Page d’accueil / English version / Versión en español / Copyright
 
   
   
UNICEF/88-039/Nepal/Wright

Photo : à gauche, la petite Carla attend de passer sa visite médicale dans un centre de santé de Resistencia (Argentine).

 

 

 

 

UNICEF/88-039/Nepal/Wright

Photo : enfants dans les rues de Buenos-Aires.

 

 

Encadré 6

Un tourbillon où les valeurs ne valent plus rien par Ernesto Sábato

Commission de personnalités en faveur de l’enfance et de l’adolescence de l’Amérique latine et des Caraïbes, Septembre 2000

Le manque criant de protection accordée aux enfants est une preuve manifeste que nous vivons une époque d’immoralité. Cette aberration nous absorbe comme un tourbillon et donne une réalité nouvelle à la phrase de Nietzsche : « les valeurs ne valent plus rien. »

Pour tout homme, l’exploitation de deux cent cinquante millions d’enfants du monde entier est à la fois un crime et une honte. Des enfants qui fouillent dans les ordures pour trouver leur subsistance et cherchent dans le noir un coin où s’allonger. Quelle honte ! Comment avons-nous pu en arriver là ? Certains sont forcés de se prostituer. D’autres sont obligés d’accomplir, dès l’âge de 5 ou 6 ans, des tâches insalubres et épuisantes pour quelques sous, dans le meilleur des cas. Car beaucoup d’entre eux travaillent dans des conditions d’esclavage ou de semi-esclavage sans aucune protection juridique ou médicale. Ils sont victimes de maladies infectieuses, de blessures, de mutilations et de mauvais traitements de toutes sortes. On les rencontre aussi bien dans les grandes métropoles du monde que dans les pays les plus pauvres. En Amérique latine, quinze millions d’enfants sont exploités. Dans nos villes, ils sont abattus pour cent ou deux cents dollars ou enlevés et tués et leurs organes sont vendus aux laboratoires du monde entier. Voilà le cruel supplice que nous leur faisons subir ! Et cette plaie ouverte sur les rues du monde prouve que l’homme a vu s’échapper une partie de son humanité.

Ils ont été tellement maltraités que leurs yeux, loin de refléter l’innocence propre à l’enfance, n’expriment que la peur et la méfiance qui accompagneront toujours ceux qui ont grandi sans parents. Ces millions d’enfants, déjà privés de la protection de leur famille, n’ont pas non plus reçu d’aide de la part de ceux qui assistent impassibles au spectacle de leur détresse. L’abandon de ces premières années est comme une plaie béante qu’ils garderont pour le restant de leurs jours.

Ces filles et ces garçons ne connaissent pas le sentiment d’exaltation que l’on éprouve devant un horizon infini de possibilités. Les enfants abandonnés de notre époque ont reçu tellement de coups qu’ils ne croient plus en rien. Et nul d’entre nous n’est en mesure de leur promettre une vie digne.

Nous ne pouvons pas nous croiser les bras devant la perversité d’un système dont l’unique miracle a été de concentrer plus de 80 % de la richesse du monde aux mains d’un cinquième de la population, alors que des millions d’enfants meurent de faim dans la misère la plus sordide.

C’est pourquoi nous demandons à ceux qui détiennent le pouvoir, nous les prions, nous exigeons d’eux, qu’ils tiennent leurs promesses successives. La protection des enfants ne doit pas être une simple tâche à accomplir mais l’occasion décisive et unique de sauver une humanité défaillante. Rien n’est plus important que de soutenir cet élan. Toutes les initiatives à prendre en faveur des garçons et des filles du monde sont indispensables et urgentes. Les gouvernements doivent comprendre que notre destin repose sur la protection des jeunes enfants; c’est là une tâche cruciale, il y va du renforcement de la démocratie et de l’avenir de l’humanité.

Le manque d’humanité dans l’exercice du pouvoir engendre une violence que nous ne pourrons pas combattre avec des armes. Seul un sentiment de fraternité pourra nous sauver. L’objectif fondamental des chefs d’État doit être d’accorder la plus haute priorité au bien-être des garçons et des filles, de les protéger et de les préparer à construire, ensemble, un univers à la mesure de la grandeur humaine.

C’est dans le regard de nos enfants que se trouve le seul mandat dont nous devons nous acquitter. L’abandon que nous y lisons est un crime qui remet notre humanité en question.

En faisant nôtre la phrase de Dostoïevski : « chacun d’entre nous est coupable devant tous, pour tous et pour tout », appliquons-nous à défendre les droits des enfants abandonnés, privés des soins essentiels que leur jeune âge exige.

Nous ne pouvons pas nous dérober à cette responsabilité.

Ces enfants sont nos fils et nos filles. Ils doivent être l’objectif principal d’un combat qui relève de notre vocation la plus authentique.

Le grand écrivain argentin Ernesto Sábato milite depuis des années pour les droits de l’homme. Il est physicien nucléaire de formation.

 

  Page précédente | Page suivante