout si l'on considère la situation dans laquelle on se trouvait en 1990 -, montre que les promesses faites aux enfants comme Ayodele n'ont pas été tenues. Le groupe des enfants nés au début de la dernière décennie du XXe siècle était la génération d'enfants la plus nombreuse que le monde ait jamais connue. Si l'on ramenait tous ceux qui sont nés au moment du Sommet mondial à une cohorte de 100 enfants, proportionnellement à leur nombre dans chaque région, à quoi cette cohorte ressemblerait-elle ? Et quelle aurait été l'expérience de ces enfants au cours des 10 années écoulées ? Sur ces 100 enfants, 55 seraient nés en Asie, dont 19 en Inde et 18 en Chine. Huit seraient nés en Amérique latine et dans les Caraïbes, sept au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 16 en Afrique subsaharienne, six dans des pays de l'ECO/CEI et des Etats baltes et huit des pays industrialisés. La naissance de 33 de ces enfants n'a pas été enregistrée : ils n'ont donc aucune existence officielle ni de nationalité reconnue. Sans preuve officielle de leur âge et de leur identité, certains d'entre eux n'ont pas accès aux centres de soins et ne peuvent pas aller à l'école. Trente-deux de ces enfants ont souffert de malnutrition avant l'âge de cinq ans et 27 n'ont été vaccinés contre quelque maladie que ce soit. Neuf sont morts avant d'avoir eu cinq ans. Sur les 91 enfants restants, 18, dont 11 filles, ne vont pas à l'école. Dix-huit enfants n'ont pas accès à de l'eau potable et 39 vivent sans avoir accès à un réseau d'assainissement. La différence entre les expériences et les conditions de vie de ces 100 enfants et celles d'une cohorte comparable ayant eu 11 ans en 1990 est loin d'être aussi nette que ce que la communauté internationale aurait souhaité lorsqu'elle a pris ses engagements il y a dix ans. Onze ans après le Sommet mondial, les dirigeants du monde vont de nouveau se rencontrer à New York pour faire le bilan de la situation des enfants dans le monde, examiner ce qui a été accompli au cours des années écoulées depuis la rédaction des belles phrases de la Déclaration et la définition d'objectifs, essentiels et précis, pour améliorer la vie des enfants. Les données qui leur seront présentées montreront que les progrès ont été inégaux et que le bilan est fait tout à la fois de progrès remarquables et d'échecs décourageants. Objectifs atteints - ou presque Le premier objectif du Sommet mondial consistait à réduire d'un tiers entre 1990 et 2000 les taux de mortalité infantile et de mortalité des moins de cinq ans. Globalement parlant, la réduction a été de 14 % - ce qui constitue un progrès important : aujourd'hui, ce sont chaque année 3 millions d'enfants de plus qu'il y a 10 ans qui vivent au-delà de leur cinquième anniversaire. Plus de 60 pays ont bel et bien atteint l'objectif d'un tiers, notamment la plupart des pays de l'Union européenne et d'Afrique du Nord et beaucoup de pays d'Asie orientale, d'Océanie, des Amériques et du Moyen-Orient (voir Objectif 1). Mais ce bilan général masque des disparités majeures selon les régions et les pays. Certains pays riches n'ont pas atteint cet objectif, tandis que certains pays très pauvres y sont parvenus moyennant des efforts colossaux et des politiques efficaces. La tragédie de l'épidémie de VIH/SIDA, en particulier en Afrique, non seulement a fait s'envoler les taux de mortalité post-infantile de certains pays après des décennies d'amélioration, mais aussi a empêché la progression du chiffre global. En ce qui concerne l'une des principales causes de mortalité post-infantile, la diarrhée, le monde a bien atteint son but de réduire de moitié les taux de mortalité. L'objectif fixé pour la rougeole était encore plus ambitieux : il s'agissait de parvenir de 1990 à 1995 à une réduction de 95 % du nombre des décès dus à la rougeole et à une réduction de 90 % des cas de rougeole. Sur l'ensemble de la décennie, les cas de rougeole ont diminué de près des deux tiers, ce qui constitue déjà un progrès remarquable. L'objectif concernant le tétanos néonatal était tout aussi ambitieux, à juste titre : il s'agissait de l'avoir éliminé totalement en 1995. Selon le dernier comptage, 104 pays en développement sur 161 avaient atteint cet objectif - et 90 % de tous les cas restants de tétanos néonatal étaient concentrés dans 27 pays. On avait prévu que la poliomyélite serait éradiquée en 2000. Là encore, les progrès ont été extraordinaires sans que l'objectif soit tout à fait atteint. Plus de 175 pays ont été déclarés officiellement exempts de la poliomyélite, et l'on compte à présent l'avoir éradiquée en 2005 au plus tard, à condition de maintenir les engagements pris. Elle deviendra alors la deuxième maladie, après la variole, à avoir été vaincue entièrement par la volonté et la solidarité des hommes. Par ailleurs, sur l'ensemble de la décennie, le nombre des cas signalés de dracunculose a diminué de 97 %. On ne continue d'en signaler que dans 13 pays d'Afrique et un pays du Moyen-Orient. Les progrès accomplis dans le domaine de la santé de l'enfant ne peuvent faire oublier un fait inquiétant : ce qui était en 1990 un phénomène dont la progression semblait impossible à arrêter, à savoir la marche vers la vaccination universelle des enfants, s'est quelque peu ralenti dans la décennie qui a suivi. On sait aujourd'hui que les taux de vaccination de l'époque où le Sommet mondial s'est tenu étaient en fait inférieurs (73 %) à ce que l'on supposait qu'ils étaient à ce moment-là. Non seulement le taux de 90 % d'enfants vaccinés fixé au Sommet n'a pas été atteint, mais le monde a éprouvé de grandes difficultés à maintenir les taux de protection vaccinale au niveau déjà atteint : plus d'un quart des enfants du monde (environ 3 millions d'enfants) ne bénéficient toujours pas d'une vaccination systématique. En Afrique subsaharienne, 47 % seulement des enfants sont vaccinés contre la diphtérie, la coqueluche et le tétanos. Dans le domaine de la nutrition, l'objectif principal était de réduire de moitié les taux de malnutrition des enfants de moins de cinq ans. Cet objectif a été atteint et même dépassé en Amérique du Sud, mais le taux n'a diminué en moyenne que de 17 % dans les pays en développement. En Asie, où vivent plus des deux tiers des enfants souffrant de malnutrition dans le monde, la baisse des taux de malnutrition infantile a été relativement modeste, puisqu'elle a été ramenée de 36 % à 29 %, tandis qu'en Afrique subsaharienne, le nombre absolu d'enfants atteints de malnutrition a en fait augmenté (voir Objectif 3). En revanche, deux des micronutriments dont le Sommet mondial pour les enfants avait établi qu'ils jouaient un rôle essentiel en matière de prévention de la « faim insoupçonnée » - la vitamine A et l'iode - ont été un succès dans les années 90. L'avitaminose A peut causer la cécité et augmenter la prédisposition des enfants à la maladie, alors qu'elle peut être prévenue en enrichissant les aliments ou en distribuant des capsules dans le cadre des campagnes de vaccination. Entre 1996 et 1999, le nombre de pays comptant au moins 70 % de bénéficiaires d'apports en vitamine A est passé de 11 à 43 (voir Encadré 1). La façon la plus simple de traiter la carence en iode, qui est la principale cause de l'arriération mentale évitable, est l'iodation du sel. L'objectif consistant à quasiment éliminer les troubles dus à la carence en iode n'a pas été atteint, mais le pourcentage d'habitants des pays en développement qui consomment du sel iodé est passé de moins de 20 % à environ 72 %. Ces progrès donnent à penser que l'objectif de l'élimination d'ici à 2005 des troubles dus à la carence en iode pourra sans doute être atteint, mais il ne faudra relâcher ni les efforts, ni la volonté d'aboutir, car il reste 37 pays où moins de la moitié des ménages consomment du sel iodé. Dans les années 90, on ne s'est même pas rapproché des objectifs fixés au Sommet mondial concernant l'accès universel en 2000 à l'eau potable et aux moyens hygiéniques de traitement des excréments. Le pourcentage des bénéficiaires a augmenté dans les deux cas - passant de 79 % à 82 % pour l'eau et de 55 % à 60 % pour l'assainissement. Mais il reste 1,1 milliard de personnes qui n'ont pas accès à l'eau salubre et 2,4 milliards qui vivent sans installations d'assainissement adéquates, l'immense majorité de ce dernier groupe se trouvant en Asie (voir Objectifs 4 et 5). L'objectif de l'accès universel à l'éducation de base est lui aussi encore loin d'être atteint. Les taux nets d'inscription dans les écoles primaires ont augmenté dans toutes les régions, mais il y a encore plus de 100 millions d'enfants qui ne sont pas scolarisés et un nombre encore bien plus important d'enfants qui reçoivent une instruction de mauvaise qualité. La discrimination à l'encontre des filles - l'écart entre les taux de scolarisation et d'achèvement des études des garçons et ceux des filles - reste beaucoup trop marquée, même si elle a très légèrement diminué pour l'ensemble du monde et nettement reculé dans la plupart des pays du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. On a enregistré une diminution négligeable de l'analphabétisme des adultes, et l'on n'a pas atteint, tant s'en faut, l'objectif escompté d'une réduction de 50 % (voir Objectif 6). Progrès négligeables Mais c'est dans le domaine de la santé des femmes que les pays n'ont fait aucun progrès sensible - ce qui montre bien que la plupart des pays continuent de maintenir la femme dans une condition sociale inférieure. Il s'agissait de réduire de moitié les taux de mortalité maternelle; or, rien ne permet de penser qu'il y ait eu une baisse sensible. Dans le même ordre d'idées, l'objectif consistant à faire bénéficier toutes les femmes enceintes de soins prénatals et des services d'un personnel qualifié pendant l'accouchement a rarement été atteint : 29 % seulement des naissances ont lieu en présence d'un personnel qualifié en Asie du Sud et 37 % seulement en Afrique subsaharienne (voir Objectif 2). L'UNICEF est déterminé à attirer l'attention de la communauté internationale sur tout ce qui reste à faire, sur ces enfants qui, comme Ayodele, n'ont pas encore été secourus. Le monde ne doit pas se leurrer : en dépit des progrès qui ont été accomplis, la dernière décennie a été celle des occasions manquées, et l'on n'a pas fini de mesurer l'ampleur de cette tragédie. Souffrances humaines, ingéniosité humaine Lorsque les dirigeants parlent de millions de gens, les individus en question sont trop facilement réduits à des chiffres et leurs souffrances ramenées à des statistiques et des tendances. Mais, chacun des enfants nés depuis 1990 a un nom et une histoire; chacun a droit à la santé, à l'instruction et à la protection, le droit de réaliser tout son potentiel et celui d'aider à déterminer le destin du monde où il vit. Ces droits ont été violés bien trop souvent. Pourquoi a-t-on continué de bafouer les droits des enfants ? La pauvreté et la mauvaise santé des enfants sont-elles des monstres contre lesquels il faudra toujours lutter en vain ? L'exploitation des enfants doit-elle demeurer pour toujours la dure réalité ? Pas du tout. Au cours de cette même décennie, l'humanité n'a cessé de faire preuve d'une ingéniosité et de capacités technologiques formidables. Le déchiffrage de son patrimoine génétique a progressé chaque année; il se pourrait qu'en l'espace d'une génération, il rende les maladies même les plus difficiles à traiter, du cancer jusqu'à la mucoviscidose, moins terrifiantes et moins menaçantes qu'elles ne l'ont été pour toutes les générations précédentes. Un mammifère, la brebis Dolly, a été cloné pour la première fois - et a donné ensuite naissance à des agneaux normaux et en parfaite santé. Dans les années 90, après avoir été le jouet de quelques privilégiés, Internet est devenu un média qui pourrait bien modifier totalement l'idée que nous nous faisons du monde : on a calculé qu'en 2000, plus de 300 millions de personnes utilisaient Internet, ce qui en fait de loin l'outil de communication à la croissance la plus rapide que l'on ait jamais vue2. Le télescope spatial Hubble (2 milliards de dollars), l'observatoire spatial le plus complexe et sensible jamais construit, a été placé sur orbite en 1990; un engin spatial américain s'est amarré en 1995 à la station spatiale russe Mir, ce qui a représenté une avancée de portée historique sur le double plan de la technologie et de la coopération internationale; et en 1998, une fusée russe a placé sur orbite le premier élément de la nouvelle station spatiale internationale, laquelle est l'objet le plus onéreux jamais construit3. A la fin de la décennie, ce ne sont pas moins de 1,5 billion de dollars que la spéculation faisait changer de mains chaque jour sur les marchés des changes internationaux4. Face à toutes ces conquêtes, qui pourrait prétendre sérieusement que la déclaration d'intention que les dirigeants du monde ont signée en 1990 pour les enfants n'était qu'un rêve impossible à réaliser ? Les ressources et le savoir- faire technique existent bel et bien. Dans ces conditions, le fait que ces richesses et ces compétences n'aient pas été pleinement mobilisées pour rendre possible un monde digne des enfants est à mettre au passif de dirigeants malavisés qui ont manqué à leurs obligations. Les dirigeants Les gouvernements et les institutions internationales doivent assumer leurs responsabilités en ce qui concerne les initiatives qu'ils prennent pour placer la question des droits et du bien-être des enfants au premier rang des préoccupations. Et ceux qui ne le font pas devront rendre des comptes. Le développement durable d'un pays et la paix et la sécurité dans le monde ne sont possibles que si les droits et le bien-être des enfants sont garantis. Le rôle des dirigeants consiste intrinsèquement à s'acquitter pleinement, systématiquement et à n'importe quel prix de cette responsabilité. Celle-ci incombe essentiellement aux chefs d'Etat ou de gouvernement, mais l'engagement et l'action sont nécessaires à tous les niveaux : responsables et entrepreneurs locaux, artistes et scientifiques, chefs religieux et journalistes, sans oublier les enfants et les adolescents eux-mêmes. Dans le rapport qu'il a présenté au moment du Sommet du Millénaire, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies a déclaré : « Le plus important, c'est que l'être humain soit au centre de tout ce que nous faisons. Il n'est pas d'aspiration plus noble, pas de responsabilité plus impérieuse que