État de Palestine

Le travail dans les tunnels, épuisant et dangereux, « est notre seule option, » disent des adolescents de l’État de Palestine

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Deux jeunes Palestiniens de 17 ans travaillent dans un tunnel en faisant passer illégalement du gravier sous la frontière qui sépare Gaza de l’Égypte. Les tunnels sont utilisés pour introduire clandestinement des biens introuvables à Gaza depuis le début du blocus, en 2007.

Par Catherine Weibel

GAZA, État de Palestine, 9 janvier 2013 - Sur l’étroite bande de terre qui longe la frontière méridionale entre Gaza et l’Égypte, le bruit des groupes électrogènes se fait entendre parmi les centaines de tentes blanches plantées dans un paysage de sable et de ruines criblées de balles.

Situées en bordure de la ville de Rafah, les tentes masquent les entrées des tunnels qui sont utilisés pour introduire clandestinement de la nourriture, du carburant et des matériaux de construction par dessous la frontière depuis sa fermeture voici cinq ans. Israël affirme que certains de ces tunnels sont utilisés pour faire passer en contrebande des armes à Gaza.

Dans l’une des tentes, une douzaine d’adolescents sont assis autour d’un grand trou, attendant que le dernier de leurs camarades émerge à la surface. Le tunnel, avec ses murs de terre nue soutenus par des étais en bois, est assez grand pour qu’un homme s’y tienne debout tête baissée.

Les accidents y sont fréquents. Depuis 2009, huit enfants ont été tués et trois autres blessés dans des effondrements, des électrocutions, des explosions de bouteilles de gaz et des frappes aériennes.

Il n’est pas rare de voir des enfants en train de travailler dans les tunnels mais personne ne sait combien ils sont. Beaucoup de propriétaires de tunnels trouvent qu’il est plus facile de recruter des enfants, ceux-ci étant moins susceptibles de se plaindre des conditions de travail ou du salaire. Les parents prétendent qu’ils n’ont pas d’autre choix que celui d’envoyer leurs enfants travailler dans les tunnels afin de permettre à la famille de se nourrir.

Tunnels ou tombes ?

Mohammed*, 16 ans, a été envoyé dans les tunnels quand il a eu 14 ans. « Un matin, ma mère m’a pris dans ses bras et m’a serrée contre elle en pleurant. Elle a dit que j’étais un homme et que, désormais, je n’irais plus à l’école et que je devais aller travailler parce que mon père était trop âgé pour trouver un emploi, » dit-il. « J’ai été obligé d’abandonner l’école et je me suis retrouvé dans un tunnel. »

Alors qu’il parle, Mohammed peut à peine garder les yeux ouverts, son corps frêle engourdi par la fatigue. « La première fois que je suis arrivé dans le tunnel, j’ai paniqué et j’ai pleuré, se souvient-il. Je ne voulais pas travailler sous terre ; le tunnel ressemblait à une tombe. Un des ouvriers m’a donné un petit comprimé pour que je me détende. »

Le comprimé était du Tramadol, un analgésique opioïde léger de mauvaise qualité importé d’Égypte par les tunnels. Il est devenu une drogue très prisée à Gaza et peut entraîner une très grande dépendance. Beaucoup d’enfants travaillant dans les tunnels disent qu’ils en consomment régulièrement. «  Parfois, j’ai mal partout mais pourtant je dois continuer à travailler alors je prends un comprimé, » dit un autre adolescent.

« Quel autre choix y a-t-il pour moi ? »

Mohammed gagne au maximum 120 shekels (environ 30 dollars É.-U.) par roulement en travail posté, une tâche éreintante. Il dit qu’il pourrait trouver un emploi sur un chantier mais que la chaleur est insoutenable et que le salaire y est seulement le tiers de ce qu’il gagne. « J’aimerais pouvoir devenir électricien mais je ne sais vraiment pas comment m’y prendre, » observe-t-il.

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Mohammed*, 17 ans, appelle les ouvriers se trouvant à la surface grâce à une ligne pour les communications installée dans le tunnel. « Ma famille, dit-il, m’a demandé de quitter l’école pour les tunnels quand mon père est devenu trop âgé pour travailler. »

Un camarade de Mohammed, Ahmad, 16 ans, continue d’aller chaque jour à l’école après son poste de nuit. « Mon professeur me dit que je devrais arrêter de travailler dans le tunnel mais quel autre choix y a-t-il pour moi ? Je ne peux pas laisser ma famille sans rien avoir à manger, » regrette-t-il ajoutant qu’il n’arrête pas de s’endormir en classe. « Je crains que, finalement, je ne sois jamais capable d’achever ma scolarité. »

Leurs vies en péril

Mohammed et Ahmad  se souviennent comment ils ont failli mourir tous les deux dans l’effondrement d’un tunnel. « Nous savions que des secours étaient en train d’arriver et il nous restait un peu d’air mais une bouteille de gaz que nous transportions a commencé à fuir et nous étions en train de nous asphyxier, » se rappelle Mohammed. « On paniquait, on pensait qu’on allait mourir. » Les enfants ont été secourus à temps mais Mohammed a été hospitalisé pendant une semaine.

Mohammed dit que son cousin, qui travaillait dans un autre tunnel, n’a pas eu autant de chance. « La bouteille de gaz qu’il transportait a explosé quand il a allumé une cigarette et il est mort, » dit l’enfant d’une voix basse. « Je déteste les bouteilles de gaz. Je ne veux plus en porter une seule de ma vie mais je dois travailler. »

Saqer est éducateur dans un espace ami des adolescents appuyé par l’UNICEF, à Rafah. Il dit qu’il rencontre parfois des enfants qui travaillent dans les tunnels et essaie de les persuader de quitter leur travail.

« J’ai convaincu un adolescent d’aller plutôt travailler dans une usine à bouteilles et, à présent, comme il ne veut pas retourner à l’école, j’essaie de lui trouver une formation professionnelle, » dit l’éducateur. L’adolescent continue à travailler de temps en temps dans les tunnels simplement parce que ça rapporte plus. 

Depuis que, en 2010, le blocus a été légèrement réduit, le nombre de tunnels a diminué et le travail a commencé à se faire plus rare. « Je ne vais plus sous terre aussi souvent qu’avant, » dit un enfant de 15 ans qui travaille dans les tunnels.
Il n’a pas l’air de savoir s’il s’agit d’une bonne ou mauvaise chose.

* Tous les noms ont été modifiés.


 

 

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