Le progrès des nations
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L'assainissement est essentiel au développement

Akhtar Hameed Khan *

L'assainissement est un élément fondamental du développement - mais des toilettes ou latrines décentes sont un luxe inconnu à la moitié des habitants de la planète. La proportion de ceux qui ont accès à des installations sanitaires hygiéniques a légèrement diminué depuis 1990, l'acroissement démographique ayant distancé les constructions. Le principal résultat peut se résumer en un mot terrible: la diarrhée. Celle-ci tue chaque année 2,2 millions d'enfant et engloutit en frais médicaux de précieux crédits, empêchant par là familles et nations de s'élever sur l'échelle du développement.

Nous voici à l'aube du XXIe siècle, mais sur le plan de l'assainissement la moitié de la population mondiale en est toujours au Moyen-Age. Près de trois milliards d'individus ne disposent pas de toilettes décentes, et nombre d'entre eux sont obligés de déféquer sur la terre nue, ou de faire la queue pour utiliser - contre paiement - des latrines sordides. Et cette situation invraisemblable perdure, faisant fi d'une vérité fondamentale: l'accès à l'eau potable et à l'assainissement est l'assise même du développement. Car là où l'assainissement est resté ce qu'il était au Moyen-Age, les maladies ont fait de même, et aucun pays ne peut progresser si sa population n'est pas en bonne santé.

p004 picture Dans beaucoup de pays en développement, les fléaux du vieux temps reparaissent, prenant force dans les colonies de squatters et autres bidonvilles surpeuplés, dans des rues et des canaux débordant de détritus et d'excréments. Les récentes flambées de choléra au Pérou, de peste bubonique et de peste pulmonaire en Inde n'en sont que trois exemples parmi bien d'autres.

De telles épidémies frappent l'imagination. Pour être plus prosaïque, le prix dont l'homme doit payer le défaut d'assainissement est beaucoup plus lourd; il peut se résumer en un nom: la diarrhée. Celle-ci prospère en l'absence d'hygiène, et elle est avec la pneumonie le plus grand tueur d'enfants sur la terre - faisant 2,2 millions de petites victimes chaque année. Des millions d'autres enfants restent amaigris, retardés dans leur croissance physique et mentale, proie facile pour des maladies mortelles, et tellement vidés de leur énergie qu'il leur est difficile de mener à bien la tâche essentielle de l'enfance: apprendre.

Quel progrès peut espérer une nation si sa principale ressource - sa population - se trouve aussi diminuée dès la naissance? Comment des dirigeants peuvent-ils ignorer que cette diminution n'est pas le fait d'un ennemi implacable ou d'une maladie incurable, mais qu'elle est due à quelque chose d'aussi terre-à-terre et facile à prévenir que la diarrhée? Et comment un monde qui se veut civilisé peut-il tolérer pareille situation alors que pour résoudre le problème il suffirait d'un investissement équivalant à 1 % des dépenses militaires annuelles du monde?

Refuser aux populations l'assainissement de base n'est pas seulement agir de façon inhumaine, c'est aussi arracher le premier barreau de l'échelle du développement d'un pays. L'histoire a démontré que l'évacuation hygiénique des excréta n'est pas un luxe qui peut attendre que la conjoncture économique soit plus favorable, mais un élément fondamental pour l'amélioration de cette conjoncture.

Vers la fin du XIXe siècle, l'espérance de vie à Liverpool, ville industrielle du nord de l'Angleterre, était d'environ 35 ans - c'est-à-dire moins que dans n'importe quel pays en développement aujourd'hui. L'une des principales raisons en était le manque d'approvisionnement en eau potable et d'assainissement; la mise en place de ces services a marqué un tournant décisif dans la réduction des taux de mortalité infantile. En étudiant rétrospectivement les rapports, les épidémiologistes constatent qu'on a eu tendance à sous-estimer l'influence de l'eau potable et de l'assainissement sur la santé des gens.

A considérer l'état des infrastructures dans le monde en développement, il n'est pas surprenant de voir que la diarrhée continue à sévir dans les années 90. L'accroissement de la population s'est accompagné d'une augmentation du nombre d'individus sans accès à l'assainissement. Depuis 1990, ce sont 300 nouveaux millions d'individus qui ont dû se passer d'un assainissement suffisant - indication inquiétante du fait que la communauté mondiale ne parvient pas à apporter des services à ceux qui en ont le plus besoin.

Beaucoup de grandes villes comptant des millions d'habitants n'ont pas encore installé partout des tout-à-l'égout. A New Delhi par exemple, moins de 40 % des logements en sont dotés. La proportion est inférieure à 1 % à Ibadan (Nigéria), dont la population dépasse le million.

Si certains citadins de pays en développement disposent de toilettes, plus d'un tiers ne bénéficient pas d'un assainissement adéquat. Dans de telles conditions, beaucoup d'entre eux - en particulier les très pauvres - sont obligés de déféquer dehors, ou de jeter leurs ordures dans les caniveaux et les cours d'eau voisins. Sommes-nous devenus tellement indifférents à la disparité entre riches et pauvres que nous ne remarquons même plus la terrible ironie de voir des gens se soulager sur des terrains déserts, dans l'ombre d'immeubles abritant des bureaux haute technologie?


Depuis 1990, ce sont 300 nouveaux millions d'individus qui ont dû se passer d'un assainissement adéquat.
Ces latrines de facto, où se multiplient des bactéries toutes prêtes à infecter les enfants qui jouent là et les familles qui tirent leur eau de boisson et de lavage des cours d'eau voisins, favorisent également le développement des germes de typhoïde, de typhus et de dysenterie; les vecteurs de maladie, insectes ou autres, y pullulent aussi. L'eau qui stagne dans des détritus urbains, les pneus usagés par exemple, est un gîte d'élection pour la reproduction des moustiques qui transmettent des maladies potentiellement mortelles comme le paludisme, la fièvre jaune et la dengue - cette dernière d'apparition relativement récente. Les rats, qui cohabitent avec les hommes dans cet environnement précaire, prospèrent sur les montagnes de détritus accumulés autour des bidonvilles, et sont les principaux vecteurs de la peste, bubonique et pulmonaire.

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