d'aider, dans le monde entier, des hommes, des femmes et des enfants à vivre mieux. » 5 Chacun d'entre nous peut montrer la voie à suivre dans le cadre de ses activités quotidiennes s'il prend la peine de se poser la question : « En quoi cette décision, ce choix affecte-t-il la vie des enfants ? » Feu Julius Nyerere a démontré ses qualités de dirigeant en s'appuyant, pour édifier la nation tanzanienne, sur ce qu'il a présenté comme les « valeurs de justice, le respect des êtres humains, un développement axé sur l'homme, un développement qui se soucie du bien-être de la population...»6 Lorsque Nyerere est devenu le Premier Ministre de la nation nouvellement indépendante en 1961, 85 % des Tanzaniens adultes étaient illettrés et le pays comptait deux ingénieurs et 12 médecins diplômés. Lorsqu'il a quitté ses fonctions de Président en 1985, le taux d'alphabétisation était de 91 %, des milliers d'ingénieurs, de médecins et d'enseignants avaient été formés et presque tous les enfants de la République-Unie de Tanzanie allaient à l'école7. Aujourd'hui, S. E. Maumoon Abdul Gayoom, Président des Maldives, est l'un de ces chefs d'Etat qui se prévalent de leur autorité pour investir généreusement dans le secteur social, en particulier dans des programmes en faveur des enfants. Aux Maldives, l'investissement réalisé pour les plus jeunes habitants s'est traduit par certains des meilleurs indicateurs sociaux de la région. On note en particulier les faibles taux de mortalité infantile et les taux élevés d'éducation de base et d'alphabétisation de cette nation-archipel. Les gens ordinaires sont tout aussi capables que les premiers ministres et les présidents de prendre des initiatives. C'est ce que font les directeurs d'école, par exemple, quand ils accueillent dans leur établissement des enfants dont la famille ne peut pas acquitter le droit d'inscription : ils savent bien, en effet, que s'ils ne le faisaient pas, cela coûterait davantage aux enfants, à leur famille et à la collectivité. Les parents font preuve d'initiative lorsque, au sein d'une communauté où il est normal de n'envoyer que leurs fils à l'école, ils y envoient aussi leurs filles, et lorsqu'ils résistent à la pression sociale les invitant à en retirer leurs filles pour les marier très jeunes. En 2000, neuf cheikhs de Somalie ont montré la voie à suivre en se rendant au Centre universitaire international pour les études islamiques Al-Azhar, au Caire, pour suivre un cours sur le préjudice que la mutilation génitale des femmes (MGF) cause aux filles et aux femmes dans différentes cultures un peu partout dans le monde. C'est aussi ce qu'a fait le Dr Ahmed R.A. Ragab, spécialiste des études islamiques et gynécologue, qui s'est rendu aux quatre coins du pays pour animer des séances d'information ciblées au niveau local au sujet des conséquences médicales catastrophiques de la MGF. Suite à ces efforts, non seulement la région d'Awdal, dans le nord-ouest de la Somalie, a fait officiellement de l'élimination totale de la MGF un objectif prioritaire, mais les chefs religieux et la plupart des autorités civiles se sont également ralliés à cette cause - ce qui représente un progrès décisif dans un pays où plus de 95 % des filles subissaient jusqu'à présent cette mutilation8 (voir Encadré 2). En Namibie, la marche à suivre est indiquée, dans le cadre du programme Mon avenir dépend de moi (My Future is My Choice), par des diplômés de l'enseignement secondaire qui reçoivent une formation de 10 jours leur permettant d'animer un cours de préparation à la vie active s'adressant à 22 adolescents au maximum âgés de 15 à 18 ans. De 1997 au milieu de 2000, le programme a bénéficié à 74 000 jeunes et devrait avoir atteint d'ici à la fin de 2001 son objectif consistant à former 80 % des jeunes de 15 à 18 ans9. Le Costa Rica montre parfaitement à quel point la présence d'un dirigeant éclairé peut transformer un pays - et en particulier la situation de ses enfants. Le 1er décembre 1948, le Président José Figueres a supprimé l'armée. « L'armée remet les clés des casernes, qui seront transformées en centres culturels », a-t-il dit. « Nous sommes les piliers d'un nouveau monde en Amérique. Le petit Costa Rica offre son cœur et son amour au gouvernement civil et à la démocratie. »10 Figueres pensait que les institutions démocratiques ne pourraient être consolidées au Costa Rica que si l'armée était démobilisée. Il a également saisi l'occasion pour promouvoir simultanément les droits des enfants : d'un trait de plume, il a transféré au ministère de l'éducation l'intégralité du budget de la défense. Plus de 50 ans plus tard, le Costa Rica continue de récolter les fruits de cette stratégie éclairée. Les dirigeants et les gouvernements se sont succédé au cours des décennies qui ont suivi le départ de Figueres mais aucun d'entre eux, qu'il soit de gauche ou de droite, n'est revenu sur une tradition à laquelle le pays doit depuis longtemps les meilleurs indicateurs de développement humain de la région. Pendant toute la terrible décennie des années 80 qui a vu les escadrons de la mort et la torture ronger la société des pays voisins - El Salvador, Honduras et Guatemala - , et alors qu'un conflit armé catastrophique faisait rage au Nicaragua, le Costa Rica maintenait le même cap paisible. En 1999, la mortalité des moins de cinq ans, qui est souvent l'indice de développement humain le plus fiable car il mesure un résultat et non un apport, était de 14 pour 1000 au Costa Rica, contre 60 au Guatemala, 47 au Nicaragua et 42 en El Salvador et au Honduras. « L'argent est vraiment allé aux écoles et à la santé », dit l'économiste Boris Segura. « Les armées sont de l'argent dépensé en pure perte. C'est aussi simple que cela. »11 A l'autre bout du monde, en Afghanistan, un pays où les enfants ont souffert plus que les adultes de décennies de conflits armés intérieurs, cela vaut la peine de noter que l'on a également relevé, en 2000 et 2001, des exemples probants d'aptitude à l'exercice de l'autorité. En 2000, quatre Journées nationales de la vaccination se sont déroulées dans le pays. Elles ont toutes les quatre permis de vacciner en moyenne 5,4 millions d'enfants contre la poliomyélite; cinq nouvelles campagnes de vaccination sont prévues pour 2001. Dans chaque cas, jusqu'à présent, les activités d'éradication de la poliomyélite ont été menées dans la tranquillité : les factions belligérantes et leurs chefs locaux ont respecté la paix, considérant que la campagne de vaccination avait la priorité12. Affronter le VIH Les conflits sont l'un des principaux obstacles qui se dressent sur le chemin des droits de l'enfant; le VIH/SIDA en est un autre. Au plan international, les pays industrialisés n'ont pas pris suffisamment leurs responsabilités dans le combat mondial de la famille humaine contre le virus. Tous les pays les plus riches ont adopté dès le milieu des années 80 des mesures urgentes pour enrayer la propagation de l'épidémie parmi leurs populations respectives, moyennant des activités de mobilisation, des campagnes de sensibilisation du public et des initiatives dans le domaine de la santé. Mais une fois qu'ils ont constaté que l'épidémie semblait maîtrisée sur leurs territoires respectifs, les gouvernements ont été trop nombreux à faire preuve d'insouciance face à ce qui passait dans le reste du monde. Les gouvernements des pays industrialisés ne se sont intéressés que médiocrement à leurs propres statistiques concernant cette maladie et ont fermé les yeux devant la tragédie qui frappait les pays en développement. Ce n'est qu'à l'approche du nouveau millénaire qu'ils ont compris que, dans ce domaine, les frontières nationales ne comptent guère et que tout porte à croire que nous en sortirons ensemble ou que nous périrons ensemble. Le Conseil de sécurité de l'ONU a abordé pour la première fois la question du SIDA en janvier 2000, considérant que cette maladie constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales. Dans le courant de la même année, le Directeur exécutif de l'ONUSIDA, Peter Piot, a déclaré : « Il ne fait aucun doute que l'année 2000 peut être considérée comme celle où le problème du SIDA a été perçu également comme un problème politique (...). C'est triste à dire, mais vrai : les principaux décideurs n'ont pour ainsi dire commencé à accorder de l'importance à la question que lorsqu'ils se sont rendu compte qu'elle affectait sérieusement la productivité et la croissance économique. »13 Les profondes conséquences de l'épidémie sur la vie des enfants et des membres de leurs familles mettent en danger non seulement la vie et l'esprit de chacun d'entre eux mais aussi les espoirs collectifs de l'humanité. Dans son Rapport présenté au Sommet du millénaire en 2000, le Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan a instamment demandé à « tous les pays gravement touchés de mettre en place un plan d'action national dans l'année qui suivra le Sommet »; il a recommandé que l'on se fixe explicitement pour but de réduire le taux d'infection par le VIH; il a exhorté les pays développés à mettre au point, grâce à des partenariats novateurs entre le secteur public et le secteur privé, un vaccin contre le VIH qui soit à la fois efficace et d'un coût abordable; il a demandé que l'on améliore les soins et les services offerts aux millions de personnes qui vivent avec le VIH/SIDA; et il a exhorté les gouvernements, l'industrie pharmaceutique et les institutions internationales à faire en sorte, ensemble, que les médicaments anti-VIH soient plus largement accessibles là où ils sont nécessaires14. Dans un rapport présenté en février 2001 à la Session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies consacrée au VIH/SIDA, le Secrétaire général a dit de l'épidémie qu'elle était « une crise de gouvernance et une insuffisance de direction ». Et il a ajouté que « l'esprit d'initiative - tant à l'échelle mondiale qu'au niveau local - est la meilleure arme contre l'épidémie »15. Quelques mois plus tard, dans le cadre de ce qui est devenu une intense campagne aux niveaux les plus élevés de la coopération internationale, le Secrétaire général a lancé un « Appel à l'action » lors du Sommet des dirigeants africains sur le VIH/SIDA, la tuberculose et les autres maladies infectieuses, qui s'est tenu en avril 2001, proposant de créer un Fonds mondial pour la santé et la lutte contre le SIDA, doté de 7 à 10 milliards de dollars qui seraient versés par les gouvernements des pays donateurs et des pays en développement, ainsi que par le secteur privé. M. Annan a annoncé qu'il verserait à titre personnel les 100 000 dollars qu'il va recevoir en même temps que le Prix Philadelphia Liberty. Saisissant toutes les occasions de convaincre qu'un tel appui financier est indispensable pour lutter contre le VIH/SIDA, le Secrétaire général a prolongé ce Sommet par une série de réunions. En juin 2001 par exemple, une consultation internationale à laquelle ont participé plus de 200 représentants de 50 pays, d'organisations multilatérales et d'ONG, de fondations privées et d'autres entités, a été organisée dans le souci de rendre le fonds opérationnel dans les meilleurs délais possibles. Des gouvernements, le secteur privé, des fondations ont répondu à son appel. Ainsi, une société du Groupe Crédit Suisse, Winterthur Insurance, a fait une contribution d'un million de dollars. La Bill & Melinda Gates Foundation a de son côté fait un geste extraordinaire en annonçant une contribution de 100 millions de dollars au Fonds, ce qui fait d'elle le plus important donateur privé à ce jour. En juin 2001, l'Assemblée générale des Nations Unies s'est réunie dans le cadre de la première session extraordinaire consacrée à une maladie. Des délégations nationales de haut niveau se sont engagées à redoubler d'efforts aux plans national, régional et politique et à se fixer des objectifs précis pour contenir le fléau et le faire battre en retraite. Dans une déclaration d'engagement, « Crise mondiale - Action mondiale », l'Assemblée a esquissé les secteurs à privilégier : prévention; amélioration de l'accès aux traitements et aux services, soins aux enfants dont les parents sont morts du SIDA, renforcement des partenariats entre le public et le privé, riposte multisectorielle et apport financier en quantité considérable16. Le VIH/SIDA est en train d'anéantir les efforts déployés par tous les pays du monde pour donner la priorité au développement humain et aux droits des femmes et des enfants. Dans la région de l'Amérique latine et des Caraïbes, par exemple, on a calculé que 210 000 adultes et enfants ont contracté le virus en 2000, ce qui a porté à 1,8 million le nombre total de personnes infectées par le VIH. Haïti est le pays de la région le plus touché : on estime que 74 000 enfants y sont devenus orphelins à cause du SIDA17. Mais c'est en Afrique australe et orientale que l'épidémie fait les ravages les plus catastrophiques. Après des décennies d'amélioration régulière, les chiffres de l'espérance de vie s'y effondrent pour rejoindre les taux correspondant à la période coloniale. Si le VIH/SIDA ravage depuis 10 ans l'Afrique d'une façon si spectaculairement et effroyablement différente que dans le cas des pays industrialisés, ce n'est pas parce qu'elle a été frappée à l'aveuglette par un fléau, moins encore parce que ses traditions sexuelles sont différentes, mais plutôt parce qu'elle est pauvre : le SIDA est l'indice le plus impitoyable des inégalités du monde où nous vivons. Toute infection ne peut que prospérer dans un environnement marqué par la pauvreté, la malnutrition et l'eau insalubre; c'est aussi vrai du VIH/SIDA que de la tuberculose ou de la rougeole. Dans la lutte contre le VIH/SIDA, les pays industrialisés n'ont pas, tant s'en faut, fait preuve de l'initiative et du dynamisme nécessaires. Néanmoins, on attend également des pays africains qui sont le plus durement touchés par l'épidémie qu'ils sachent donner les impulsions nécessaires - et les gouvernements de ces pays ont réagi de façon notablement différente à la menace croissante qu'elle représentait. Certains ont paru déterminés, des années durant, à adopter une politique de l'autruche, affectant d'ignorer la marée montante de l'infection dans la région jusqu'à ce qu'elle devienne une déferlante impossible à contenir. On s'accorde généralement à reconnaître que l'Ouganda, en revanche, a su montrer la voie à suivre à la fin des années 80 et au début des années 90 : le gouvernement y a lancé trois vastes campagnes