Le progrès des nations 1998
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L'exclusion des pauvres

UNICEF/97-0221/Press

Sans foyer, il est difficile d'exercer ses droits, et même de mener une vie normale. Cette famille, de Daytona Beach (Etats-Unis), n'ayant pas le droit de rester plus longtemps à l'asile, a reçu un bon de séjour d'une semaine dans un motel - une seule chambre pour cinq personnes. Les enfants, âgés de 7 à 13 ans, ne sont pas scolarisés.

La multiplication des sans-abri est le résultat prévisible des politiques menées par les secteurs public et privé, qui excluent les pauvres de la participation à la révolution économique tout en cisaillant les filets de sécurité au nom de la «compétitivité mondiale». En outre, cette situation est exacerbée par une profonde répugnance à s'attaquer aux racines du problème.

Les concepts de contrat social, de communauté, de souci du bien à long terme, et même de moralité publique, sont mis au rancart ; les gens veulent ignorer le développement simultané d'une immense prospérité d'un côté, de la population des sans-abri de l'autre. Les principes des droits économiques et sociaux - partie intégrante de la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont on célèbre à grand fracas le cinquantième anniversaire - sont foulés aux pieds sans remords ni regret.

C'est ce manque de conscience collective qui a permis à certains pays, dont le Royaume-Uni, à un moment où une économie florissante et la dérégulation du secteur privé ont fait flamber les loyers, de vendre des logements sociaux à leurs occupants, ou à d'autres propriétaires privés, sans tenir compte de la nécessité de trouver des solutions de remplacement pour ceux qui demeurent sur la liste des sans-abri, ou qui viennent s'y ajouter.

Malgré les assurances des bureaucrates, selon lesquels il existerait une réserve suffisante de «logements à prix abordable», le boom de l'immobilier a entraîné l'installation de familles plus riches dans des quartiers qui jadis offraient pour un prix modéré des logements aux pauvres. En outre, la combinaison d'une mobilité accrue et de l'impératif vieux comme le monde de s'installer là où on trouve du travail lance les individus à la recherche des habitations les moins chères disponibles dans la communauté, intensifiant la pression sur un système déjà inadéquat. Avec l'augmentation du chômage total ou partiel et du travail sous-payé, de plus en plus de gens doivent compter sur des allocations sociales dont les crédits se réduisent. Dans beaucoup de pays ce sont les jeunes qui, une fois de plus, font les frais de ces réajustements. Ainsi, depuis 1988, le Royaume-Uni a supprimé les allocations aux jeunes de 16 et 17 ans - ce qui a contribué à augmenter le nombre de sans-logis dans cette catégorie d'âge. Pour ceux qui n'ont ni travail, ni revenu, ni assistance, ni espoir, il ne reste que la rue.

La maladie mentale et l'abus de l'alcool et des drogues continuent de détruire des vies, mais les services en charge de ces problèmes ont moins de ressources. Aux Etats-Unis, on a fermé des institutions destinées aux malades mentaux pour les remplacer par des centres de vie communautaire plus humains, mais qui souffrent de sous-financement chronique. Beaucoup d'anciens pensionnaires de ces institutions, qui étaient très désireux de vivre avec d'autres, ont été obligés par le manque de services de soutien adéquats de se «débrouiller» tout seuls dans les rues.

Dans les pays industrialisés, les gens doivent s'accommoder des changements qui se sont produits et des réponses que nous y avons (ou n'y avons pas) apportées. En Espagne, en Grèce, en Irlande, en Italie, au Luxembourg et au Portugal, le nombre de foyers vivant au-dessous du seuil de pauvreté dépasse aujourd'hui de loin le nombre de logements sociaux disponibles. En Espagne par exemple, deux millions de familles réunissent les conditions voulues pour l'attribution d'un des 200 000 logements sociaux du pays. De tels logements n'existent pas en Grèce, où 650 000 familles vivent dans la pauvreté.

