La dette a un visage d'enfant : l'Afrique accablée L'Afrique a remboursé plusieurs fois sa dette initiale en valeur nominale, ce qui lui a fait perdre des acquis sociaux précieux et ce qui a mis les économies au bord de la faillite. Entre un quart et un tiers des budgets nationaux des pays d'Afrique subsaharienne (et 40 % des pays pauvres les plus endettés) vont à financer le service de la dette. Pour des pays soumis à l'impact catastrophique du sida, une utilisation aussi insensée de ressources limitées est particulièrement cruelle. Ce détournement massif de ressources coûte cher aux enfants. En République-Unie de Tanzanie, le montant affecté au remboursement de la dette est quatre fois plus élevé que le budget de l'éducation et neuf fois supérieur à celui de la santé de base. Le Mozambique rembourse des sommes plus élevées à des créditeurs riches qu'il n'en consacre à l'éducation et à la santé de base prises ensemble. Il en va de même pour la Zambie, qui doit actuellement 7,2 milliards de dollars au titre de la dette, soit un montant 5 à 6 fois supérieur aux recettes tirées de ses exportations. La crise est encore aggravée par le fait que l'aide publique au développement (APD) a atteint son niveau le plus bas. La part de leur produit national brut (PNB) que les pays industrialisés consacrent à l'aide est actuellement de 0,22 %, soit moins d'un tiers des 0,7 % fixés par l'ONU. Si l'aide s'était seulement maintenue au niveau de 0,33 % affiché en 1992, les pays en développement disposeraient de 24 milliards de dollars supplémentaires par an. En outre, près d'un quart de l'aide bilatérale attribuée aux pays pauvres fait boomerang et revient aux donateurs au titre du remboursement des dettes. En Tanzanie, un dollar sur trois accordés au titre de l'aide, et au Nicaragua et en Zambie un dollar sur deux, sont gaspillés ainsi inutilement au lieu d'être consacrés à soulager la pauvreté et à jeter les bases d'une croissance future. La dette accroît la dépendance envers l'aide, ralentit la croissance, entrave les investissements étrangers, est source d'instabilité et engloutit des sommes qui pourraient être consacrées à la santé, à l'éducation et à d'autres services vitaux. En outre, la crise de la dette a privé les pays créditeurs de près de 6 millions d'emplois dans les années 80, car l'argent que les pays débiteurs auraient pu consacrer à l'achat de produits est allé au service de la dette. Une palette de capitales et de pays ont donné leur nom à des initiatives visant à sortir les pays des chaînes de l'endettement : Londres, Lyon, Maurice, Naples, Toronto, Trinité-et-Tobago. Mais pour les pauvres, leurs résultats furent si faibles, que ces initiatives auraient tout aussi bien pu être lancées au pays du rêve. La voie suivie aujourd'hui s'appelle Initiative pour la réduction de la dette des pays pauvres très endettés (Initiative PPTE); elle a pour but d'aider 41 pays pauvres dont 33 sont situés en Afrique. Leurs taux de mortalité infantile sont d'un tiers supérieurs (et leurs taux de mortalité maternelle pratiquement trois fois supérieurs) à la moyenne des pays développés : plus d'un tiers des enfants ne sont pas vaccinés et près de la moitié de leur population est analphabète. L'Initiative PPTE est notre meilleur espoir de ramener la dette à un niveau jugé viable. Mais que les résultats sont lents et laborieux ! Aujourd'hui, deux pays seulement ont bénéficié d'un allégement de leur dette, malgré l'extrême urgence de la situation. Les pays doivent satisfaire à des critères difficiles, souvent inappropriés, pour bénéficier de l'Initiative; ils doivent, par exemple, appliquer pendant trois à six ans des programmes d'ajustement structurel rigoureux, qui souvent les appauvrissent encore ou renforcent les inégalités sans pour autant promouvoir leur croissance. L'Initiative a fixé la proportion du service de la dette aux recettes tirées des exportations à 20-25 %, malgré le fait que les pays pouvaient difficilement débourser 16 % en 1996. Ils ne seront donc pas plus en mesure qu'auparavant – et probablement moins aptes – à atteindre leurs objectifs en faveur des enfants. Cette initiative, dont le coût a été évalué à environ 12,5 milliards de dollars, est dotée de fonds limités, privilégiant ainsi une apparence de rectitude financière au détriment d'un secours réel aux pauvres. L'expérience du Honduras permet de juger de l'improbabilité de voir ces fonds se matérialiser. Le Honduras a été ravagé à la fin de 1998 par l'ouragan Mitch, mais il n'a reçu qu'une fraction de l'aide promise par les donateurs pour lui permettre de s'acquitter cette année de ses obligations d'un montant de 200 millions de dollars au titre du service de la dette. On peut citer en comparaison la rapidité avec laquelle les donateurs ont réussi à mobiliser 100 milliards de dollars en quelques mois pour tirer d'affaire l'Asie de l'Est, dont l'insolvabilité menaçait les économies occidentales ! Une campagne vigoureuse a été lancée pour persuader les gouvernements des pays riches d'assouplir l'Initiative PPTE et d'accorder plus rapidement leur assistance. Cette année, l'Allemagne, le Canada, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont fait un appel en faveur de l'adoption de réformes permettant d'accélérer le rythme, demandant également que la dette de certains pays gravement frappés soit annulée. L'OXFAM a également proposé des réformes, visant notamment à accorder une aide plus rapide et plus importante aux pays débiteurs désireux de consacrer 85 à 100 % des économies ainsi réalisées à des programmes destinés à réduire la pauvreté. Il faudrait, bien entendu, que ces programmes soit adoptés dans un esprit de collaboration entre les prêteurs et les emprunteurs. Il a en outre été proposé que, avant tout remboursement de la dette, les emprunteurs comme les prêteurs s'engagent à protéger la capacité des pays endettés à fournir des services sociaux de base à leurs populations. L'Ouganda, par exemple, qui est le premier pays à bénéficier d'un allégement, contribue à l'éducation de 2 millions d'enfants supplémentaires; la Bolivie, qui vient en second, participera au financement d'un programme national visant à réduire la pauvreté rurale. Selon l'OXFAM, une telle assistance permettrait à la Tanzanie d'inscrire pratiquement tous les enfants du pays à l'école primaire, au Mozambique de doubler ses dépenses de santé et de remettre en état ses écoles et ses centres médicaux, et au Nicaragua de réaliser tout un éventail d'objectifs, notamment l'éducation primaire gratuite et universelle, l'amélioration des soins de santé primaires de 1,2 million de personnes et l'approvisionnement en eau salubre de 600 000 habitants supplémentaires.
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