de sensibilisation qui ont expliqué à la population le mode de transmission du VIH, encouragé l'utilisation des préservatifs et analysé la nécessité d'adopter un comportement sexuel sans risque. Le Président Yoweri Museveni est lui-même monté au créneau en parlant franchement du virus et de son mode de transmission alors que la discussion de tout ce qui touche à la sexualité reste taboue un peu partout dans la région. Sans vouloir sous-estimer les souffrances et les pertes que les Ougandais ont endurées à cause du VIH/SIDA, on peut donc dire que le pays est parvenu à maîtriser l'épidémie : le taux d'infection par le VIH a été ramené de 30 % des adultes au début des années 90 à 10 %, soit l'un des taux les plus bas de la partie orientale de l'Afrique. Lorsqu'un pays se trouve plongé dans une situation aussi désastreuse, il a d'autant plus besoin qu'on lui montre la voie à suivre. Au Botswana, le gouvernement s'est engagé sur la voie longue et pénible du rétablissement en faisant de ce pays le premier pays africain à lancer un programme national de prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant. Un projet pilote a démarré en avril 1999 dans les villes de Francistown et Gaborone et devait être étendu au reste du pays entre juillet 2000 et décembre 2001. Il fournit aux femmes enceintes des informations, des consultations et des tests volontaires et confidentiels, et met à la disposition des séropositives, pendant la grossesse et le travail, des médicaments antirétroviraux et fournit du sirop à l'AZT au bébé pendant le premier mois de sa vie18. L'Afrique n'est pas la seule à offrir des modèles d'engagement politique dans le domaine du VIH/SIDA. La Thaïlande a eu le grand mérite d'être le premier pays d'Asie à admettre que le VIH/SIDA était un grave problème sur son territoire et à faire de la lutte contre cette maladie une priorité. Conscients des pertes catastrophiques que l'Afrique avait essuyées, les responsables thaïlandais se sont attaqués plus rapidement à leur épidémie de VIH en lançant des campagnes de sensibilisation de grande envergure. La « Campagne d'utilisation des préservatifs à 100 % » a été érigée au rang de politique nationale en 1991 : non seulement l'utilisation des préservatifs a été fortement encouragée, en particulier parmi les jeunes, mais le Ministère de la santé publique a entrepris de fournir gratuitement 60 millions de préservatifs par an, essentiellement aux professionnels de l'industrie du sexe. L'utilisation des préservatifs a alors rapidement augmenté de plus de 30 % et le nombre de personnes nouvellement infectées a été très sensiblement réduit19. Les enfants au centre des politiques Le Gouvernement mauricien, de son côté, a su jouer un rôle de direction en s'attaquant aux problèmes de plus en plus graves de l'enfance maltraitée et de l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales. Il a créé un Service de protection de l'enfance en collaboration avec l'UNICEF, le Haut Commissariat britannique et l'ONG Soroptimist International. Des agents de ce Service ont suivi une formation de deux ans auprès d'experts de la protection de l'enfance venus du Royaume-Uni et des centaines d'enfants ont déjà profité de la sensibilisation que le Service a su encourager. Le gouvernement a également déployé des efforts pour tenter de venir à bout du problème de l'enfance maltraitée à d'autres niveaux, en élargissant ses programmes de développement du jeune enfant et ses programmes détaillés d'apprentissage des « compétences parentales » 20. Les gouvernements de certains pays ont fait preuve d'un grand sens politique en reconnaissant l'importance cruciale que revêtait l'adoption d'une politique spécifique et en considérant qu'il fallait remuer ciel et terre pour la faire aboutir. On en a un exemple avec la décision prise par le Malawi en 1994 de rendre l'instruction primaire gratuite et universelle. Cette initiative s'est avérée extraordinairement populaire et a fait monter en flèche les statistiques de la fréquentation scolaire, qui sont passées de 1,9 million d'enfants à 2,9 millions. Le système scolaire a encore du mal à accueillir tous les écoliers en puissance - mais le principe de la gratuité reste en vigueur. On ne s'étonnera pas non plus de constater qu'un gouvernement qui se montre si attaché à promouvoir le développement humain dans un domaine donne également l'exemple dans d'autres. Le Malawi a fait de l'émancipation des femmes une priorité en formulant en 2000 une politique nationale d'égalité des sexes et en s'associant à d'autres pays pour organiser la campagne « 16 journées d'action pour enrayer la violence contre les femmes ». En outre, le gouvernement a maintenu au-dessus de 80% les taux de vaccination : aucun cas de rougeole n'a été signalé en 2000 et il n'y a eu aucun cas de poliomyélite depuis 199221. Le Cambodge, la Chine et la République démocratique populaire lao ont joué un rôle particulièrement exemplaire en matière de vaccination. Grâce à de multiples Journées nationales de la vaccination et à une approche fondée sur le mouvement et s'appuyant sur les engagements pris par les pouvoirs publics, la Chine et la RDP lao ont toutes deux atteint l'objectif de l'éradication de la poliomyélite à la fin de 200022. Le Cambodge a lui aussi éradiqué cette maladie, et en trois ans seulement, en dépit de redoutables obstacles. En 2000, le pays a signalé qu'il était fermement résolu à étendre les bienfaits de la vaccination aux populations vivant dans des régions reculées et mal desservies, en en faisant profiter un plus grand nombre de personnes - 65 % - que jamais auparavant23. En Thaïlande, la vaccination est pratiquement universelle : le gouvernement finance directement le programme de vaccination et a déclaré qu'il est en mesure de garantir qu'aucun enfant de moins de cinq ans ne mourra d'une maladie que la vaccination permet d'éviter. L'objectif de l'éradication de la poliomyélite a également été atteint par les Nations insulaires du Pacifique, qui sont en bonne position pour éliminer la rougeole et le tétanos néonatal - sept pays de la région sont parvenus à une couverture vaccinale de 90 % et réussissent à la maintenir. Sur un plan plus général, certains gouvernements ont, ces dernières années, pris d'excellentes initiatives pour tenter de protéger les droits des enfants et d'améliorer leur vie - tandis que d'autres affichent un bilan particulièrement médiocre dans ce secteur. En deux décennies, l'Oman a fait reculer la mortalité des moins de cinq ans dans des proportions spectaculaires - les décès d'enfants sont tombés de 146 en 1980 à 16 en 1999, ce qui témoigne de l'attachement du gouvernement et, en particulier, du Ministre de la santé, le Dr Ali bin Mohammed bin Moosa, à la cause de la santé des enfants. La Jamaïque, de son côté, s'est montrée disposée, ce qui est encourageant, à considérer que les enfants doivent être placés au centre de la politique et des programmes. Le gouvernement met actuellement en service un Office du développement de l'enfant qui aura une mission générale de surveillance, d'évaluation et de fixation de normes. Il a par ailleurs pris plus au sérieux que jamais auparavant les problèmes des adolescents en créant un Centre national pour l'épanouissement des jeunes et en mettant en place une politique nationale de la jeunesse24. Au Venezuela, la suppression des frais d'hospitalisation et des honoraires des centres de soins, ainsi que des frais d'inscription dans les écoles primaires, a également été une initiative récente extrêmement positive - tout comme l'incorporation de la Convention relative aux droits de l'enfant dans la Constitution et la nouvelle loi en faveur des enfants et des adolescents25. En Syrie, le Gouvernement a pris une nouvelle initiative consistant à offrir à 75 000 adolescentes une deuxième possibilité de scolarisation, ce qui montre concrètement qu'il est de plus en plus déterminé à améliorer la condition de la femme. Autre exemple remarquable, celui du Cap-Vert. Le Gouvernement a montré l'importance qu'il attache aux ressources bénéficiant aux enfants en affectant, pendant toutes les années 90, 29 % du budget de l'Etat aux secteurs directement liés au développement de l'enfant. Il a même porté ce chiffre à 34 % au cours des deux dernières années, dépassant ainsi largement les 20 % du budget que l'Initiative 20/20 recommande26. Le rôle moteur du secteur privé Les exemples de direction éclairée ne sont nullement l'apanage du secteur public. Le chef d'une entreprise qui refuserait de se laisser enfermer dans les critères étroits de la « compétitivité » ou des règles d'entreprises similaires, et adopterait des normes éthiques rigoureuses contre le travail des enfants et en faveur des familles, fournirait ainsi un excellent exemple. On peut citer un cas particulièrement positif de l'engagement du secteur privé au Cambodge, où M. Bun Barang, un marchand de sel qui contrôle la quasi-totalité du sel du pays, a promis d'ioder 60 % de sa production de 2001 et 100 % de celle de 200227. Il n'est pas difficile de montrer que les sociétés privées sont capables de prendre ce genre d'initiatives éclairées et éthiques dans le combat que le monde mène contre le VIH/SIDA. La société Coca-Cola vient d'annoncer qu'elle allait utiliser son immense réseau de distribution - qui lui permet d'apporter ses boissons non alcoolisées dans pratiquement tous les recoins du continent africain - pour aider à approvisionner les dispensaires même les plus difficiles d'accès en préservatifs, trousses de dépistage et documentation. Coca-Cola est l'une des nombreuses sociétés affiliées au Conseil mondial des entreprises sur le VIH/SIDA, qui s'emploie à mobiliser le secteur privé. Ce Conseil, présidé par William Roedy, président de MTV Networks International, compte notamment pour membres MAC Cosmetics, AOL Time Warner, Daimler Chrysler et Unilever28. S'appuyant sur un puissant mouvement social, le Gouvernement brésilien a prouvé que le traitement complet des personnes atteintes du SIDA est tout à fait possible dans le monde en développement. Depuis 1997, chaque patient brésilien reçoit le même triple cocktail qui maintient en vie les patients d'Amérique du Nord et d'Europe. Cela a permis, par exemple, à Emerson, qui a sept ans et est séropositif depuis sa naissance, mais n'a été diagnostiqué qu'à l'âge de six ans, d'être encore en vie, en bonne santé et heureux. Le Brésil a ainsi réduit de moitié son taux de mortalité par le SIDA, diminué le taux de transmission et stabilisé l'épidémie. Mais il n'a pu le faire qu'en copiant depuis 1998 des médicaments de marque, ce qui lui a permis de réduire considérablement le coût de ces médicaments : à Rio de Janeiro, le triple cocktail coûte 3 000 dollars par an, contre 15 000 à New York, et le Brésil compte en faire tomber bientôt le coût annuel jusqu'à 700 dollars. C'est la vigueur des mouvements sociaux du Brésil pendant les années 90 qui a conduit le gouvernement à adopter et à maintenir en place une politique radicale de lutte contre le SIDA. José Sarney, qui est le premier Président civil du Brésil depuis la fin du régime militaire et qui était sénateur en 1996 lorsqu'il a appris le succès du triple cocktail, a déclaré qu'il s'agissait d'une politique à appliquer en priorité, même en faveur des plus pauvres : « J'ai vu que la plus grande partie des médicaments composant le cocktail ne serait pas mise à la disposition des pauvres, et j'ai eu le sentiment que nous étions en train de parler de la survie de l'espèce. »29 Le sénateur a proposé un projet de loi garantissant un traitement à chaque malade du SIDA et le projet a été adopté. Au début de 1999, l'économie brésilienne se trouvant en très mauvaise posture, le gouvernement s'est presque vu contraint de réduire le budget en abandonnant le programme relatif au SIDA. S'appuyant sur la société civile, le Président Fernando Henrique Cardoso a tenu bon, convaincu qu'il était que la politique de clairvoyance devait prévaloir. Les sociétés pharmaceutiques auront beaucoup d'occasions de donner la preuve de leur sens des responsabilités et de leur imagination face aux problèmes que pose le VIH/SIDA. La société Bristol-Myers Squibb Company a ouvert la voie à cet égard en annonçant qu'elle vendrait ses médicaments contre le SIDA brevetés didanosine and stavudine pour 1 dollar par jour à tout pays africain s'employant à lutter contre la maladie avec le concours d'organismes internationaux de premier plan, dont l'UNICEF. Cette initiative est l'aboutissement de fortes pressions exercées aux niveaux local et international. Les étudiants de l'Université Yale aux Etats-Unis, par exemple, ont lancé une vaste campagne exigeant que l'Université, à qui le brevet de la stavudine rapporte 40 millions de dollars par an, use de son influence pour faire en sorte que les médicaments contre le SIDA soient mis à la disposition des pays africains et d'autres pays pauvres à un faible coût. En outre, un fabricant indien de produits pharmaceutiques a proposé de fabriquer un produit générique en le vendant à un prix égal aux trois quarts de celui de Bristol-Myers Squibb, ce qui le mettrait à la portée des systèmes de santé durement éprouvés d'Afrique subsaharienne. Encore plus récemment, Pfizer a proposé de mettre la fluconazole - utilisée dans le traitement d'une infection cérébrale fongique très courante chez les malades du SIDA - gratuitement à la disposition des habitants des pays les moins avancés. Le laboratoire consacrera par ailleurs 11 millions de dollars à la construction en Ouganda d'un centre de formation de médecins spécialisés dans la lutte contre le SIDA30. La société GlaxoSmithKline a annoncé de son côté qu'elle fournirait au prix coûtant trois médicaments contre le SIDA et un médicament antipaludéen à 63 des pays les plus pauvres du monde31. Et dans une décision que les militants de la lutte contre le SIDA appelaient depuis longtemps de leurs vœux, un groupe de sociétés pharmaceutiques titulaires de brevet ont abandonné le recours qu'elles avaient formé contre la régularité de la loi sud-africaine qui autoriserait la fabrication de médicaments meilleur marché. Ce sont là des initiatives prometteuses et appréciées, mais beaucoup reste à faire32. Certaines sociétés privées ont montré une aptitude à prendre des initiatives d'un type différent en trouvant le moyen de permettre au commerce de pointe de répondre aux besoins des plus pauvres. Le géant finlandais du téléphone mobile Nokia a pris des initiatives sociales