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La détresse au coeur de l'abondance
Tout au long de l'histoire, l'homme a été hanté par la peur de se trouver sans abri. Siècle après siècle, les catastrophes - d'origine naturelle ou humaine - ont laissé quantité d'hommes, de femmes et d'enfants sans toit. On pourrait s'imaginer que la perte du foyer a obligatoirement pour origine un désastre spécifique, une guerre par exemple, ou une famine. C'est pourtant une réalité aujourd'hui dans certains des pays les plus riches du monde. Aujourd'hui, dans le monde industrialisé, nombreux sont ceux qui ce soir, comme hier et comme demain, ne savent où dormir. Par dizaines, centaines ou milliers, ils errent dans les rues des grandes villes prospères, souvent un bébé sur les bras, à la recherche de chaleur, de sécurité, de stabilité, de plus en plus difficiles à trouver. Différentes études font apparaître toute l'ampleur de ce drame. On estime par exemple que dans les 15 pays de l'Union européenne, environ trois millions de personnes sont sans domicile fixe (SDF). L'Allemagne n'a pas fait de recensement officiel, mais selon une organisation non gouvernementale, il y aurait dans ce pays plus de 850 000 sans-abri, dont un tiers sont des immigrants. Le problème ne se limite pas à l'Union européenne. Aux Etats-Unis, toutes les nuits 750 000 personnes sont sans abri ; à Toronto, la plus grande ville du Canada, les hébergements d'urgence ont accueilli chaque nuit à la fin de l'année passée environ 6500 sans-logis, soit deux tiers de plus qu'en 1996. Parce qu'elles sont dans l'ensemble plus pauvres que les hommes, les femmes risquent davantage de se retrouver à la rue. Les perspectives sont particulièrement sombres pour les femme seules, les chefs de famille ou celles qui essaient désespérément d'échapper à la violence et aux mauvais traitements dans leur foyer. On estime par exemple qu'au Royaume-Uni, près de la moitié des femmes qui travaillent ne gagnent pas suffisamment pour pouvoir louer ne serait-ce qu'un studio. Aux Etats-Unis, une famille sur trois environ a pour chef une femme, mais la proportion passe à une sur deux dans les classes pauvres. Selon une enquête menée dans 11 villes des Etats-Unis, il faudrait gagner 10,73 dollars, soit plus de deux fois le salaire horaire minimum - actuellement de 5,15 dollars - pour pouvoir acquitter le loyer d'un appartement de deux pièces. Or la grande majorité des petits emplois rémunérés au barème minimal sont précisément tenus par des femmes. On possède peu de statistiques sur les SDF, qui souvent ne sont pas pris en compte lors des recensements, mais beaucoup de ceux que l'on a repérés sont des enfants, parfois très jeunes. En 1996 aux Etats-Unis, 5,5 millions d'enfants vivaient dans la pauvreté, et on peut raisonnablement penser qu'un bon nombre se trouvaient à la rue. En Allemagne, les enfants et les adolescents représentaient un tiers des sans-logis; au Royaume-Uni, on a évalué à près de 250 000 le nombre des jeunes de 16 à 24 ans qui auraient perdu leur foyer durant la seule année 1995. En Australie, on estime qu'il y aurait à tout moment 21 000 jeunes de 12 à 18 ans sans abri. Dans beaucoup de pays industrialisés, le nombre de familles monoparentales - et surtout des familles ayant pour chef la mère - a augmenté au cours des 20 dernières années; une importante proportion d'entre elles vit au-dessous du seuil de pauvreté, notamment en Australie, au Canada et aux Etats-Unis. Selon l'article 27 de la Convention relative aux droits de l'enfant, «les Etats parties reconnaissent le droit de tout enfant à un niveau de vie suffisant pour permettre son développement physique, mental, spirituel, moral et social.» Pour la plupart des sans-abri, ces mots sont vides de sens. Les jeunes sans-logis courent deux fois plus de risques que les autres de souffrir d'affections chroniques (otites, infections pulmonaires), de troubles gastro-intestinaux et de maladies sexuellement transmissibles, y compris le VIH/SIDA. Aux Etats-Unis, pour la toute jeune fille sans foyer, le risque de grossesse est 14 fois plus élevé que pour celle qui a une maison. En Belgique, la moitié des sans-abri dans les asiles ont abandonné l'école dès la fin du cycle primaire, voire avant. En Allemagne, huit sur dix des occupants d'asiles n'ont pas dépassé les études primaires, si même ils les ont faites; au Luxembourg, enfin, la proportion est de neuf sur dix. Loin de bénéficier du droit «à un niveau de vie suffisant pour permettre [leur] développement physique, mental, spirituel, moral et social», les enfants des rues souffrent des effets cumulés de la pauvreté, de la faim, de la dislocation familiale, de l'isolement social, et très souvent aussi de la violence et de mauvais traitements. Livrés à leurs propres forces avant d'avoir eu la possibilité de trouver leur identité et d'acquérir une maturité suffisante, manquant de la stabilité indispensable pour asseoir leur confiance en eux, de l'éducation et des compétences techniques nécessaires pour se faire leur place au soleil, ils auront toutes les peines du monde à résister à la prostitution, à la drogue et à d'autres formes de criminalité - qui parfois constituent leur seul espoir de survie. De plus, nombre de ces adolescents, n'ayant jamais ou presque rencontré d'adultes dignes de confiance, peuvent percevoir les offres d'assistance comme des tentatives de prise au piège, et pour cette raison rejeter les services mêmes dont ils auraient le plus besoin. Beaucoup ne voient à cette situation qu'une seule issue: 26 % des jeunes interrogés dans les foyers d'urgence et 32 % de ceux questionnés dans les rues ont déclaré avoir fait au moins une tentative de suicide, selon une étude réalisée en 1995 aux Etats-Unis. Tout cela se passe au moment même où le monde industrialisé atteint des niveaux de prospérité économique sans précédent: 12 de ces pays ont plus que doublé leur produit national brut par habitant entre 1980 et 1995. On assiste dans les pays industrialisés à une concentration croissante de la richesse d'une part, de la misère de l'autre ; l'économie est divisée entre des entrepreneurs et des professionnels nantis d'une bonne formation et largement payés, face à ceux qui ne peuvent plus jouir de leurs droits sociaux, politiques et économiques. Ces derniers sont alors considérés comme des «pertes accessoires», conséquence malheureuse mais inévitable des vastes transformations intervenues dans le monde du travail. Beaucoup d'emplois à plein temps, bien rémunérés et que l'on croyait sûrs ont disparu, surtout dans l'industrie. Le recours croissant au travail à temps partiel, ou à des employés temporaires (qui font le même travail que les permanents, mais sans en avoir les avantages ou la protection), a sapé la stabilité des familles et des communautés. L'instabilité ainsi créée aggrave le bouleversement des structures familiales ; de plus en plus de familles ont besoin de deux salaires ne serait-ce que pour assurer leur pain quotidien. En même temps, la «diabolisation» des gouvernements fournisseurs de soins - phénomène particulièrement marqué dans des pays comme l'Australie, le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni - amène une baisse des investissements publics dans le logement social, ainsi que dans les subventions aux autorités locales et aux organisations à but non lucratif. On a parallèlement «diabolisé» les pauvres eux-mêmes - considérant par exemple comme des «rentières» les femmes qui perçoivent des allocations sociales - ce qui donne aux communautés meilleure conscience pour couper dans les fonds et les programmes destinés à aider les plus fragiles de leurs membres.
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