S'il est facile de tomber d'un emploi marginal (ou même d'un poste de cadre) jusque dans la rue, le chemin inverse est beaucoup plus dur, sinon impossible. Ne pas avoir d'adresse permanente, d'endroit où se laver, d'argent pour les trajets à la recherche d'un emploi, de numéro de téléphone à laisser à un employeur potentiel : autant d'obstacles formidables. Les barrières s'élèvent plus haut encore aujourd'hui que les pouvoirs publics coupent les allocations, les subordonnent à des conditions d'emploi, exigent des femmes ayant de jeunes enfants qu'elles entrent sur le marché du travail (même s'il n'existe pas de crèches ou de garderies adéquates), et refusent toujours plus de demandes. Ce tableau n'est pas partout le même, bien sûr - il ne vaut pas pour les pays nordiques, par exemple - mais il se retrouve assez souvent pour donner l'impression d'être domi-nant.

Voulant à toute force nier l'évidence des dysfonctionnements économiques et sociaux, des communautés toujours plus nombreuses ont cherché à criminaliser l'absence de domicile fixe, démarche aussi cynique que futile. Fin 1996, les trois quarts des 50 plus grandes villes des Etats-Unis avaient pris des arrêtés contre la mendicité. A Seattle, les autorités ont fait appliquer la réglementation concernant la voie publique si vigoureusement que les SDF ne pouvaient même plus s'asseoir sur un banc dans le centre-ville. Aux sans-logis on dénie non seulement leurs droits, mais jusqu'à leur existence.

Reconnaître des «droits» aux individus, y compris le droit au logement, c'est facile. La Déclaration universelle des droits de l'homme proclame depuis 50 ans que «toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et celui de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement...». Onze autres traités énoncent le droit à un logement décent.

Il est évidemment plus difficile de faire de ces droits une réalité. Même les centres d'urgence ne sont pas en nombre suffisant. Par exemple, entre 1986 et 1996, le nombre de lits dans ces asiles a plus que triplé à Los Angeles, passant de 3500 à 10 800, mais il y a encore dans cette ville, pour chaque lit existant, de cinq à huit sans-abri.

Les délégués à la Deuxième Conférence des Nations Unies sur les établissements humains (Habitat II, Istanbul 1996) et ceux du Sommet mondial de l'alimentation (Rome 1996) ont durement lutté pour faire reconnaître - à contre-coeur - les droits au logement et à l'alimentation.

Dans la plus grande partie du monde industrialisé, le droit au logement n'est guère considéré que comme l'expression d'un objectif valable, mais lointain. Peut-être s'agit-il là d'un problème de perception : on pense que reconnaître ce droit signifierait l'engagement de programmes de construction massifs, et ensuite de grosses dépenses d'entretien.

Ce qu'il faut en réalité, c'est la détermination de créer les conditions nécessaires pour que chacun puisse trouver à se loger. Il faut pour cela supprimer des obstacles, tels que le fossé entre le salaire minimum et le coût d'un logement décent, et aussi établir des partenariats entre sans-logis, prestateurs de services, groupes de soutien, communautés et autorités locales. Malheureusement, le secteur privé, si souvent à l'origine de solutions novatrices, ne s'est intéressé qu'épisodiquement à un problème qui ne lui paraît pas de son ressort. Il faut aujourd'hui que ce secteur participe à la création d'un parc de logements de prix abordable, reconnaissant que pour se développer dans de bonnes conditions, les enfants ont besoin de beaucoup de choses, au premier rang desquelles figure un logement décent.

Un pays qui n'accepte pas de prendre des mesures en ce sens est condamné à voir se poursuivre la crise des sans-abri. Au titre de la loi McKinney, les Etats-Unis ont consacré en dix ans plus de dix milliards de dollars à l'assistance aux sans-logis, finançant, outre des services d'urgence dans les domaines de l'alimentation, de l'hébergement et des soins de santé, des programmes d'aide aux jeunes fugueurs ainsi que des initiatives pour aider les gens à revenir sur le marché du logement et pour scolariser les enfants sans abri.

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