axées sur les enfants dans de nombreux pays, comme l'appui financier au journal Le Petit Maître en Chine, le développement des compétences commerciales des jeunes Sud-Africains et la participation à un programme d'encadrement en Allemagne. « Comme nous partageons le point de vue selon lequel mieux vaut prévenir que guérir, a déclaré la société, nous participons à des projets à long terme visant à aider les jeunes à bâtir leur présent et leur avenir sur des bases solides. »33 La vente de téléphones mobiles a également profité aux enfants palestiniens : la société égyptienne MobiNil a fait don de 140 000 dollars de ses recettes aux programmes que l'UNICEF gère en Cisjordanie et à Gaza34. Au Bangladesh, GrameenPhone fait don à l'UNICEF de 2 dollars par téléphone mobile vendu35. La société Cisco Systems Inc. s'est associée au Programme des Nations Unies pour le développement pour créer Netaid.org, qui joue un rôle capital dans les préparatifs de la session extraordinaire que l'Assemblée générale des Nations Unies consacrera aux enfants en septembre 2001. Mais ce ne sont pas seulement des sociétés fabriquant des produits de haute technicité et de « nouvelle génération » qui montrent la voie à suivre en faveur des enfants. La société indienne Tata Iron Company, qui a été l'un des partenaires fondateurs du Pacte mondial des Nations Unies avec le secteur privé, dirige un vaste programme intégré de santé maternelle et infantile en faveur de ses employés mais aussi de toutes les personnes vivant dans un rayon de 50 kilomètres de son centre principal de fabrication. Tata consacre régulièrement 10 % de ses bénéfices à l'action sociale36. L'esprit d'initiative des particuliers On associe plus facilement les qualités d'animation et d'esprit d'initiative à des particuliers qu'à des organisations. Il faut bien se rendre compte que les exemples qui suscitent le plus l'inspiration dans ce domaine sont souvent fournis par des personnes ordinaires dont les actions hors du commun révèlent ce qu'il est possible de faire (voir Encadré 3). Néanmoins, les particuliers qui mettent leur nom et la célébrité dont ils jouissent auprès du public au service du bien collectif peuvent exercer une immense influence. Un exemple classique en a été donné en octobre 1999 lorsque 23 des intellectuels de premier plan que comptent l'Amérique latine et les Caraïbes ont publié un manifeste émouvant et d'une grande franchise dans lequel ils mettaient en demeure les gouvernements et les particuliers de toute la région d'oublier leurs divergences pour élaborer un « pacte social » en faveur de ses 192 millions d'enfants et d'adolescents. Le groupe - qui comptait notamment les écrivains Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez, Elena Poniatowska and Ernesto Sábato - a appelé l'attention sur les graves conséquences qui s'ensuivraient pour tous si l'on continuait à agir comme si de rien n'était. « En Amérique latine, a dit l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano, la majorité des enfants sont pauvres et la majorité des pauvres sont des enfants. La société les utilise, les punit, parfois les tue : elle ne les écoute presque jamais et jamais elle ne les comprend. » La romancière chilienne Isabel Allende a ajouté : « Des millions d'enfants meurent des suites d'un manque de soins qui est cruellement toléré par la société. Et nous sommes tous membres de cette société. Vous et moi. Nos gouvernements ont tous ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant. Exigeons qu'elle soit respectée. » Si l'on organisait un sondage d'opinion à l'échelle mondiale en demandant quelle personne vivante sur la scène internationale incarne le mieux le principe de direction éclairée, Nelson Mandela sortirait presque à coup sûr vainqueur ou figurerait parmi les tout premiers noms retenus. L'ancien Président de l'Afrique du Sud a été une source d'inspiration pour les habitants du monde entier, et ce pas simplement par la façon dont il a animé une cause ô combien juste - la reconnaissance des droits de la population noire de son pays et sa libération de l'apartheid - ni même par l'immense sacrifice de soi que représentent les 27 années qu'il a passées en prison parce qu'il croyait profondément à ses principes. Depuis qu'il a quitté la présidence, « Madiba » (comme l'on appelle avec respect) a continué d'œuvrer inlassablement en faveur de tous ceux qui sont privés de leurs droits en mettant son immense présence morale sur la scène internationale au service de justes causes - notamment pour tenter de régler les conflits et de construire la paix dans de nombreuses régions du continent africain. Avec Graça Machel, ancienne Ministre de l'éducation du Mozambique et spécialiste de la question des enfants victimes des conflits armés, Madiba s'est voué à la cause des droits des enfants. De concert avec l'UNICEF et d'autres organismes spécialisés dans ces questions, Machel et Madiba s'emploient à obtenir des dirigeants du monde qu'ils s'engagent à faire tout ce qu'il faudra pour offrir aux enfants un monde digne d'eux. « L'avenir de nos enfants dépend de la capacité d'initiative et des choix que les dirigeants font, ont-ils déclaré. Nous invitons tous ceux que nous avons déjà invités à se joindre à nous dans un nouveau partenariat mondial qui appelle ce changement de ses vœux. Nous invitons ceux que nous n'avons jamais rencontrés à s'associer à nous au sein du mouvement mondial en faveur des enfants. »37 II « Changer le monde avec les enfants » Depuis ses tout premiers jours, l'UNICEF invite le monde à s'intéresser à la situation des enfants - aux nombreux laissés-pour-compte du fonctionnement des sociétés nationales et de l'économie mondiale. Il met en lumière les souffrances qu'ils endurent du fait de la pauvreté de leurs parents, les effets délétères du manque de nourriture ou de l'absence de vaccination et souligne les conséquences sur leur développement de leur mauvaise santé, des mauvais traitements, et de l'absence de soins et d'instruction - et prend des dispositions pour réparer ces préjudices. Pendant les années 80, l'UNICEF a axé ses efforts sur la révolution de la santé de l'enfant, convaincu qu'il était que des opérations faciles à comprendre telles que la vaccination, l'allaitement au sein et la thérapeutique de réhydratation orale sauveraient la vie de millions d'enfants. Les résultats ont été remarquables, ce qui montre bien que lorsqu'il y a convergence d'une volonté politique, de connaissances et de ressources, des problèmes apparemment insolubles peuvent être réglés. Et puis, la Convention relative aux droits de l'enfant, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1989 et entrée en vigueur un an plus tard, a profondément modifié l'engagement de la communauté internationale envers les enfants. A l'instar de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, la Convention exposait des idées essentielles sur la représentation que l'humanité se faisait d'elle-même et constituait pour toutes les générations futures un tournant et un point d'ancrage comme il n'y en avait jamais eu auparavant. La Convention exprimait une vision cohérente des droits des enfants et de la façon dont la société doit les respecter, en se présentant comme un document juridique qui invitait les gouvernements à accepter ses clauses, puis à rendre des comptes à leur sujet. La Convention change la situation non seulement parce qu'en la ratifiant, les gouvernements ont pris acte de leur responsabilité morale, mais aussi parce que l'acceptation du principe selon lequel les enfants ont des droits crée sa dynamique propre. C'est l'idée même que le monde se fait des enfants qui est en train de changer. Dans l'optique de la Convention, l'enfant devient un membre actif de la famille, de la communauté et de la société. Il apparaît de plus en plus clairement que lorsque les adultes communiquent avec les enfants d'une façon qui respecte leurs droits, tout change. Telle a été la pièce essentielle qui s'est jouée sans bruit dans chaque pays du monde au cours de la décennie écoulée : les enfants faisant l'apprentissage de leurs droits et les familles et communautés apprenant à changer d'attitude et de comportement pour se conformer à ce principe du droit des enfants (voir Encadré 4). Participation des enfants Le point de vue de l'enfant n'est pas accessoire : sa perspective du monde est différente. La participation des enfants change la façon de raisonner et modifie la conception des projets et des progammes. « Si vous écoutez les enfants, vous faites mieux votre travail. »38 Lorsque PLAN International UK a mis en chantier un programme de construction de maisons au Guatemala, par exemple, il avait d'abord pensé construire des maisons d'une seule pièce. Mais après avoir consulté les familles qui allaient y vivre, il a été décidé de choisir un modèle plus cher avec deux pièces. Pourquoi ? Parce que la société avait consulté non seulement les parents, mais aussi leurs enfants. Les filles ont dit aux chercheurs qu'elles ne voulaient pas avoir une seule pièce où tout le monde dormirait ensemble car « alors on nous touche là où nous ne voulons pas être touchées». Autre exemple, le rôle qu'a joué PLAN dans la vie d'une communauté pauvre de Nairobi. Au départ, les adultes avaient dit que les enfants avaient besoin de bâtiments scolaires en meilleur état. Mais, consultés séparément, les enfants avaient présenté leur propre liste de priorités. Ils voulaient des bâtiments scolaires en meilleur état, certes, mais ils voulaient surtout des écoles où on ne les battrait pas et où les maîtres seraient présents; ils voulaient des rues avec moins d'ordures; des pères qui ne rentrent pas ivres à la maison; et une protection contre les violences sexuelles. On le voit, les messages des enfants peuvent être embarrassants pour les adultes - mais plus le message est embarrassant, plus il y a de chances qu'il n'aurait pas été compris ou prévu si l'on n'avait pas cherché à obtenir directement le point de vue des enfants. C'est particulièrement le cas des violences physiques ou sexuelles, que les chercheurs ont retrouvées dans toutes les enquêtes qui prenaient la peine de consulter les enfants. Lorsque l'UNICEF à Suriname a consulté des enfants en âge de fréquenter l'école primaire dans le cadre d'une campagne de promotion des droits de l'enfant à Marowijne en juillet 1999, il a constaté que les châtiments corporels figuraient parmi les violences les plus graves. Il a donc organisé, en 2000, des activités complémentaires destinées à montrer aux adultes la façon de discipliner les enfants, tant à l'école qu'à la maison, sans recourir à la violence physique. En outre, les adultes ont participé à deux ateliers de gestion du stress pour acquérir une aptitude à la maîtrise de soi39. Il peut même s'avérer très utile de consulter des enfants d'âge préscolaire. Dans un quartier pauvre de Londres, on a demandé à un groupe d'enfants de quatre et cinq ans de réaliser une peinture murale décrivant leur environnement local comme il était, puis comme ils aimeraient qu'il soit. Les chercheurs ont eu la surprise de constater que les enfants ne voulaient pas de terrains de jeux couverts d'herbe. Quelle en était la raison ? Ils préféraient le béton car, dans l'herbe, ils avaient du mal à voir les morceaux de verre cassé, les crottes de chien et les aiguilles jetées par les toxicomanes40. Quand il s'agit de concevoir des projets en faveur des adolescents, ce serait une grave erreur de ne pas solliciter leurs vues et de ne pas en tenir compte (voir Encadré 5). Le Comité du Bangladesh pour le progrès rural (BRAC) connaît bien la valeur de ce type de consultation, qu'il pratique depuis plus de 20 ans. Non seulement l'apport des adolescentes a changé du tout au tout le caractère des écoles et des programmes du BRAC, mais il a également fait voler en éclats les conceptions initiales des agents des ONG, qui étaient persuadés que ces villageoises manifesteraient davantage d'intérêt pour des projets de mariage que pour s'instruire - ce qui montre bien le poids des traditions et perspectives culturelles qui, dans de nombreuses régions du monde, entravent la participation et la consultation des enfants. A présent, les adolescentes suivent auprès du BRAC une formation d'enseignantes et de coordonnatrices de centres de lecture - et même de photographes41. Au niveau national, les adolescentes du Bangladesh peuvent faire entendre leur voix à la télévision : ainsi, la nouvelle chaîne privée Ekushey Television (ETV) diffuse une émission d'informations présentées par des adolescentes, intitulée Mukto Khobor42. Au Guatemala, les groupes de jeunes ont été particulièrement visés par la persécution qui a sévi pendant la période de la dictature et les organisations de jeunes manquent encore de dynamisme. Mais on observe les signes d'une renaissance et, dans la mesure où ces organisations constituent pour les adolescents la principale expérience de la démocratie, il est essentiel de les revitaliser afin de pouvoir améliorer la situation des droits de l'homme dans ce pays. L'expérience de ces organisations peut constituer une source d'inspiration - en particulier pour ce qui est de leurs répercussions sur la vie de leurs membres. Dans la ville de Villa Nueva, par exemple, le groupe de jeunes Iqui Balam comprend une cinquantaine de membres de deux bandes rivales. A la suite du décès du jeune frère d'un des chefs, provoqué par une overdose de cocaïne, le groupe a renoncé à la violence et s'est tourné vers le théâtre, la musique et les activités de santé extra-hospitalière. Ils ont atteint un bon niveau artistique et composent des pièces dont les sujets sont tirés de leur propre expérience de façon à transmettre des messages sur la violence familiale, la toxicomanie ou encore le SIDA. Avec l'aide de l'UNICEF, le groupe est en train de se transformer en ONG et propose une formation d'animateur ainsi qu'une formation à la gestion de petites entreprises. Cela dit, il est encore rare que les enfants et les adolescents soient consultés. Soucieux de connaître leurs vues d'une manière plus systématique, l'UNICEF a prévu d'organiser au niveau des régions une série de sondages d'opinion auprès des jeunes, l'objectif à long terme étant de créer une base de données qui aidera l'Organisation à évaluer dans quelle mesure les droits des enfants sont respectés43 (voir Encadré 6). Discrimination à l'encontre des enfants Le fait de prêter attention à ce que les enfants ont à dire montre bien la nouvelle