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Tous unis contre le sidaPeter Piot *
Alors que je venais tout juste de rejoindre la lutte mondiale contre le SIDA, j'ai eu l'occasion de visiter les salles des femmes à l'hôpital géant Mama Yemo de Kinshasa. Là, des femmes qui n'avaient pas ou avaient à peine dépassé 20 ans, et dont beaucoup avaient gagné leur vie en se prostituant, dépérissaient jour après jour par suite d'infections liées au SIDA. Passant le long des lits où gisaient de jeunes femmes résignées à la mort, j'ai eu conscience que des scènes semblables se répétaient dans toute l'Afrique subsaharienne. Je me suis demandé comment nous pouvions espérer faire le moindre progrès contre le SIDA dans les pays en développement, avec un équipement médical sommaire et des programmes de prévention éparpillés et sous-financés. Et je me suis interrogé sur les conséquences de l'explosion du SIDA sur les résultats chèrement acquis dans le domaine de la survie et du développement de l'enfant. C'était il y a 14 ans; la communauté mondiale a depuis pris conscience de cette maladie et a commencé à préparer une réponse crédible. Mais ces images de l'hôpital Mama Yemo continuent à me revenir, les mêmes préoccupations aussi. Malgré des dépenses avoisinant les 18 milliards de dollars par an (chiffre de 1993), l'apparition de médicaments très efficaces, la qualification de «maladie curable» attribuée au SIDA, la situation n'a pas changé suffisamment dans les pays où se situent 90 % de l'épidémie; le fossé continue de se creuser toujours davantage entre ces pays et les pays plus riches, où les cas de SIDA sont beaucoup moins nombreux et les ressources beaucoup plus abondan-tes. Le SIDA tue chaque jour un millier d'enfants. Pendant la seule année 1996, il a coûté la vie à 1,5 million de personnes. Quelque neuf dixièmes des 23 millions d'individus actuellement infectés par le VIH vivent dans les pays en développement. Selon les experts, le nombre de séropositifs atteindra 30 à 40 millions d'ici l'an 2000, soit à peu près la population de l'Argentine ou de l'Espagne. Dans une trentaine de pays, situés pour la plupart en Afrique subsaharienne, le SIDA arrête, ou même fait régresser, tous les efforts déployés pour améliorer la santé des enfants et des adultes, des femmes et des hommes, des pauvres et des riches. Et sur les 18 milliards de dollars dépensés chaque année, 8 % seulement (environ 1,5 milliard) vont à la prévention, aux soins et à la recherche dans les pays en développement. Plus inquiétant encore est le fait que la majorité des adultes nouvellement infectés ont moins de 25 ans - un fait dont les conséquences pour l'avenir ne sont que trop évidentes. Aujourd'hui, près de la moitié des infections nouvelles concernent des femmes, pour la plupart dans leurs années fécondes. Et le pire est peut-être encore à venir. Selon certaines prévisions, les taux d'infection n'atteindront pas leur pic avant 2010 dans les pays les plus durement frappés, pour la plupart en Afrique subsaharienne. Si les décès attribuables au SIDA ne représentent qu'un petit pourcentage de la mortalité totale, ils sont cependant assez nombreux pour enrayer la progression de l'espérance de vie. Celle-ci pourrait même connaître d'ici l'an 2000 un recul atteignant 11 ans dans 15 pays d'Afrique subsaharienne, par rapport aux projections de mortalité sans le SIDA. L'Asie, qui abrite la moitié de la population mondiale, n'a pas encore ressenti toutes les conséquences de l'épidémie. Bien que le SIDA ne se soit implanté que récemment dans la région, le nombre journalier d'infections nouvelles est déjà comparable à celui de l'Afrique subsaharienne. A moins d'importants progrès dans la prévention et le traitement de la maladie, les projections sont sombres pour des pays très peuplés comme l'Inde, où les données cliniques montrent que le VIH commence à gagner la classe moyenne. Ce ne sont pas seulement les personnes infectées qui souffrent. Le SIDA est une maladie dont les remous vont très loin, avant tout parce qu'il frappe impitoyablement des gens à la fleur de l'âge. Les enfants d'une mère affaiblie par une maladie liée au SIDA sont souvent les premiers à souffrir: ils risques d'être moins vaccinés, ils auront moins souvent à manger et des repas moins nutritifs, ils seront plus fréquemment malades. Et puis il faudra sans doute qu'un (ou plusieurs) d'entre eux abandonne l'école pour aller sur les marchés, travailler le lopin de terre familial, ou s'occuper du dernier-né. Le décès de la mère aura peut-être été précédé d'autres décès parmi les membres de la famille élargie, si bien que la probabilité de voir un oncle ou une tante se charger des orphelins est mince. Dans des régions autrefois connues pour l'ampleur et la solidité des réseaux familiaux, on a aujourd'hui le choc de trouver des foyers avec à leur tête un aïeul ou un enfant - des enfants de 12 ans ayant la charge d'abriter et de nourrir leurs frères et surs plus jeunes. |