voie que le monde doit emprunter si l'on veut respecter leurs droits fondamentaux. L'ennui, c'est que le fait de ne pas s'être soucié jusqu'ici de l'avis des enfants les a rendus invisibles pour les responsables à tous les niveaux de la société et, comme l'a dit la Présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, l'invisibilité des enfants a « des conséquences foncièrement discriminatoires »44. L'idée que les enfants soient victimes de discrimination choque tous ceux qui y sont confrontés pour la première fois. Elle peut même rebuter ces militants qui font campagne depuis toujours pour les droits de l'enfant. Notre première réaction, il est vrai, est de nous insurger contre cette idée, car les enfants sont attachants et suscitent naturellement notre sympathie. Comment ce genre de discrimination pourrait-il exister ? La discrimination à l'encontre des enfants est généralement moins directe et flagrante que celle qui s'exerce, par exemple, à l'encontre de groupes raciaux ou ethniques. On part du principe que les enfants et leurs intérêts sont représentés et protégés par les adultes, qu'il s'agisse de leurs parents, de leurs enseignants ou d'autres symboles d'autorité. Mais les enfants n'ont ni le droit de vote ni le droit de représentation politique, et n'ont pas accès non plus aux tribunaux (voir Encadré 7). Dans de nombreux pays, ils restent les seules personnes qu'il est licite de frapper. On leur demande rarement leur avis et les médias s'en font rarement l'écho d'une manière un tant soit peu sérieuse. Nul ne considère que les jeunes enfants devraient avoir le droit de vote : l'article 12 de la Convention relative aux droits de l'enfant énonce clairement que « sur toute question l'intéressant, [il convient de prendre dûment en considération] les opinions de l'enfant (...) eu égard à son âge et à son degré de maturité ». Il est pourtant étrange, c'est le moins que l'on puisse dire, que dans le monde entier, les adolescents peuvent être mariés ou envoyés à la guerre des années avant de pouvoir participer à des élections. Et dans une démocratie, le fait que les enfants ne puissent pas voter peut avoir pour conséquence que les représentants élus ne prêteront pas attention aux intérêts des enfants. Le résultat net peut être catastrophique pour les enfants. Au cours des 20 dernières années, par exemple, on a enregistré un accroissement de la pauvreté des enfants dans presque tous les pays de l'Union européenne et la part des dépenses publiques consacrées aux enfants a diminué - alors que la croissance économique a été régulière et que le niveau global de richesses a augmenté. Il convient de réagir dans deux directions à la fois. Conscients des risques probables d'une discrimination, fût-elle indirecte et non malintentionnée, les gouvernements doivent mettre en place des dispositifs spécifiques afin de garantir que leurs politiques et programmes respectent les droits de l'enfant : ainsi, certains pays ont désigné des médiateurs chargés de concevoir des mécanismes spécifiques pour prendre en compte les vues des enfants et des adolescents. En Bolivie par exemple, des Offices de protection de l'enfance ont été créés dans 158 municipalités - et l'on se propose d'en ouvrir au moins un dans chacune des 314 municipalités du pays. Ces Offices ont participé activement à la dénonciation d'actes de violence qui seraient auparavant passés inaperçus, comme le cas récent des sévices sexuels infligés à une fille autochtone par 11 soldats. La mobilisation de l'opinion publique et des médias locaux a débouché sur des poursuites qui, naguère, auraient été hautement improbables45. Cependant, les gouvernements doivent aussi trouver le moyen de prendre plus sérieusement en considération les vues des enfants - et en particulier des adolescents. La multiplication des parlements des jeunes, par exemple, est un fait nouveau important. Il ne faut toutefois pas les considérer (comme on est souvent tenté de le faire) comme une simple activité pédagogique organisée pour les enfants et adolescents qui y participent, mais comme d'importantes institutions démocratiques en elles-mêmes. Certaines des démocraties en formation d'Europe orientale et de la Communauté d'Etats indépendants - en particulier l'Albanie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la République de Moldova - font œuvre de pionnières à cet égard. Au Moldova, il existe non seulement un Parlement des enfants élu où sont notamment représentés les enfants placés dans des établissements médico-sociaux, mais aussi des conseils de la jeunesse qui travaillent en collaboration avec les 18 administrations locales du pays pour associer les jeunes au processus décisionnel46. En Azerbaïdjan, le Forum de la jeunesse non seulement permet aux adolescents d'adresser des recommandations au Ministère de la jeunesse et des sports, mais il a, en 2000, présenté au Parlement une recommandation ayant pour effet d'instituer, auprès de la Commission des politiques sociales, un groupe de jeunes faisant office de consultants. De plus, l'Azerbaïdjan compte un nombre de jeunes élus membres du Parlement supérieur à la moyenne, et parmi lesquels se trouve la présidente de l'Organisation des enfants47. En Afrique également, les parlements des enfants font leur chemin : on a en créé sous une forme ou sous une autre dans presque tous les pays du continent. Comme l'ont dit dans une déclaration commune les enfants assistant à la réunion de janvier du Comité préparatoire de la session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies qui sera consacrée aux enfants, « Nous voudrions que les adultes tiennent les promesses qu'ils nous ont faites de façon à ce que nous puissions aspirer à un avenir meilleur (...). Nous plaidons également en faveur de la participation des enfants et des jeunes parce que nous connaissons mieux que personne les questions qui nous concernent. Nous demandons à nos gouvernements respectifs de respecter nos droits. La session extraordinaire a été convoquée pour les enfants : vous vous devez de nous entendre. Après tout, si ce n'est pour nous, pour qui tout cela a-t-il été conçu ? Les enfants doivent être vus et entendus, et non « vus et non entendus ».48 Le Mouvement mondial en faveur des enfants La Convention relative aux droits de l'enfant a exercé une profonde influence au cours de la dernière décennie du XXe siècle - et cette influence continue de croître, lentement mais sûrement, au fil des mois. Chaque jour voit s'élargir le public familiarisé avec l'idée des droits de l'enfant; chaque jour, d'autres responsables de l'administration nationale et locale s'accommodent des conséquences de leur obligation juridique de respecter les droits des enfants; chaque jour, les enfants et les adolescents sont plus nombreux à réussir à faire respecter leur droit d'être écoutés et de façonner le monde dans lequel ils vivent en faisant évoluer le point de vue des adultes. Cette vague d'opinion et de mobilisation en faveur d'un objectif commun donne naissance à un mouvement mondial composé d'enfants et de leur famille et de tous ceux que les droits de l'enfant ne laissent pas indifférents. Soucieuses de donner à ce mouvement en plein essor la possibilité de se faire entendre, six organisations de premier plan qui travaillent avec les enfants - BRAC, Netaid.org Foundation, PLAN International, Save the Children, UNICEF et World Vision - se sont engagées ensemble à lancer un Mouvement mondial en faveur des enfants. Ce mouvement universel vise à réunir tous ceux qui sont convaincus que les droits des enfants doivent être notre priorité absolue, que nous soyons parents affectueux, ministres, chefs d'entreprise dotés du sens des responsabilités, enseignants ou encore spécialistes de la protection de l'enfance. C'est un mouvement qui monte en puissance et acquiert une force morale que les hommes politiques ne pourront ignorer qu'à leurs risques et périls. Dans tous ses aspects - y compris le fait que les enfants sont des partenaires nécessaires et à part entière - le Mouvement mondial consiste à prendre l'initiative pour les enfants. Pendant les mois qui auront précédé la Session extraordinaire des Nations Unies consacrée aux enfants - laquelle, en septembre 2001, fera le bilan des activités réalisées depuis le Sommet mondial pour les enfants et adoptera des objectifs et des normes pour la période suivante - , ce Mouvement aura mobilisé l'appui de la communauté internationale en faveur d'un programme en 10 points qui vise à « changer le monde avec les enfants ». Son Appel à la participation proclame ce qui suit : « Nous devons - nous, citoyens de tous les pays et membres de familles, de communautés et d'associations diverses et variées de la société civile - nous engager à participer à la mise en place d'un Mouvement mondial en faveur des enfants, croisade irréversible qui permettra enfin de vaincre la pauvreté, la maladie, la violence et à la discrimination qui ont inutilement assombri et anéanti la vie de tant d'enfants. Nous y sommes déterminés, car nous savons que pour défendre au mieux les intérêts des enfants, c'est dans le cadre de nos activités quotidiennes, en agissant du fond du cœur et en écoutant les enfants et les jeunes eux-mêmes que nous serons le plus efficaces. En tant que membres de la famille humaine, nous sommes tous, sans exception, responsables. Et nous devons tous assumer ces responsabilités. » Une campagne de masse dirigée vers les simples citoyens porte actuellement ce message dans les villages et les villes du monde entier. Jeunes et vieux sont invités à « Dire oui pour les enfants », en optant pour ce qui, à leur avis, constitue les mesures prioritaires à prendre. La même question est posée aux gens qui consultent le site www.gmfc.org/fr sur Internet et offrent leur appui. On encourage également tous les participants à approfondir le débat et à présenter des idées concernant les mesures à prendre, et les résultats de cette « matrice de mesures » sont compilés et analysés par la Save the Children Alliance en vue de leur présentation à la session extraordinaire (voir Encadré 7). Le site du Mouvement mondial sur Internet a été créé et géré par Netaid.org - qui est elle-même une co-entreprise publique et privée associant le Programme des Nations Unies pour le développement et la société Cisco Systems, le type même d'association dont le Mouvement mondial encourage la création - et un autre partenaire fondateur du Mouvement mondial pour les enfants, World Vision, consent un effort particulier à sa promotion. Les lancements nationaux de la campagne « Dire oui pour les enfants » ont été spectaculaires tant par leur diversité que par la renommée de leurs protagonistes : présidents et premiers ministres, célébrités musicales et sportives, chefs religieux et écrivains ont coopéré avec des milliers d'enfants pour toucher un aussi vaste public que possible. Parmi les temps forts de cette campagne, lancée dans le monde entier à partir de mars 2001, relevons les suivants : En Azerbaïdjan, la campagne Dire oui a été lancée à l'occasion du Tournoi international de lutte libre, en raison de la popularité de ce sport dans le pays. Le champion du monde de lutte style libre Namiq Abdullayev a été l'un des premiers à s'engager. Au Bangladesh, le Président, le Premier Ministre et le chef de l'opposition ont tous signé des formules d'engagement en avril, ce qui montrait la solidité du consensus s'étendant à l'ensemble des partis, selon lequel la cause des enfants doit être une priorité. Dire oui a été officiellement lancée le 26 mars en Belgique, et les médias nationaux et les publications de jeunes en ont largement rendu compte. Un groupe de défenseurs de premier plan de la cause des enfants dans le pays a coopéré à la promotion de la campagne, avec le concours du Ministère de l'éducation, du Mouvement de la jeunesse et d'autres entités. Des formules d'engagement en français et en hollandais ont été largement diffusées. Le Président bulgare Stoyanov a signé le formulaire de participation en avril à Sofia tandis qu'un lancement analogue avait lieu dans 10 autres villes. La télévision nationale diffuse l'appel Dire oui tous les jours après les émissions pour les enfants et avant les principales émissions d'information du soir. Le lancement de la campagne Dire oui au Burkina Faso s'est déroulé lors du Festival panafricain du cinéma et de la télévision à Ouagadougou. Les cinéastes présents ont laissé les empreintes de leurs mains dans l'argile, moyen évocateur de s'engager en faveur des enfants. Au Cambodge, le Premier Ministre Hun Sen a lancé la campagne pendant une émission de télévision spéciale diffusée à une heure de grande écoute, en remplissant le premier formulaire de participation et exhortant tous les Cambodgiens à suivre son exemple. Le Président chilien Lagos a utilisé la manifestation Dire oui pour lancer une politique nationale et un plan d'action intégré pour les enfants et les adolescents, et a annoncé qu'on lui présenterait officiellement les résultats de plusieurs mois d'engagements à la mi-août, le Jour de l'enfant au Chili. En Côte d'Ivoire, le Président Gbagbo a pris le premier engagement du pays devant un public de 2 000 enfants, de chefs coutumiers et de chefs d'entreprise qui ont assisté au spectacle donné par de jeunes saltimbanques, chanteurs et danseurs, et entendu une intervention du Président du Parlement des enfants. En Georgie, les cloches de la grande cathédrale Sameba ont sonné à toute volée pour annoncer le lancement de la campagne Dire oui le 1er juin. Les cérémonies se sont déroulées au Palace des enfants et de la jeunesse, sous l'égide de Mme Nanuli Shevardnadze, l'épouse du Chef de l'Etat. De jeunes volontaires avaient installé plusieurs centres de collecte de signatures et ont distribué des formulaires de participation. A la fin de la journée, ils en avaient recueilli plus de 10 000. Le 12 juin, le Président Edouard Shevardnadze a signé son propre formulaire et annoncé qu'il participerait à la Session extraordinaire consacrée aux enfants en septembre. Lors du lancement de la campagne Dire oui au Ghana, le Président Kufuor a promis au Parlement des enfants qu'il rendrait l'éducation de base gratuite et obligatoire et développerait le programme de formation des maîtres. En Haïti, dans un contexte marqué par l'agitation politique et sociale, des milliers d'enfants et de représentants d'ONG ont entendu le Président Aristide s'engager à assister à la session extraordinaire consacrée aux enfants et à garantir l'éducation pour tous d'ici à 2004. Les enfants se sont exprimés spontanément et ont plaidé pour que leurs droits soient respectés et qu'il soit mis fin à la violence contre les enfants haïtiens. Au Honduras, le lancement de la campagne a eu lieu en mai et les différentes confessions du pays organiseront en août une vigile nationale. L'équipe nationale de football soutient la campagne en portant des T-shirts Dire oui lors des matches internationaux. En Jamaïque, le Premier Ministre Patterson a lancé la campagne Dire oui le 1er mai lors de l'émission nationale radiotélédiffusée qui a donné le coup d'envoi du Mois national des enfants. La campagne se déroulera dans le cadre de manifestations déjà programmées telles que des marchés dans la capitale en juin, des colonies de vacances gérées par des associations religieuses et locales et des ONG en juillet, une exposition agricole en août et une session du Parlement des enfants en septembre. La Reine Rania de Jordanie a lancé la campagne Dire oui en mai et il a suffi de 21 jours pour que celle-ci dépasse l'objectif fixé en rassemblant un million d'engagements. Le Président Ratsiraka de Madagascar s'est personnellement engagé à garantir l'exercice des droits des enfants dans le pays et à protéger les enfants contre tout traitement discriminatoire. Il a déclaré : « Nous continuons d'affirmer aujourd'hui que l'enfant est roi ! » Le 1er juin, Journée des mères et des enfants en Mongolie, le Président, le Premier Ministre et le Gouverneur d'Ulaanbaatar ont engagé les citoyens du pays à Dire oui. L'idole nationale de la musique pop Ariunaa a été nommée Envoyée spéciale de l'UNICEF pour les enfants et elle a rendu publique une chanson, intitulée Dire oui, qu'elle avait composée et qu'elle a chantée avec d'autres chanteurs le jour du lancement de la campagne. L'appui de la famille royale a également été obtenu au Maroc, où la Princesse Lalla Meryem a lancé en mai une campagne nationale à l'occasion de la Journée nationale des enfants. Dire oui a démarré le 26 avril au Mozambique, lors d'une manifestation animée à laquelle assistait une foule nombreuse et dont les événements marquants furent la participation de 150 étudiants, la promesse faite par le Ministère des femmes et du bien-être social que le gouvernement donnerait son appui, et le concert endiablé de la grande chanteuse Julia Mwithu. Les ONG nationales, appuyées par des ONG internationales, ont distribué des formulaires de participation et récolté des adhésions dans tout le Mozambique, comptabilisant plus de 50 000 signatures à ce jour. Le 1er juin, Journée internationale de l'enfant, le président Joaquim Chissano a marqué son adhésion devant des milliers de personnes rassemblées à Maputo. Le 1er juin, dans le cadre d'une journée de fête qui a vu le lancement de cinq initiatives majeures en faveur des droits des enfants, plus de 500 enfants, parlementaires, enseignants et dispensateurs de soins s'étaient réunis pour assister à l'ouverture, par quatre ministres d'Afrique du Sud, d'une session informatique au cours de laquelle ils ont rempli la version pour enfants de l'engagement de l'Afrique du Sud intitulée « Hear My Voice» [Laissez-moi m'exprimer][www.children.gov.za] et lancé la campagne Dire oui sur le nouveau site Internet de l'Office des droits de l'enfant, à la Présidence. Au Soudan, la campagne, baptisée « Dire oui à la paix pour les enfants » prend de l'ampleur. Un groupe d'artistes soudanais, sous l'impulsion du célèbre acteur Ali Mahdi, participera à une « Marche pour les Enfants » de 250 km, en s'arrêtant dans les villages sur leur route afin de présenter une pièce de théâtre et de récolter des signatures. Dans le sud du Soudan - une des régions les plus isolées et les durement touchées par les conflits - des bulletins d'adhésion sur papier seront distribués puis récoltés par le biais des écoles ou des programmes de vaccination et d'information sanitaire sous l'égide du programme d'urgence Opération Survie au Soudan. On récoltera aussi les formulaires de participation dans 500 « Villages amis des enfants » dans les régions de Kordofan, Darfur, Nil et Gedarif. En Tanzanie, le Président Mkapa a présidé le lancement officiel de la campagne Dire oui et écouté les enfants venus de 20 régions du continent et de l'île de Zanzibar plaider ardemment pour la suppression des frais de scolarité. Dans l'ex-République yougoslave de Macédoine, la société Makednski Posti a fait distribuer des cartes postales affranchies par les quotidiens et dans les écoles et centres socioculturels du pays. La star nationale du hip-hop Vrcak fera campagne pour Dire oui jusqu'à la fin du mois de septembre. Le lancement pour la région de l'Europe centrale et orientale, de la Communauté d'Etats indépendants et des Etats baltes, s'est déroulé à Istanbul (Turquie) à l'occasion d'une émission de télévision à grand spectacle produite pour célébrer la Journée nationale des enfants. Les enfants de 41 pays ont exhorté les dirigeants du monde à placer la protection des enfants au premier rang de leurs préoccupations. Dans le cadre d'un lancement régional, des enfants, jeunes et adultes de tous les milieux se sont rassemblés le 25 avril pour donner le coup d'envoi de la campagne Dire oui au plus grand musée pour les enfants de Mexico. Signalant d'entrée de jeu l'importance de cette campagne, les enfants ont énoncé les dix points de l'engagement Dire oui et plusieurs personnalités mexicaines éminentes ont pris la première série d'engagements du pays. En Afrique de l'Ouest, 300 chefs coutumiers du Burkina Faso, du Cameroun, du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Nigéria, du Sénégal et du Tchad ont signé l'Appel à la participation au Mouvement mondial en faveur des enfants. Ils ont conféré leur immense autorité morale et religieuse à un appel en faveur des droits des enfants et des femmes et se sont prononcés en faveur de l'instruction des filles et contre le mariage précoce. Le lancement de la campagne Dire oui à travers le monde en 2001 a été un événement remarquable : dans bien des cas, les dirigeants politiques ont demandé instamment à leurs propres populations de ne cesser de leur rappeler qu'ils doivent « tenir leurs promesses » à la session extraordinaire. Il nous appartient à tous de veiller à maintenir cette pression sur nos dirigeants, non seulement jusqu'en septembre, mais aussi dans les années qui viennent. Nous pouvons le faire en prenant nos propres engagements, en ajoutant notre voix à toutes celles qui, de plus en plus nombreuses à travers le monde, ont décidé de Dire oui pour les enfants. Nul d'entre nous n'est trop important ou trop peu important pour s'engager en faveur de cette cause. Comme le précise bien le Mouvement mondial en faveur des enfants, « Nous faisons appel à vous, où que vous soyez, en vous demandant de faire, au moment et de la façon qui vous conviendront, tout ce qui est en votre pouvoir pour les enfants. III Les actions qui peuvent changer le monde Il est incontestable que les pays qui sont économiquement les plus puissants du monde doivent prendre des initiatives en faveur des droits des enfants. Mais les gouvernements des pays en développement ne peuvent se prévaloir du handicap dont souffre leur pays pour s'abstenir de mobiliser les énergies au nom des enfants. Les droits des enfants sont indivisibles et primordiaux. Toutes les sociétés ne doivent avoir de cesse que les droits de tous soient garantis et respectés. Investir en faveur des enfants, c'est tout simplement le meilleur investissement qu'un gouvernement puisse faire. Aucun pays n'a pu se hisser au niveau d'un développement appréciable et soutenu sans investir de façon substantielle au profit de ses enfants. Selon la Banque mondiale, l'un des facteurs importants qui, parallèlement à une bonne gestion macro-économique, expliquent pourquoi les pays d'Asie orientale ont nettement mieux réussi leur développement économique, dans les années 70 et 80, que ceux d'Afrique subsaharienne est le fait qu'ils avaient investi des sommes considérables en faveur des enfants au cours des décennies antérieures. En d'autres termes, ils récoltaient ce qu'ils avaient semé au cours des années 50 et 60 dans le terrain fertile de la santé, de la nutrition et de l'éducation des enfants49. En outre, dans les années 90, l'UNICEF a étudié neuf pays en développement et l'Etat indien du Kerala. Ils avaient tout été choisis pour leurs excellents résultats dans les domaines de la santé et de l'éducation, qui étaient très supérieurs à ceux de pays connaissant une situation économique analogue. Il s'agissait de déterminer s'il existait un quelconque dénominateur commun dont les autres pays en développement pourraient s'inspirer. Il y en avait un, en effet. Les gouvernements considérés - Barbade, Botswana, Costa Rica, Cuba, Malaisie, Maurice, République de Corée, Sri Lanka, Zimbabwe et l'Etat du Kerala - étaient souvent très différents sur le plan des orientations politiques, mais ils avaient tous décidé d'investir pour les enfants en faisant prendre en charge par l'Etat les services sociaux de base. Chacun de ces pays a donc régulièrement consacré une part du revenu national plus importante que ses voisins à l'instruction primaire et assuré la gratuité de la scolarisation primaire50. En revanche, des études réalisées récemment dans plus de 30 pays montrent que les services sociaux de base représentent en moyenne entre 12 et 14 % du montant total des dépenses publiques51, ce qui est loin d'être suffisant : les gouvernements devraient envisager de consacrer au moins 20 % de leur budget aux services sociaux de base, ce qui est l'objectif qui a été accepté au titre de l'Initiative 20/20 lors du Sommet mondial pour le développement social en 1995. Les pays qui n'investissent pas suffisamment dans les services sociaux de base et qui ne donnent pas, de ce fait, à leur population les moyens de faire face à l'instabilité et aux inégalités - ou de profiter des possibilités - associées à la mondialisation, se placent eux-mêmes dans une situation très difficile. L'accès universel à ces services fournit en effet un « amortisseur social » qui permet d'emprunter le chemin cahoteux de l'économie mondialisée, d'augmenter les chances des pauvres et de démocratiser l'ensemble du processus de mondialisation52. Impulsions stratégiques Les décisions des dirigeants politiques ont des répercussions importantes sur la vie privée des familles, des premières années d'un enfant jusqu'à l'âge scolaire; sur les années d'apprentissage, correspondant environ à l'âge de la scolarité primaire; et sur l'adolescence, période où l'enfant s'efforce d'appréhender toute la complexité du monde. Le développement du jeune enfant L'importance primordiale du développement du jeune enfant est beaucoup plus communément acceptée qu'elle ne l'était au moment du Sommet mondial pour les enfants, en 1990. Il ne saurait y avoir de développement humain si la petite enfance ne fait pas l'objet de soins de qualité. Ces soins sont également un droit fondamental. Les dirigeants de tous les pays du monde doivent s'assurer que la naissance de chaque enfant, sans exception, est enregistrée; que tous les enfants peuvent vivre les premières années de leur vie à l'abri de la violence et des mauvais traitements; et qu'ils ont accès à une nutrition suffisante, à l'eau salubre, à des installations d'assainissement adéquates et à des soins de santé de qualité. Et, chose tout aussi importante, les collectivités doivent s'assurer que les besoins des enfants en matière de développement intellectuel et affectif sont satisfaits; que des activités d'éveil et d'apprentissage leur sont proposées de bonne heure et que leurs parents et autres dispensateurs de soins primaires reçoivent des informations et un appui suffisants pour pouvoir offrir un cadre protecteur et enrichissant (voir Encadré 8). Si les gouvernements centraux et les administrations locales se croisent les bras, ils feront une erreur qui leur coûtera cher - et ils manqueront en même temps aux obligations morales et juridiques qu'énonce la Convention relative aux droits de l'enfant. S'ils sont de bonne qualité, les programmes de développement de la petite enfance englobent tous les objectifs de la survie de l'enfant auxquels l'UNICEF est traditionnellement associé : santé maternelle, accouchement sans risques, examens médicaux postnatals réguliers, vaccination, encouragement de la croissance par allaitement au sein, alimentation complémentaire et apport de micronutriments, et éducation des parents en matière de nutrition et de santé. Mais ils s'étendent également au développement mental, social, affectif et spirituel des enfants pendant les premières années de la vie, c'est-à-dire tant aux soins physiques et psychosociaux qu'ils reçoivent qu'aux activités d'éveil auxquelles ils prennent plaisir. Pas une année ne passe sans que de nouvelles données scientifiques viennent confirmer que les premières années de la vie déterminent dans une large mesure la qualité de la vie dont ils bénéficieront pendant toute leur enfance. On comprend de mieux en mieux, par exemple, que l'apprentissage commence à la naissance et est encouragé par des expériences positives et stimulantes dès les premières années de l'enfance. A Dalmau (Inde), par exemple, les programmes de développement du jeune enfant ont fait progresser de 16 % la fréquentation scolaire, tandis qu'en Colombie, les enfants qui avaient bénéficié de programmes préscolaires avaient deux fois plus de chances de terminer leurs études primaires53. Il y a plus : le fait d'investir en faveur de la petite enfance augmente les chances de l'enfant d'atteindre l'adolescence et d'être capable de continuer à apprendre tout en affrontant les problèmes du travail, de la sexualité et de la survie. Les fonds que l'Etat investit dans les premières années de la vie des enfants, en particulier des enfants en situation de risque, peuvent se traduire par une baisse des dépenses ultérieurement consacrées aux enfants plus grands et aux adultes. Si les Etats veulent remplir les obligations qui leur incombent en vertu de la Convention relative aux droits de l'enfant, ils devront cesser de considérer les soins à la petite enfance comme une question qui ne relève que des familles, comme un supplément facultatif, une option incertaine. L'investissement dans le développement du jeune enfant devrait à présent être une seconde nature pour la famille humaine, aussi naturelle et inévitable pour notre vie que le soleil et la pluie baignant une rizière. L'éducation de base La nécessité d'investir dans une éducation de base de qualité - en particulier dans celle des filles - a été démontrée de façon convaincante. L'éducation ne fait pas que produire des employés ou des clercs : elle enrichit la vie et ouvre de nouvelles perspectives à tous. Elle procure des avantages dans tous les secteurs. Les agriculteurs qui savent lire et ont des notions sur la façon de découvrir et de classer des informations risqueront moins de se laisser distancer par l'évolution de l'agriculture : une étude de 13 pays à faible revenu a montré qu'un agriculteur qui était allé quatre ans à l'école produisait en moyenne 9 % de nourriture de plus que celui qui n'y était jamais allé54. On a montré également que l'instruction agissait comme un « vaccin » contre le double risque que sont le travail dangereux des enfants et le VIH/SIDA55 (voir Encadré 9). Par ailleurs, les filles qui ont la possibilité d'aller à l'école améliorent généralement non seulement leurs chances, mais aussi celles de leurs enfants et de leur famille à venir - et de l'ensemble de la société (voir Encadré 10). On a démontré que l'instruction des filles réduit la mortalité infantile, améliore la santé et la nutrition des enfants, améliore la santé des femmes et freine l'accroissement démographique, car en général les femmes instruites se marient plus tard et ont moins d'enfants. Les pays qui investissent dans une instruction dispensée dans des conditions d'égalité aux filles et aux garçons récoltent d'énormes dividendes pour le développement. « L'investissement dans l'instruction des filles, dit la Banque mondiale, pourrait bien être l'investissement au rendement le plus élevé qui soit à la disposition du monde en développement. »56 L'instruction n'est pas seulement un investissement : c'est aussi un droit fondamental énoncé dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans la Convention relative aux droits de l'enfant. Qui plus est, l'UNICEF croit fermement que l'amélioration de l'instruction des filles est le moyen le plus sûr et le plus rapide pour venir à bout de la pauvreté et créer une société plus juste. Il coordonne l'Initiative des Nations Unies pour l'instruction des filles, que le Secrétaire général a lancée au Forum mondial pour l'éducation tenu à Dakar en avril 2000 et au Sommet du Millénaire tenu en septembre 2000. L'Initiative africaine pour l'instruction des filles a prouvé au cours des cinq dernières années que les programmes ciblés peuvent vraiment changer les choses. Parmi les stratégies qui donnent de bons résultats, on relève les suivantes : recruter davantage de femmes et sensibiliser les enseignants aux différences entre les sexes et aux droits des enfants; éliminer des manuels scolaires et matériels pédagogiques la discrimination fondée sur le sexe; veiller à faire participer les parents et la communauté locale; développer l'enseignement et les soins préscolaires; faire en sorte que les écoles soient situées dans des endroits où les filles puissent se rendre en toute sécurité; construire des latrines distinctes pour les filles et les garçons; et supprimer les frais de scolarité et autres coûts qui dissuadent les pauvres d'envoyer leurs enfants à l'école (voir Encadré 1I). Les connaissances existent déjà : la dernière décennie de recherche et d'expérimentation a bien montré ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ce qu'il faut, ce sont des personnes prêtes à se battre pour que des fonds suffisants soient affectés à l'accroissement des chances de tous les enfants en matière d'instruction. La communauté internationale a posé un jalon important lors du Forum mondial pour l'éducation en réaffirmant l'objectif de l'Education pour tous tout en fixant de nouveaux objectifs et des normes plus élevées - en promettant notamment un développement et une amélioration des soins aux jeunes enfants et de l'instruction à leur donner, l'accent étant mis en particulier sur les plus vulnérables et défavorisés. Son objectif pour 2015 englobe à présent non plus seulement l'accès universel à l'enseignement primaire, comme auparavant, mais l'achèvement d'études primaires de bonne qualité par tous les enfants, y compris les filles, les minorités nationales et les enfants vivant dans des conditions difficiles. Dakar a réaffirmé que l'instruction des filles doit occuper une place centrale dans toute stratégie de développement sérieuse et a attiré l'attention sur le fait que le délai fixé pour l'élimination des différences entre les sexes au niveau des effectifs des écoles primaires et secondaires, contrairement à la plupart des autres objectifs de développement internationaux, est 2005, non 2015. Il ne reste que quatre courtes années au monde pour tenir la promesse de l'égalité de droits des filles en matière d'apprentissage, d'alphabétisation et leur offrir l'autonomie que procure l'éducation. Adolescence La troisième possibilité d'investissements judicieux se présente pendant la période de l'adolescence. Les années d'adolescence sont une période de développement très rapide pour les jeunes sur tous les plans - physique, affectif, psychologique, social et spirituel. C'est en fait la phase la plus rapide du développement humain, abstraction faite de la période immédiatement antérieure et postérieure à la naissance. Mais c'est aussi une période présentant de grands risques. Ce sont ces enfants plus âgés en effet qui sont les plus exposés à certaines des graves menaces pour les droits des enfants - le VIH/SIDA, l'exploitation sexuelle, l'exploitation que constitue le travail des enfants, le fait d'être piégé dans un conflit ou enrôlé comme soldat (voir Encadré 12). Les adolescents sont exposés à ces risques alors qu'ils manquent souvent des informations, aptitudes et services d'appui dont ils auraient besoin. L'adolescence est également un moment déterminant pour améliorer la situation des femmes. Il est capital d'assurer le bien-être des adolescentes pour briser cet engrenage de discrimination sexuelle qui cantonne beaucoup trop de filles dans la même situation défavorisée que leur mère. C'est au cours de ces années que, par exemple, les écarts entre hommes et femmes en matière d'instruction sont les plus importants. Dans les pays en développement, 6 % de garçons de plus que de filles s'inscrivent à l'école primaire, mais l'écart passe à 16 % dans les années correspondant à l'école secondaire - et atteint en Asie du Sud le taux particulièrement inquiétant de 36 %. Ce sont les adolescentes qui risquent le plus d'être victimes de l'exploitation sexuelle, de la traite ou de toute forme d'exploitation par le travail des enfants (voir Encadré 13); et ce sont encore elles que des traditions culturelles tenaces ou un ordre direct contraignent au mariage et à la maternité précoces. Les exigences et priorités antagoniques des adultes, qui peuvent exercer une pression politique, expliquent pourquoi les besoins des jeunes font rarement l'objet de dispositions spécifiques. Mais là encore, les gouvernements qui ont ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant doivent accepter que les adolescents ont des droits inaliénables qui sont manifestement méconnus aujourd'hui. Les adolescents ont le droit de recevoir des informations pertinentes et fiables de multiples sources, parmi lesquelles les parents, les enseignants, les médias et les éducateurs de leur âge. Ils ont le droit, alors qu'ils sont à la recherche de leur identité et de leur indépendance propres, de se voir inculquer les aptitudes à la vie quotidienne - aptitude à la négociation, à la résolution des conflits, à la pensée critique, à la prise de décision, à la communication et aux moyens d'assurer sa subsistance. Le bien- être des adolescents dépend d'un environnement sûr et favorable, et notamment des adultes qui s'occupent d'eux. Ils ont aussi le droit de participer aux décisions qui affectent la vie familiale. Le fait de garantir ces droits peut aider non seulement les jeunes, mais l'ensemble de la société. Les adolescents constituent une partie très importante de la population dans les pays en développement, ce qui ne les empêche pas d'être trop souvent ignorés en tant que groupe. Ils sont généralement traités comme un groupe à problème dont les membres sont des délinquants en puissance au lieu d'être appréciés pour leur énergie et leur ingéniosité (voir Encadré 14). Nous sommes tributaires du dynamisme et de l'idéalisme des jeunes pour pouvoir changer et nous défaire des habitudes sclérosées et de ce cynisme d'un autre âge qui nous empêchent d'atteindre un monde meilleur et plus honorable. Pour cette raison et pour bien d'autres encore, la participation des jeunes à la session extraordinaire de l'ONU consacrée aux enfants, qui se tiendra en septembre 2001, sera essentielle. Lorsque les droits des adolescents sont réalisés, leur force, leur confiance en eux-mêmes, leur créativité et leur enthousiasme peuvent être porteurs d'espoir et de solutions jusque dans les situations les plus désespérées. Responsabilités sans frontières Les incitations économiques à investir en faveur des enfants ne font défaut dans aucun pays. Chaque Etat ayant ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant est tenu de réaliser tous les droits des enfants reconnus par la Convention « dans toute la mesure de ses ressources disponibles » et a accepté l'obligation juridique et morale de partir du principe de l'intérêt supérieur de l'enfant lorsque des décisions économiques difficiles doivent être prises. Les ministres des finances et les institutions financières des pays et des Etats doivent assumer leurs responsabilités en ce qui concerne les modalités d'utilisation des deniers publics pour investir en faveur des enfants. La Convention ajoute toutefois son propre avenant en stipulant que « le cas échéant », les ressources doivent être recherchées « dans le cadre de la coopération internationale ». Les pays en développement doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir mais il n'est que trop clair que la plupart d'entre eux n'atteindront les objectifs fixés pour 2015 et réaffirmés par la communauté internationale au Sommet du Millénaire que moyennant une augmentation importante de l'aide extérieure - et une utilisation massive des ressources procurées par l'allégement de la dette. Après tout, le troisième gros obstacle à la réalisation des droits de l'enfant, avec les conflits et le VIH/SIDA, est la pauvreté et si une chose fait cruellement défaut, c'est bien la volonté de ceux que l'économie mondiale rend de plus en plus prospères de veiller à ce que les plus vulnérables - qui sont inévitablement les femmes et les enfants des pays les plus pauvres - reçoivent une part de cette prospérité. Il est indéniable que si l'on constate un accroissement global des richesses, il reste fortement concentré dans un petit nombre de pays. Le fossé entre les pays les plus riches et les plus pauvres ne cesse en fait de se creuser un peu plus chaque jour. En 1990, le revenu annuel par habitant dans les pays industrialisés était 60 fois supérieur à ce qu'il était dans les pays les moins avancés; en 1999, il était près de 100 fois supérieur. Depuis cinq ans, la communauté internationale se préoccupe de plus en plus de lutter contre la pauvreté - et ce ne sont pas les raisons de le faire qui manquent. Depuis 15 ans, tous les pays du monde appliquent dans leurs grandes lignes les politiques économiques de ce que l'on a appelé le Consensus de Washington parce qu'il avait l'appui du Ministère des finances des Etats-Unis et des institutions telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, qui ont leur siège à Washington. Ces institutions se sont employées à faire prévaloir une inflation basse par la discipline budgétaire, la libéralisation des échanges et des marchés financiers et la généralisation de la privatisation. Elles mettaient l'accent, à juste titre, sur l'efficacité mais pas, et c'est là que le bât blesse, sur l'équité : elles partaient du principe que ces politiques se traduiraient par une croissance économique et que les bienfaits de cette croissance se propageraient aux couches les plus pauvres de la population. Le problème, c'est qu'il saute aux yeux que les pauvres ont été les derniers à recueillir les fruits des réformes économiques et de la mondialisation. En Amérique latine, par exemple, où la plupart des pays ont, soit par choix soit parce qu'ils y étaient obligés, emboîté le pas au Consensus de Washington avec une unanimité et une ténacité remarquables dans les années 90, les nouvelles politiques économiques ont eu un impact pratiquement nul sur la pauvreté. Globalement, il y a certes eu des avantages : une inflation à un chiffre, un allégement du fardeau de la dette et un apport de capitaux privés dans la région. Mais le chômage a augmenté tandis que près de 80 millions de personnes continuaient de vivre dans le dénuement le plus total et que la région conservait la distribution de revenu et des ressources la plus inégale du monde57. Les lacunes du Consensus de Washington sont de plus en plus évidentes, en particulier pour la Banque mondiale elle-même58. Les pauvres doivent être protégés des hoquets de la mondialisation par des investissements publics dans les services sociaux de base. Si la mondialisation est inéluctable et si elle doit devenir une force libératrice et non pénalisante, l'ensemble universel de règles minimales qu'elle englobe ne devrait pas consister simplement à éliminer les barrières douanières, mais aussi à garantir les droits des enfants. Heureusement, les pays les plus riches - certains d'entre eux, tout au moins - semblent commencer à prendre au sérieux la responsabilité qui leur incombe de combattre la pauvreté dans le monde. Une longue campagne a été menée pendant les années 80 et 90 par des organisations non gouvernementales, des associations religieuses et des organisations internationales - dont l'UNICEF dans le cadre de ses rapports annuels sur La situation des enfants dans le monde - pour tenter de convaincre les pays les plus puissants et les institutions financières internationales de prendre des mesures plus rapides et plus efficaces pour régler l'énorme problème de l'endettement. Il faut rendre hommage en particulier à l'héroïsme - le mot n'est pas trop fort - dont a fait preuve la coalition du Jubilé 2000, qui a su faire de la question de l'allégement de la dette, qui passait pour un « problème accessoire », une affaire sérieuse et concrète. L'Initiative en faveur des pays lourdement endettés, qui était au départ très circonscrite et qui a été mise en place avec une lenteur désespérante, commence enfin à produire des effets. L'allégement de la dette a tardé. Pendant des années, les gouvernements occidentaux et les institutions financières internationales se sont opposés « par principe » à toute forme d'allégement - et les critiques se sont demandés s'il ne s'agissait pas simplement d'un paravent derrière lequel se dissimulait une absence fondamentale de volonté de régler le problème de la dette. Au début de 2000 encore, l'Initiative n'avait permis d'alléger la dette que de quatre pays : la Bolivie, le Guyana, le Mozambique et l'Ouganda59. Aujourd'hui, sa version « renforcée » a enfin commencé à changer les choses : quelque 22 pays pauvres bénéficient d'allégements divers qui devraient finir par représenter quelque 34 milliards de dollars et aider à ramener le montant de leur dette à un tiers de ce qu'il était au début du processus60. Autre fait nouveau très bien accueilli, les pays du G7 ont annoncé la remise de 100 % de la dette bilatérale qu'avaient contractée à leur égard les pays pouvant prétendre au bénéfice de l'Initiative susmentionnée. Le Gouvernement du Royaume- Uni a fait preuve à ce sujet d'une remarquable hauteur de vues, et a du même coup montré la voie à suivre sur la scène internationale, en prenant la décision - à laquelle a adhéré le Gouvernement canadien - d'affecter tous les paiements au titre du service de la dette courante des pays en guerre à un fonds spécial, jusqu'à ce que la paix y soit rétablie. Le Royaume-Uni a également été le premier pays à en finir avec la pratique inique consistant à lier l'aide à l'achat de biens produits par les entreprises du pays donateur - et il plaide actuellement pour que les autres pays industrialisés lui emboîtent le pas. Le Gouvernement du Royaume-Uni s'est également engagé à porter le pourcentage des crédits qu'il alloue à l'aide extérieure de 0,24 % du produit national brut (PNB) (chiffre de 1999) à 0,31 % sur les deux prochaines années, après bien des années de réduction ou de stagnation de l'aide. Cette augmentation est un fait positif en tant que premier geste, mais sur ce plan, ce sont les pays d'Europe du Nord - Danemark, Norvège, Pays-Bas et Suède - qui montrent depuis longtemps la voie à suivre et qui ont régulièrement atteint ou dépassé le minimum recommandé par l'ONU de 0,7 % du PNB. Dans l'état actuel des choses, le montant annuel des flux d'aide bilatérale en provenance des pays industrialisés est inférieur de 100 milliards de dollars au montant qu'ils s'étaient fixé. Tant que l'aide reste à un niveau aussi faible, les pays riches manquent à leurs engagements. Les objectifs convenus sont des objectifs convenus : si les premières puissances économiques du monde les ignorent de façon aussi flagrante, comment leurs gouvernements peuvent-ils en toute bonne conscience sermonner leurs homologues des pays en développement, dont les ressources infiniment moindres réduisent d'autant la marge de manœuvre ? Les pays qui revendiquent un rôle prépondérant dans l'économie mondiale doivent aller au-delà des promesses non tenues du siècle dernier. Ils doivent répondre à l'appel du Directeur général du FMI, Horst Köhler, qui voudrait voir lancer « une campagne de mobilisation du public pour faire adopter par tous les gouvernements et parlements des pays membres de l'OCDE des mesures permettant d'atteindre l'objectif de 0,7 % avant la fin de cette décennie »61. Cet appui du public ne sera pas difficile à obtenir : un sondage réalisé récemment aux Etats- Unis a permis de constater que les personnes interrogées pensaient que leur gouvernement consacrait nettement plus de 20 % du budget fédéral à l'aide extérieure. Quand on leur a demandé ce qu'elles considéraient être un taux approprié d'aide extérieure, la moyenne de leurs réponses était de 14 % du budget. Or, la part effective du budget des Etats-Unis qui va à l'aide extérieure est de 0,3 %62. En Espagne, dans le même temps, certaines municipalités ont pris l'initiative en la matière en décidant de consacrer 0,7 % de leur budget à l'aide à des municipalités de pays en développement. Un événement des plus encourageants s'est produit à Londres en février 2001. Le Ministre des finances du Royaume-Uni, Gordon Brown, et la Secrétaire chargée du développement international, Clare Short, avaient organisé une conférence d'une journée sur le thème de l'action internationale contre la pauvreté des enfants. Cela marquait un infléchissement notable de l'axe des préoccupations. Prenant au sérieux l'appel du Mouvement mondial en faveur des enfants, aux termes duquel toute personne, quelle que soit la place qu'elle occupe dans la société, doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour que les droits des enfants soient réalisés, Gordon Brown a usé de l'influence qu'il tirait de son poste de ministre des finances de l'un des pays les plus riches du monde. Les ministres des finances de presque toutes les régions du monde avaient été invités à cette conférence, de même que les directeurs de la Banque mondiale et du FMI et des délégations des principales institutions de l'ONU et d'ONG - et ils ont tous dû s'expliquer sur les contributions qu'ils comptaient apporter. C'était admettre que les objectifs de développement que la communauté internationale s'est engagée à atteindre d'ici à 2015 n'ont une chance d'être réalisés que si toutes les parties collaborent en s'engageant nettement plus à fond qu'elles ne l'ont fait jusqu'à présent - et, tout particulièrement, que si l'on peut compter sur les ministres des finances et les institutions financières internationales, qui contrôlent les ressources. « En œuvrant ensemble à la réalisation d'un but commun, nous pouvons accomplir beaucoup plus qu'en faisant cavalier seul, dit Gordon Brown. C'est en plaçant les besoins des jeunes et des pauvres au centre non seulement des politiques sociales, mais aussi des décisions financières, de la politique économique et de l'action diplomatique internationale, que nous pourrons assurer un avenir meilleur - un avenir de santé et d'espoir - où nul enfant n'est abandonné à son sort et où chaque enfant, dans chaque pays, a la possibilité de tirer au mieux parti de ses capacités. »63 S'exprimant lors de la même conférence à la faveur d'une liaison par satellite, Nelson Mandela a placé les participants devant leurs responsabilités : « Les enfants devraient être au centre des préoccupations mondiales. Nous devons revoir les stratégies de lutte contre la pauvreté de façon à donner la priorité aux investissements à réaliser pour les enfants ». Parmi les initiatives qui ont vu le jour lors de cette conférence, citons la proposition du Gouvernement italien, qui se prévalait de la position dominante qu'il occupait en assumant la présidence des pays du G7, tendant à créer un Fonds d'affectation spéciale pour la santé auquel les 1 000 plus grosses sociétés du monde verseraient un don d'au moins 500 000 dollars chacune. Les gouvernements des pays industrialisés feraient alors une contribution d'un montant identique, l'objectif consistant à ce qu'il soit versé au fonds au moins 1 milliard de dollars. Cette somme pourrait aider les pays à atteindre les objectifs de santé fixés pour 201564. C'est exactement le type de partenariat entre pays riches et pauvres, gouvernements et sociétés, organismes des Nations Unies et ONG qui a fait défaut dans les dernières décennies du XXe siècle - et que le Mouvement mondial en faveur des enfant entend inspirer et promouvoir à l'orée du XXIe. Il nous appartient à tous, enseignants, ministres, bénévoles et chefs d'entreprise, travailleurs sociaux et banquiers, d'apporter notre pierre à l'édifice. Il ne faut plus que le visage de la pauvreté du monde soit le visage d'un petit enfant. La Session extraordinaire consacrée aux enfants La Session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies consacrée aux enfants, en septembre 2001, est l'aboutissement d'années de travail de milliers d'organisations. Elle aura été précédée, comme le sont toutes les grandes conférences des Nations Unies, par une série de réunions préparatoires au cours desquelles les principales questions ont été analysées et débattues et un nouvel ensemble de principes et d'objectifs a été adopté. La question de la responsabilité a pris une nouvelle importance, en particulier dans le domaine des engagements à prendre en faveur des enfants au cours des années à venir. A la différence de toutes les autres conférences de l'ONU, un éventail très large d'organisations de la société civile travaillant avec les enfants ou pour eux ont d'entrée de jeu activement participé au débat. Les représentants des ONG ont eu accès aux préparatifs et ont fourni une contribution importante aux projets de documents. Les organisations petites ou grandes de tous les pays du monde ont surmonté leurs divergences pour se concentrer sur des objectifs communs. Elles ont constitué une alliance sur de multiples fronts destinée à amener le monde à prendre au sérieux l'idée selon laquelle les enfants ont des droits fondamentaux et qu'ils doivent pouvoir compter en priorité sur notre énergie, notre dévouement et nos ressources. Au demeurant, il s'agit d'une alliance qui ne vise pas simplement à se faire l'écho des besoins et des préoccupations des enfants, mais entend reposer sur leur participation. Le droit de participation des enfants ne saurait être plus approprié que dans le cadre de la session extraordinaire et des principales réunions qui l'auront précédée. C'est ainsi qu'à Jomtien (Thaïlande) a eu lieu en avril une rencontre sans précédent entre des enfants âgés de 11 à 18 ans venus de tous les pays d'Asie orientale. Ils se sont rencontrés pour débattre des problèmes des enfants de la région, exprimer la façon dont ils pensent que les choses devraient évoluer et formuler leurs propres recommandations à l'intention des gouvernements et des ONG qui participeront à la Session extraordinaire. Au cours du même mois, des enfants de 27 pays d'Europe et d'Asie centrale se sont rencontrés à Budapest pour travailler à l'élaboration d'un Programme des jeunes pour l'Europe et l'Asie centrale. Dans la même veine, un Forum régional des jeunes s'est tenu à Amman en novembre 2000, auquel ont participé des enfants du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord : ils ont souligné que les enfants doivent être associés à tous les efforts visant à mettre fin à l'inégalité, à la violence et à l'injustice, lesquelles mettent à mal les droits des enfants et le développement humain. Et en avril 2001, à Katmandou, un groupe appelé The Change Makers, qui représente les enfants des huit pays d'Asie du Sud, a présenté ainsi sa conception de l'avenir à des chefs d'entreprise de la région : « Nous voulons un monde où il n'y a pas de discrimination entre les garçons et les filles, entre les personnes valides et celles qui ne le sont pas, entre les riches et les pauvres. Nous voulons un environnement sain, sûr et propre pour tous. Et nous voulons une instruction digne de ce nom et la possibilité de jouer, au lieu d'avoir à travailler.» Un monde digne des enfants La Session extraordinaire constituera pour les pays du monde l'occasion de rompre avec une tradition qui fait que l'on laisse des centaines de millions d'enfants se débattre dans la pauvreté. Exploités dans le travail, condamnés à avoir faim tous les jours, ils ne bénéficient d'aucune instruction. Les délégués à la Session extraordinaire auront la possibilité de participer à un moment historique au cours duquel les dirigeants du monde s'engageront à créer un monde digne des enfants en l'espace d'une génération. Le travail a déjà démarré au niveau régional. Au dixième Sommet ibéro-américain qui s'est tenu au Panama en décembre 2000, 21 chefs d'Etat et de gouvernement ont signé une Déclaration dans laquelle ils s'engageaient à rendre l'instruction gratuite et obligatoire pour tous les enfants d'ici à 2015, à diminuer de moitié la mortalité maternelle d'ici à 2010 et à réprimer la traite, les enlèvements et l'exploitation sexuelle des enfants. La Présidente du Panama Mireya Moscoso présentera à la session extraordinaire une proposition concernant un système plus intégré de surveillance de la façon dont les gouvernements remplissent leurs engagements en faveur des droits des enfants. Au Liban, on a organisé un colloque régional en avril 2001 en vue d'élaborer un plan d'action intitulé Un monde arabe digne des enfants. Ce colloque a été suivi en mai d'une conférence des ministres des finances des pays arabes et africains tenue au Maroc, qui a préconisé de procéder à des évaluations officielles des effets des politiques gouvernementales sur les enfants; elle a aussi proposé de mettre sur pied des comités nationaux qui feraient campagne pour que soient élaborés des budgets axés sur les besoins des enfants. En Chine, en mai 2001, les gouvernements des pays d'Asie orientale et du Pacifique se sont engagés à placer le bien-être des enfants au premier rang de leurs priorités, convenant qu'il représentait « le plus important indicateur du progrès économique et social national ». Cinquième réunion régionale à faire le bilan des progrès accomplis dans la réalisation des objectifs du Sommet mondial pour les enfants, c'est la première à avoir fait participer activement les enfants et les adolescents. Entre-temps, au Népal, les ministres des finances des pays d'Asie du Sud se sont rencontrés le même mois pour examiner la nécessité d'accroître sans délai les investissements en faveur des enfants - et ont dégagé un consensus sur la façon d'y parvenir. Ils sont convenus que les gouvernements doivent forger de nouvelles alliances avec le secteur privé, avec les organisations de la société civile et avec les enfants eux-mêmes en vue de dégager les ressources nécessaires. A Berlin, la réunion régionale organisée pour l'Europe et l'Asie centrale a abouti à un plan d'action en 20 points. « Si nous voulons créer un monde meilleur pour nos enfants et leur proposer un avenir meilleur, a dit aux délégués le Ministre des affaires étrangères de la Bosnie- Herzégovine Zlatko Lagumdz_ija, nous devons placer les enfants et leurs droits au premier rang de nos préoccupations politiques. » Nous avons beaucoup appris au cours de plusieurs décennies de développement sur la façon dont les promesses peuvent être abandonnée